La levée

 

 

 

En quittant la bien nommée Charité-sur-Loire, de retour vers l’Île-de-France, qui est plus qu’une île et plus que la France, on caresse le fleuve intranquille sous le bras gauche tendu à l’horizontale de la portière de l’auto. Un temps superbe est complice des petits souvenirs à déposer le long de la route comme autant de bornes : clin d’œil, commerce de bouche, façade historique ou plus commune, baiser volé ou non, voiture d’époque, geste affectueux, bâtiment des Turcies et Levées. De futurs traquenards pour l’avenir, infiltrés sous la digue.

 

De loin, on dirait un pont bellet, « le pont, bel est », pourquoi pas, je n’ai jamais su, je ne me suis jamais posé la question de l’orthographe du mot. Dans ma mémoire cela resta longtemps une entité purement orale, non reproductible ou n’ayant pas besoin de l’être, à l’instar de la touréfel ou des biscuits lus, jusqu’à ce que l’ingénieur Bailey en personne me la dépose sur le pesant plateau de l’Encyclopaedia Universalis à la faveur d’une lecture en diagonale et au hasard, une trentaine d’années plus tard ; l’E.U, outil massif désormais enfoui sous une pile de linge de table en bas de l’armoire normande, héritage successif à la généalogie oubliée et maintenant bancale et reconvertie en vaisselier, l’inutile E.U. en assurant la stabilité.

 

C’est en traversant la Loire, probablement aux environs de Tours et des années 65 ou 66, que j’entendis mon père prononcer ce mot avec, sans doute, suffisamment d’enthousiasme pour qu’il soit resté à mes oreilles aussi longtemps. Après tout la guerre n’était finie que depuis à peine 20 ans, et peut-être un pont comme celui-ci – ou l’un des hommes qui étaient dessus – lui avait-il sauvé la vie de retour de captivité. Ou bien n’était-ce l’esprit qui me portait naturellement aux arts de la science et des techniques, et que j’en retienne les avatars, d’autant mieux s’ils étaient énoncés par la bouche paternelle ? J’ai du mal à le croire, mais l’idéologie gaulliste était tournée toute entière vers le rayonnement (X), la Défense (et illustration) du Génie Français avec l’atome, les fusées Véronique et, joker régionaliste, l’usine marémotrice de la Rance. La déteinte était inévitable, et son souvenir, écrit.

 

Quoi qu’il en soit, au carrefour de Pouilly ce n’est pas un pont Bailey mais un pont « en treillis » – la confusion militaire restant nichée au cœur de l’expression – qui enjambe la Loire de ses sept arches, et sa construction tout à fait civile date de 1899. Sur le parapet, une inscription : « 496 km de La Source – 496 km de l’Embouchure », laisse à réfléchir, ou rêveur, ce qui au fond revient au même, ce qui à son tour laisse rêveur pour de bon, comme en cours élémentaire en fin de journée et à la fin du mois de mai (« Découvrons le monde » par G. Chabot et F. Mory). Peut-être est-ce la faille géologique de Sancerre, toute proche, qui sous l’ordre d’un couperet quasi biblique arrêta hic solum l’équidistance dans les siècles des siècles. En tout cas le franchissement du pont valide un transfert, et c’est une autre terre, et ce sont d’autres hommes, et ce sont d’autres femmes qu’annoncent les grèves de la Loire, puis une autre levée. L’accent du Berry, la proportion de silex dans le terroir et dans les mots, en font foi.

 

Le retour sur la Nationale 6 (il existe bien sûr une autoroute pour les bolides, mais je ne concours plus dans cette catégorie) est alors une remontée méandreuse vers le temps présent, avec d’imprévisibles escales mémorielles au gré des ruines des trente glorieuses : stations-service à l’abandon, vieux restaurants chics aux vitres blanchies, hôtels et pensions surannés de la Vieille France de Martin du Gard. Pour éviter ces démons, il serait possible de prendre le train, jouir de l’enfilade des tunnels et des viaducs, des horaires écrits et des pendules à l’heure, du temps libre, des congés payés et des étapes à mi-chemin, ce serait toujours un repère, une échappée, une respiration.
En tant qu’usager des trains ce sera bientôt de l’histoire ancienne. Mais nul n’empêchera jamais de l’écrire.