Les passerelles et les nuages

La gifle a résonné sur la placette tenant lieu ici de gare routière, large trottoir au pied de la passerelle habituellement engasoilée, aux heures pleines, de cars tournant à l’arrêt dans l’attente de l’heure précise et du client qui sort du train, et d’où naît une allée déclive – dix ou onze marronniers innocents y subissent à l’année étêtage sévère – allant s’ouvrir en un vaste parking triangulaire mais en cul-de-sac.
Du haut de la passerelle, sur quoi je m’attarde souvent à regarder les rails, je prenais une photo des ombres de la rampe. Puis il y eut ce blanc sonore et bref.

Un lycéen parmi ses semblables, ils devaient être une douzaine en petits groupes de deux ou trois, venait de s’en prendre une par la main d’un type épais d’une vingtaine d’années, de la même taille que lui, vêtu d’un chic voyant, Ray Ban, Lacoste ou Ralph Lauren. Et les lycéens pétrifiés de ne rien dire, de ne rien faire. L’agresseur prolongea son geste à voix haute de mots forts, appuyés, que je ne pus comprendre mais d’où ressortait la nécessité de payer, et vite. Le garçon, suffoqué, subissait l’outrage, la leçon, l’ultimatum, sans recours. Puis le marchepied de l’autocar l’avala avec sa hargne froide, sa trouille, sa copine et quelques autres, goguenards ou muets.
L’autre, le baronnet, celui qu’on n’attaque pas de peur des représailles ou par soumission à l’autorité, ce qui est égal, alla retrouver deux sbires à lui pareils et rutilants, siégeant impassibles dans un cabriolet allemand. J’ai cru un moment que la voiture suivrait le car, pourquoi ne pas aller chercher l’argent là où il est ; mais non, bien sûr que non, le commerce allait suivre son cours sans autre heurt. Chacun s’évanouit de la place dans sa propre poussière.

L’esprit reprit son lieu. En descendant les marches j’aperçus, assis sur elles, un couple de jeunes par l’échauffourée nullement inquiétés. Aussi lisaient-ils la même page du même livre que le garçon tenait en mains, impénétrables à tout ce qui n’était pas dans le texte.

Vingt minutes auparavant, du haut d’une autre passerelle je regardais le canal dans sa direction orientale. On n’y voyait rien, que reflet poudreux des nuages et demi-douzaine de canards en route à la palme pour Meaux, Château-Thierry, Berry-au-Bac, Pont-à-Bar, Charleville-Mézières, Givet, Namur, Liège, Anvers, ou ailleurs et peut-être un coin calme où se reproduire ou s’ébattre tout court.