Les âmes claires

Je ne sais pas trop par où commencer. C’est bien difficile.*

L’un des bienfaits de la douleur, lorsqu’elle surgit par bouffées, est qu’au débouché d’une crise, quand survient une rémission provisoire dont on ne connaît pas la durée par avance, mais qu’importe, immédiatement le corps se trouve plongé dans une béatitude qui doit être semblable à celle de l’enfant que nous étions lorsque, au hasard de la classe sociale à laquelle il appartenait, il découvrait la mer, une colonie de fourmis, les jouets de Noël, la dérive des continents, la fille-d’à-côté ou la fille-d’en-bas, le fonctionnement de la serrure du cagibi, la belle auto toute neuve de papa ou la piscine chauffée, entre terrasse et barbecue. Cette naïveté retrouvée, curiosité et désir que l’on regrette d’avoir perdus en cours de route, dans le cours normal des choses ; exagérée, il faut le reconnaître, par les effets primaires et secondaires des opiacés et autres anti-inflammatoires ingurgités à jeun, à l’encontre des précautions élémentaires ; mais quel bien-être, soudain, quel flottement… Paradis ! L’éther de nos grands-parents ne devait pas mieux remplir son rôle antidépresseur, exaltant et, pour tout dire, céleste. Tant pis pour les aigreurs dans la nacelle de l’estomac.

Hier, ce fut une journée d’une rare quiétude. Le décor était sublime, dans le jardin aux efflorescences absolues. Automobiles parties en vacances, ciel bleu clair ; solitude, possibilité de recueillement, lecture. Bon choix de livres, en définitive. Dans les toilettes, mots croisés, mots fléchés, magazines, comme chez le docteur. Je suis bien conscient du caractère privilégié de l’endroit — et de l’état d’esprit — depuis lesquels j’écris. Conscient aussi du privilège de savoir écrire, plus ou moins difficilement, mais j’écris. Donc, je sais lire. On imagine mal le nombre des exclus de ce savoir, le nombre de ceux réduits à mal se faire comprendre, ou n’oser pas. Ou ceux, plus nombreux encore, qui ne disposent que des maigres moyens — sous une apparence trompeuse d’abondance — dont la publicité, commerciale ou politique, qui connait bien son affaire, ce n’est pas un hasard, inonde les « gens », le « peuple », afin que puisse passer leur message, et lui seul, à l’exclusion de toute forme ouverte à la critique.
De plus, les pensions qui rentrent à la maison suffisent à payer et celle-ci, et les vivres pour le mois en cours. J’ai toujours mangé à ma faim, mes parents aussi sauf pendant les guerres, où ils en bavèrent d’une autre façon, et les parents de mes parents non plus ne connurent de disette prolongée. Chacun de nous eut accès à l’école, et chacun de nous parvint à s’en sortir, quand bien même fut-ce parfois a minima, pour la même raison que dit précédemment. Dernier-né d’une mère fille unique et d’un père idem, je n’ai pas eu d’enfant, et mourrai peut-être le ventre plein. De quoi se plaint-on.

L’opium, sans doute, me fait écrire ces mots. Je les regretterai peut-être. Mais qu’il soit bien clair qu’avec un toit, de quoi se nourrir convenablement, savoir lire; et surtout saisir à partir de quelle ligne nos savoirs dépriment, faire en sorte d’y remédier, ma femme et moi faisons partie des privilégiés. Tout autre privilège surnuméraire, comme la possibilité de partir en vacances (ce que d’ailleurs nous faisons sporadiquement, « dans la famille » ou chez des amis, la plupart du temps) ou celle de se questionner sur la couleur de sa deuxième voiture, ressort du domaine du luxe. Et les plaintes émanant de cette classe sociale me sont assourdissantes, incompréhensibles, crasseuses. Alors, le fait même de savoir si Macron est de droite, très à droite, ou un peu plus au centre, m’indiffère. Lorsque je lis un texte de Mélenchon, ou de son triste employé Corbière — des gens pourtant de ma couleur, ou qui ne devraient pas, sur le papier, en être loin — dont la rhétorique, à certains moments, semble écrite mot pour mot, dirait-on, par un sbire du FN, tout au plus m’attristai-je. En revanche, lorsque Macron, puisque c’est de lui dont il est question en ces temps, et de lui seul — mais quel dieu, quelle machine anime cet homme ? — tape sciemment, en toute connaissance de cause, dans une aide sociale, ne serait-ce que de 5 euros — 5 euros ! — ce qui pour lui n’est rien, dont il n’a pas idée — personne pour le lui dire, en haut, ce coup au moral, cette bassesse, cette ignominie ? — je ressens ce choc dans ma propre chair, alors mon corps déprime lui aussi, en résonance, et tous mes frères et toutes mes sœurs, fussent-ils ou fussent-elles de parfaits idiots malchanceux ou idiots tout court — des crétins, n’est-ce pas ce qu’ils voudraient qu’on fût ? — je me joins à leurs rangs de solitudes éparpillées, mais en masse théorique. Et cette théorie vaincra l’autre, j’ose le croire. Encore faudrait-il avoir le pouvoir d’ignorer les dominants actuels, c’est-à-dire de vivre autrement. Avant d’y parvenir, il y a du travail pour des décennies, tout au plus, car les siècles n’auront pas la force d’attendre.

Voilà pour les mots. Du coup, cette rage de dents, mue en névralgie faciale, demain je saurai, qui ne s’est pas tue, loin de là, est devenue inaudible un instant. Bénies soient les plantes du monde entier, celles qui se chiquent, s’infusent ou se fument pour apaiser nos maux. Bénis soient les terres qui les portent et les hommes qui les savent, celles et ceux qui les plantent et les soignent.

L’un des chats nourris par nous — errants, ils sont arrivés dans le jardin au gré des disparitions successives — dépérit. Stress soudain, semble-t-il, inexpliqué. Devenu distant, eczémateux, depuis plusieurs semaines il perdait ses poils un peu partout, et nous, impuissants. Le voici désormais reclus sous la maison, dans une anfractuosité en haut d’un escalier condamné dans les années 70, inaccessible, indévissable. Nous le nourrissons en lui déposant eau et croquettes, à quatre pattes sous le comble. Il n’y touche guère. Il dépérit. Je vais à sa rencontre cinq ou six fois par jour, nous nous parlons, moi avec la mâchoire en écharpe, comme broyée, moins grave que pour celle de Freud, espérons, lui avec ses yeux qui ont mangé tout le reste de son corps. Nous voilà deux drôles de zigues, aurait dit mon père. Demain nous l’emmènerons chez la vétérinaire, nous en avons l’habitude. Elle saura s’il y a une solution, même extrême, et sur ses conseils nous ferons pour le mieux. Sur la route, nous passerons devant la « Maison pour Tous », tenue ici par le Secours catholique, c’est ainsi, devant laquelle une placette tient lieu de forum. La vie, parmi les poussettes, les enfants, les femmes voilées ou non, les petites gens, les vieillards en fauteuil, Arabes, noirs, vieux ou jeunes, riant, s’engueulant, jouant, est plus aimable que devant l’immense place vide de la Mairie où rien ne se passe, la plupart du temps, hormis le bal du 14 juillet (et nous y sommes !) ou quelque festivité folklorisante (et nous n’en sommes pas). Les lieux du pouvoir ne sont jamais là où ils devraient être.

 

* Je me rends compte bien tardivement, en ouvrant ma liseuse, car j’avais un doute, que ces mots précisément sont l’incipit des Âmes grises, de Philippe Claudel. J’ai la certitude que les personnages évoqués dans ce récit — un articulet, aurait dit mon grand-oncle — sont des âmes claires.