Kinêsis

Le cabinet est au quatrième étage. Dès la salle d’attente, avec vue sur le monument aux morts, on palpe la tension. Sur la chaise, sa position est droite, tête haute. Pas de relâchement, inconsciemment il essaie de garder l’ensemble présentable. Quand vient son tour, sur la table il abat le morceau, offert à l’étal, nu presque. Il regarde le faux plafond et les calques abstraits d’un dallage isolant. Elle dit comment ça va depuis la dernière fois ? Bien, juste une petite douleur derrière les épaules. Bon, détendez-vous, relâchez bien. Relâchez, relâchez tout. Tendez les bras. Elle les prend, et tire là où ça fait mal. Il dit oui, là, c’est encore là. Moins violent, mais toujours là. Bon, on va faire une petite série comme la dernière fois. Retournez-vous sur le ventre. Elle verse de l’huile dans le creux de ses mains. Maintenant il voit le sol à travers le trou de la table. Moquette à poil ras, dru, bleu. Elle a des gestes précis, répétitifs, puissants et doux. Les bras repliés au-dessus de la tête, il n’entend plus bien, il est désaccordé. Sur la serviette de bain qui l’isole de la table le corps bouge en rythme. Il sent le mouvement de la blouse contre son oreille. Vertèbre après vertèbre, elle décortique la colonne. Sous la peau, les os prennent vie un par un. Il pourrait les compter le soir comme des moutons avant de s’endormir en essayant de ne penser à rien d’autre. Elle dit vous avez soulevé quelque chose de lourd ? Il répond non, j’ai tenu une scie à bout de bras, peut-être que. Elle l’interrompt en empoignant les grands dorsaux : je vais travailler ici, et puis là. Mettez-vous sur le côté droit. Sur le mur, l’affiche d’un ruban de Möbius. Ça tangue beaucoup quand elle attrape son bras avec le creux du sien, la main opposée poussant sur la base de son cou. Vous me dites si ça fait mal, hein ? Il dit oui, non ça va bien. Il ne dit pas que ça fait du bien, aussi. Il ne dit plus rien. Léger comme une langouste en son milieu plongée.