Le destin du lé, ohé.

 

 

En suivant à pied le lé désormais rompu, amolli, du bief de Chalifert, un faux pas est toujours envisageable. L’ancien rythme précis des palplanches décaties affleure sous le reflet de l’arche impeccable au sifflant tégévé, ferme et transparent comme une peinture de Raoul Dufy. Les bouillons successifs des hélices ont eu raison de la berge, elle recule avec la même constance que les falaises normandes. Vraisemblablement, ici non plus il n’y aura pas de miracle.

 

 

la péniche « Massabielle »

 

Son concepteur Baptiste Legrand, probablement polytechnicien et donc « ingénieur-savant », fleuron de la Première république, avait en 1837 pensé à tout en accomplissant la Volonté royale, sauf à l’usure du temps. D’ailleurs je n’ai trouvé aucun lien le concernant sur le net. Cependant aucune crue de la Marne, pas même celle de 1910, n’atteignit le lit du canal ni jamais la voie de chemin de fer. La campagne environnante était pourtant momentanément muée en mer intérieure. Belle victoire du génie, en son for. Mais depuis, et le canal s’envase, et les berges s’affaissent.

 

 

Je n’avais jamais remarqué, dans la végétation de l’été, les bornes de signalement tombées dans le fossé. Remplacées depuis longtemps par des panneaux en métal plus faciles à lire par les mariniers, on a dû les oublier là. Elles se sont alors muées en stèle, en pierre tombale, ou en petits cénotaphes à l’illustration de l’indifférence et du dérèglement. Inattendues, dévotes, retournées à la terre, mais présentes comme des images arrêtées, elles dessinent en creux l’histoire fluviale du pays, ses mouvants personnages et leurs travaux du jour, dits, redits, rythmes, scansions.

 

 

Il ne manque plus qu’un petit air de guitare manouche, au fond. Il m’en faudrait un mot toucher à la municipalité. Ohé.