La chélidoine

La ville est bien vide, ça sent les vacances. Reste le décor, imperturbable quand la pièce est finie, mais qui n’est qu’un décor. On aurait presque envie de tout remballer et partir avec, là où sont les acteurs. Mais ont-ils vraiment existé, seul plane le souvenir d’une vaste agitation, restent seulement des ombres, ou plutôt des figures, témoins incertains de ce qui fut, le visage toujours mal en point des gens pour qui personne. Ils sont là, et c’est tout. On parlait autrefois des dindons de la farce.

Au retour, dans quelques recoins du jardin j’arrache une envahissante chélidoine. Il faut mettre des gants, son sang orangé tache les doigts. Depuis toujours, je prononçais le « ch » chuinté, comme dans les mots magnifiques de Maryse Hache la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette (je lisais en chuintant mentalement dans le blog  semenoir, découvert sans doute grâce à Dominique Hasselmann, ou peut-être dans le blog alors récent de Christine Jeanney, je ne sais plus).

Par curiosité, durant une pause je m’attarde au dictionnaire. Chelidonium majus, il n’y a plus à se tromper, la prononciation exacte est « kelidwan ». L’erreur a eu la dent longue, j’ai du mal à m’y faire. Du coup, j’arrête mon arrachage. D’ailleurs, le dessous des feuilles abrite des colonies d’escargots, petits et grands. Il serait dommage de faire du mal à une bête aussi lente et tellement belle à voir dans ses étreintes interminables. Où vont-elles s’abriter lorsque les temps sont durs ?

 

 

 

Dans les taons

Un parasol orange — son ombre tourne en fonction des marées — réverbère les ions négatifs. Une bicyclette fait cui-cui en roue libre dans la rue. Un taon éternue : faute d’abeilles, les pollens se débrouillent tout seuls depuis la dernière extermination. Le mur à pêches n’en rate pas une, dans ses crevasses la mousse caramélise en galettes dorées. Grosso modo la vie va comme elle peut, les oreilles verdoient et les yeux s’entourterellent. L’épouvantail plié de rire applaudit de ses deux manches aux revers aristocratiques. Le prunier tend la branche à l’appel d’une pie attirée par les coups de cinq heures. Le vent se lève dans la vague de l’angélus, mot désuet beau lui aussi comme un nuage isolé. La myopie érotise une nudité rose recluse au fond du jardin, frénétique agitée sur la serviette éponge et sous le martinet d’un taon. Vu d’ici, on dirait un battement de cœur tachycardique. Le thé a un goût de vieille sorcière, vite une bouteille de Saint-Amour fait boum, autant mon coeur fait boum boum, oh zut à la fin tous ces taons. Un camion de marque Pinder ou Zavatta remonte la rue en haut-parlant la venue prochaine des lions et des antipodistes dans votre jardin. Il n’est pas fait mention de nains voltigeurs ou de sœurs siamoises acrobates. Sept mois d’eau fraîche attirent les orteils qui gloussent de plaisir, lèvres retroussées comme des vers à soie sous le mollet d’un blanc nubile. Les tâches de rousseur s’affolent en foule sous les trous mécaniques du chapeau de paille d’occasion. Quelle douceur, s’il était pour le moins permis d’embobiner les taons.

 

 

 

Chère imagination

Tiens, de l’ail. Toujours le bienvenu, illusion d’un Midi aux portes de la Brie. Ail et oïl sont des cousins lointains, la cuisine parfois les rassemble, au marché par exemple. Celui de Lagny, sur Marne, et celui de Meaux, se ressemblent sous la halle identique. On y voit les couleurs de pays inconnus (l’imagination a ce pouvoir). Citrons, thym, ail, olives : quatuor du cœur qui bat. Nos betteraves indigènes sont naturellement gorgées de sucre, consolation moins inflammable des gens du nord. Par bonheur, ce n’est plus la saison.

Crépitent ça et là des fritures, le bris de verre du charbon de bois au rouge ; le flash du photographe, plus rarement.

Dans le temple voisin, invariablement sont les mêmes qui siègent, qui se couchent ou qui triment.

Ce samedi matin j’étais mal réveillé ; pardon. Le rapprochement est surréaliste, manifestement. Tant pis, on ne peut indéfiniment tenir sa langue.

Jamais

Par là il y a un seul canoë rouge biplace tout en longueur lesté aux deux extrémités de vivres et un taud raidi plat sous les pluies de plombs et les coups de plectre du soleil la bibliothèque choisie étanche et légère s’insère aisément sous les bancs tendus entre les dames de nage en Méditerranée il y en a qui meurent avec moins que ça mais Macron le banquier du monde entier veille qui t’envoie des sms la nuit pour dire sa morale courage puissance détermination et plan d’amortissement mon cul j’ai juste envie de voir la mer ça y est on est partis c’est tout au bout cent vingt sept mille cinq cent huit coups de pagaie et des poussières à creuser la dette liquide et à regarder ta nuque tes épaules et les muscles sous ta peau du dos au relief de mappemonde déjà quelques gouttes de sueur presqu’une rigole un avant-goût et des promesses sait-on jamais