La chélidoine

La ville est bien vide, ça sent les vacances. Reste le décor, imperturbable quand la pièce est finie, mais qui n’est qu’un décor. On aurait presque envie de tout remballer et partir avec, là où sont les acteurs. Mais ont-ils vraiment existé, seul plane le souvenir d’une vaste agitation, restent seulement des ombres, ou plutôt des figures, témoins incertains de ce qui fut, le visage toujours mal en point des gens pour qui personne. Ils sont là, et c’est tout. On parlait autrefois des dindons de la farce.

Au retour, dans quelques recoins du jardin j’arrache une envahissante chélidoine. Il faut mettre des gants, son sang orangé tache les doigts. Depuis toujours, je prononçais le « ch » chuinté, comme dans les mots magnifiques de Maryse Hache la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette (je lisais en chuintant mentalement dans le blog  semenoir, découvert sans doute grâce à Dominique Hasselmann, ou peut-être dans le blog alors récent de Christine Jeanney, je ne sais plus).

Par curiosité, durant une pause je m’attarde au dictionnaire. Chelidonium majus, il n’y a plus à se tromper, la prononciation exacte est « kelidwan ». L’erreur a eu la dent longue, j’ai du mal à m’y faire. Du coup, j’arrête mon arrachage. D’ailleurs, le dessous des feuilles abrite des colonies d’escargots, petits et grands. Il serait dommage de faire du mal à une bête aussi lente et tellement belle à voir dans ses étreintes interminables. Où vont-elles s’abriter lorsque les temps sont durs ?