Des ronds dans l’air

Par-dessus les jardins, un soleil
absolument
les gens assoupis sous la vie
photonique rendent l’âme
aux rayons, y et x

Les gerridés, araignées d’eau
waterspiders
trinquent, excentriques, inconscients
du danger Réveillez-vous !
blobe une carpe astigmatique

Sous l’oeil attentif du héron
la poule d’eau émet, radio-pirate
un couic
triste et répétitif
comme un glas à la brune

Ablettes, tanches et vairons
écoutent, immobiles et sondeurs
Oxygène
philosophe parcimonieux
perdu dans les lentilles

Un rameur, inconnu jusqu’alors
n’ose pas déranger, les dames
relevées, il flotte, sa bouche
fait des ronds dans l’air
léger, il passe sans un bruit

La nuit de Séville

Aggravation de peine, me disais-je en rentrant des courses au Carrefour Market, samedi dernier. Dans la rue je pensais aux caissières — les connaissant bien pour la plupart — obligées de porter un maillot de football et se peinturlurer le visage de traits bleu-blanc-rouge par-dessus un fond de teint à la couleur indéfinissable. Un refus de leur part eût sans doute été éliminatoire, et quand bien même seraient-elles indifférentes, résignées, le seul fait d’ajouter l’humiliation aux corps fatigués, usés par le travail, de ces femmes déjà éreintées par leur position, physique et sociale, est ignoble. N’en déplaise aux détracteurs d’Édouard Louis, intellectuels eux-mêmes issus de la bourgeoisie ou s’y agrégeant, comme par hasard. Mince consolation, que de rire de leurs insanités. Pendant ce temps-là, les caissières subissent le flot désespérant des odeurs de la consommation, entre indifférence polie, chewing-gum synthétique, parfum bon marché et charbon de bois « sans pétrole ajouté ». Ainsi leur patron, avant de s’enfuir en emportant une partie de la caisse, tenait à marquer physiquement ses sujets et sujettes, ou ce qu’il en reste après la purge néo-libérale, et moralement par l’angoisse du licenciement. Par bonheur pour lui, il ne croisera pas la route des gens comme moi, nous ne fréquentons pas les mêmes paradis artificiels.

Par conséquent, de retour à la maison passablement énervé, la bouffée de tisane envahissant l’étage par les fenêtres grandes ouvertes n’est pas insignifiante. Les tilleuls de la rue ne seront pas élagués avant le milieu de l’été, les branches les plus hardies déjà caressent le fenestron. Le bruit d’invisibles voitures arrive de nulle part, s’en va on ne sait où, leur gaz happé par le bitume tiédi ne peut concurrencer l’odeur envoûtante des arbres en apothéose.

L’appentis, ouvert sur le jardin contre la maison et séparé de la rue par un portail en fer plein, sert de remise pour le matériel dont il est le dépositaire, et n’a pas dû changer d’aspect depuis plus d’un siècle. En tout cas, je me suis toujours refusé d’y apporter quelque arrangement que ce soit. Son haleine empesée de sciure, de graisse, de caoutchouc, d’eau croupie et de vieilles souches est peut-être un reliquat de son âme d’autrefois, il y manque cependant l’odeur des bêtes ; elles devaient s’enhardir jusqu’ici ou y vivre, dans un passé pas si lointain. Les poules, une ou deux chèvres, des lapins. Suint, fientes, crottes. L’air aussi ne doit plus avoir la même consistance, les parfums des carburants ne sont plus les mêmes, l’odeur de la rue devait être plus grasse. Et puis les brûlages, bois vert ou branches mortes, sont désormais interdits en ville, il faut faire sans. Non, décidément il n’y a plus que dans les souvenirs où ces sensations persistent, lorsque l’odorat était encore jeune, efficace, non altéré par les excès et l’habitude : un air frais, vif, paisible ou mordant. Mais on peut les retrouver dans les récits qui les perpétuent en les nommant, et dans la littérature, parfois.

Avant de te rencontrer, avant de te perdre, je croisai d’abord ton prénom et ton nom sur un paperboard. Avant de te rencontrer, ton prénom et ton nom me sautèrent au visage et à la poitrine comme si tu m’avais déjà empoigné tout entier. Cela aurait pu en rester là, il m’était possible comme on dit d’en prendre mon parti. Il était encore temps, non pas de faire marche arrière, mais de mesurer le danger et d’envisager un détour. Or, en la matière et l’âge aidant, le goût du risque est trop rare pour se permettre de l’ignorer, d’autant plus que l’expérience a bâti une sorte de protection que l’on pense infaillible et en vertu de quoi il est doux de flirter avec un danger qui n’a pour l’instant de redoutable que le nom.
C’est dans cette certitude que je t’ai laissée approcher le premier soir. Tu es venue fort lentement, le coup d’œil circulaire comme si tu cherchais quelqu’un et en même temps très droite et, pour mon plus grand malheur, non seulement tu n’as trouvé personne, mais parmi cette coterie de gens élégants — c’était la soirée inaugurale — tu étais la seule qui ne fut pas entourée d’un parfum, quel qu’il soit, de supermarché ou d’un couturier illustre, ce qui te distinguait notablement, tel l’instrument de musique secondaire dans une mélodie et dont, lorsqu’un hasard, inattention rêveuse ou au contraire hypersensibilité, a voulu qu’il soit retenu par l’oreille, il devient impossible de se défaire, renvoyant d’un revers de main les autres solistes à leur odieuse vulgarité.
Extrême raffinement, rare délicatesse, trop belle pour être vraie dans ton odeur naturelle, ton corps a rejoint son nom déjà absorbé en toutes lettres par mes sens devenus fous. Coup de foudre immédiat, sans espoir de retour. Pour ma pomme c’était, si j’ose dire, enfin je peux le dire maintenant, et c’est d’ailleurs le cas de le dire, cuit. Un sacré coup dur, en réalité. Je n’étais pas dupe de la route à faire avant que l’illusion ne s’évapore à jamais, je savais même déjà, d’expérience, toujours, qu’il faudrait en découdre, et encore, pour un résultat incertain. Il conviendrait désormais de se méfier de chaque porte, de chaque fenêtre, de chaque ombre, de chaque pli, et se résoudre au fait qu’en dehors de la littérature, j’entends par là les textes de ceux qui, dépourvus ou dépossédés de tout, n’ayant jamais eu rien d’autre en propre que la langue, n’ont pas les moyens de mal écrire, point de salut.

Hélas, cela ne fonctionne pas ainsi. La nuit ne porte jamais conseil, les cheveux et les dents repoussent et l’odorat renaît mieux que dans les livres. L’illusion continue.
Je ne t’ai revue qu’une seule fois, et nous étions amis.

Pari Intervallo

par Arvo Pärt | Transcription pour quatuor de bassons, Žilvinas Smalys

À même la peau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était il y a huit jours, peut-être, ou bien quinze, je ne sais plus très bien. Une suite de flèches, en ville, rouges d’un rouge sang, frais ou déjà sec, de formes assez semblables, apposées sur les murs, m’intriguèrent fort au point que je les suivis.

Il s’agissait d’un leurre, sans doute, elles faisaient le tour d’un pâté de maison qui n’en contient que deux ; la maison médicale, et son laboratoire. Ainsi le patient faible, qui n’ose pas parler, ou qui ne sait pas lire, pourrait tourner longtemps.

Pour sortir du manège, un escalier en fer et en colimaçon amène sur le toit. De là on peut jouir, comme disent les guides touristiques, d’un beau panorama sur la Place des Fêtes et le cours du canal et l’immeuble attenant, dont la construction s’achève en une apothéose de béton frais.

Après cet épisode incongru, et troublant, un souvenir revint en boucle. Je quittais Paris, son treizième arrondissement, par la rive gauche et traversais la Seine porte de Bercy. Quelques heures d’autoroute plus tard, je stoppais sur une aire, faire de l’essence et détendre mes muscles. Au moment de prendre un café, alors que la machine ne fonctionnait pas, tu venais vers moi en me disant : c’est normal, ici vous êtes au distributeur de billets. La machine à café est de l’autre côté. Plusieurs années après, tu m’épousais, en toute connaissance de cause.

Il fallait opérer une reconstitution. Dès le lendemain je refis le voyage, conformément au rêve entêtant. L’environnement urbain avait changé. La rue Watt, par exemple, avait disparu, engloutie dans quelque soubassement d’importance. Il restait tout de même des entités architecturales apparemment indestructibles, en vision périphérique. Un peu plus loin, sans surprise, les champs nouveaux étaient semblables à leurs aînés, s’enfilant au freinage comme à l’accélération.

Je t’ai reconnue sans difficulté. Comment pourrais-je t’oublier. Toutes ces années, tous ces souvenirs, autant de vies superposées, entrelacées, distendues, centrifugées, un maillage en plusieurs dimensions non reproductible, même avec la plus intelligente des imprimantes 3D. Au moment de prendre un café tu m’as dit : il fallait me prévenir, si tu allais à Paris, je t’aurais demandé de me ramener du thé.

Who's gonna play this old machine ?

par Arnaud Rebotini | Eastern Boys, réalisateur Robin Campillo

Ma bombe atomique est plus grosse que la tienne

Grise, grise, la pluie d’été, vaporisée avant même de toucher le sol. Des gouttes, énormes, en blocs, flocs fantômes ; le sol est déjà sec. Les ravines, rigoles de sable sur le bitume chaud, remontent le temps à contre-courant. Ce n’est pas encore l’été, le ruissellement semble avoir eu lieu à l’envers, comme, des images d’Épinal de la théorie libérale, la vérité crue. N’empêche : d’immenses flaques, en pleine rue, permettent aux dames d’envisager un joli détour. Quoi d’autre, pour esthétique ? Les messieurs, tête baissée, de piétiner dedans : — Ma bombe atomique est plus grosse que la tienne.

La météorologie ne se résume pas au seul ciel privatisé de Roland-Garros, avec son petit avion caméra-espion ridicule. À l’horizon, une éclaircie, trois ou quatre cents kilomètres plus loin. Éclaircie ou explosion ? À pied, cela doit faire une trotte.

Une trotte, dans les rottes, parmi les détritus sauvages vers un plateau karstique où, sous une doline et des milliers de gouttes, s’approfondit une grotte. Quelques spéléothèmes y statuent sagement sur l’avenir de leur goguette millénaire dans un silence vertigineux. Quoi d’autre, pour mystique ? Hélas, « Nous fûmes dans l’habituel cul-de-sac, devant les boyaux impraticables, c’était fini », Chez-Quéret dans La Grande Beune. « Comme vous pouvez le voir, dit-il, il n’y a rien ». Des parois vierges et des murs blancs comme le cou de la Dame de Brassempouy, ou comme ses cuisses, si on les avait retrouvées, et pour rester jouer dans l’emprunt à Pierre Michon ; tout est à recommencer. À compter de ce jour, tout est ZAD alentour, et au milieu aussi.

 

 

Misterioso

« Une panne de secteur, c’est courant » Par exemple, son humour.

Je l’ai toujours vu penché sur des mots croisés, il aimait bien ça, les mots.
Il aimait savoir les mots rares que l’on trouve parfois dans les grilles, il nous l’apprenait lorsqu’il en avait trouvé un. Peut-être aurait-il pu aller plus loin que le baccalauréat, je ne sais pas, on a dû en parler mais je l’ai oublié, et de toute façon la guerre. Et de toute façon son père, militaire haut gradé que je n’ai jamais vu sourire. Sa mère, une ombre. Il restait longtemps penché sur la toile cirée de la table de cuisine, seul avec son crayon, un verre de vin parfois, du café rarement. Il ne fumait plus, et toujours un verre Duralex avec des petites fleurs coupées du jardin sur la table. En été, il gardait sa chemise dépassant du pantalon comme Dizzy Gillespie, ça lui avait pris en regardant une émission à la télé qui retransmettait les concerts des arènes de Cimiez, à Nice. Il avait très peu de disques, quelques-uns de Thelonious Monk, qu’il admirait. À la radio, l’oreille sur le poste, chaque goutte de sueur d’un match de foot commenté le fascinait comme un enfant. Il avait la boxe en horreur, mais en connaissait les règles et respectait ses champions.

Il ne donnait pas l’air de s’ennuyer, jamais. Il était là.

Il n’était jamais triste, en surface. Au fond, je crois qu’il fuyait, dans les mots croisés, peut-être pas seulement dans les mots croisés, mais ceux-ci en accentuaient la visibilité, quelque chose de plus grave. Quelque chose qu’il ne m’a jamais dit non plus, et à ce sujet, dont je n’avais pas une idée précise, je ne l’ai jamais interrogé. Ou par des détours implicites auxquels il répondait à côté, ou par généralités. Une seule fois, à la fin d’un repas, il m’a parlé d’un sale combat, d’homme à homme. Je crois qu’il craignait le retour de l’horreur, et que j’en sois, que nous en soyons, tous, mais moi surtout, le plus jeune. Fondamentalement, bien qu’il n’en fit jamais montre, sauf parfois, brusquement, au hasard d’une simple porte qui claque, je crois qu’au fond de lui-même il avait peur.