Les drapeaux sauvages

Tout reste à écrire: les petites bricoles ici et là à droite à gauche, tous les corps empêtrés virgules du décor, les boiteux, les bocaux, les bancals ébréchés, les dormeurs, araignées, fruits de terre et garniture, les toiles empoussiérées dans les recoins ceux qui ne sont pas sur la liste ceux qui longent les murs ceux qui ne savent pas dire ou qui n’ont jamais lu, les contraints les bannis les enfermés les noyés les salissures, les laveurs de carreaux chahuteurs de vaisselle les enivrés et les buveurs d’eau les enfiévrés les honteux les repentis, les mères abandonnées les taches de gras empreintes capitales les voix des petits enfants et les drapeaux sauvages

 

Un fil, de l’eau

Il y a deux ans, jour pour jour ou à peu près, j’envisageai une visite du Fonds Combier à Chalon-sur-Saône. Sans préparation, ce fut un échec et depuis, réflexion faite, je me suis rendu compte de l’inutilité de cette démarche ; à quoi bon manipuler, aussi minutieusement que possible, de vieilles cartes postales, photos, négatifs et positifs sans autre but que d’errer entre elles, sans projet, en somme. Il fut plus agréable, en définitive, de flâner le long de la Saône, sans but non plus mais en simple et attentive compagnie.

Hier après-midi j’allai voir une expo au Centre d’art de l’ancienne synagogue de La Ferté-sous-Jouarre. Deux voisines – et amies – Claude Baudin et Dominique Barberet Grandière (que j’abrège en DBG sur Twitter) y exposent, parmi d’autres artistes, leurs livres d’art, simples, complexes  ou leporellos (l’un d’entre-eux aussi beau et long qu’un jour d’hiver tardant à se lever), la plupart confectionnés par elles-mêmes. Au mur, quelques belles photos de Claude, qui travaille le numérique avec des procédés anciens. Leur site « la baraque de chantier » donne une idée plus précise de ce que je ne saurais dire. Je n’avais pas eu la possibilité d’aller, en Bretagne, vers Plougrescrant cet été, alors c’est une joie de les voir ici, en translation d’ouest en est, en quelque sorte. Suivent quelques photos plus ou moins explicites et à la volée de l’événement, et de ses à-côtés.

Claude Baudin et... DBG

 

 

 

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L’endroit est aussi le musée André Planson, né sur le quai de l’autre côté de la Marne et dont l’ombre lumineuse plane à l’étage, en particulier ses gouaches extraordinaires de fraîcheur et de spontanéité (curieusement, cela se sent moins dans ses huiles sur toile, à mon sens plus convenues). En accord avec l’atmosphère, comme une évidence, revient  alors le souvenir de Pierre Mac Orlan qui submerge tout, et qui vécut pas très loin d’ici, à Saint-Cyr-sur-Morin (les photos devaient être interdites, je demande pardon à qui, de droit ou d’usage, entretient les lieux).

Et puis décidément, le fil de l’eau ne nous quitte pas ; on sait depuis longtemps ce que cela veut dire, plus ou moins.

Suippes, 1940

 

 

La part des anges

Il a fini par pleuvoir, mais une pluie si fine que seul le ciment dans l’allée s’en est aperçu, s’assombrissant au matin. On se demande à qui peuvent bien faire plaisir les premières ondées d’automne, inutiles aux feuilles des arbustes, d’ordinaire habituées à humer l’air nocturne et humide, autant qu’aux arbres, dont les racines profondes ne sentiront aucun changement dans leur métabolisme souterrain ; elles sont semblables à une mesure gouvernementale démagogique en faveur de telle ou telle « catégorie » et dont personne, en définitive, n’aperçoit jamais le présumé bénéfice ; elle finira, dans l’esbroufe, par s’évaporer comme la part des anges, au profit d’opportunistes champignons.

Enfin, ne perdons pas l’horizon pour autant. La pluie, même timide, reste un bienfait.

Avant de s’endormir, en mains L’homme approximatif, de Tzara (Tristan), quelques lignes seulement d’une page au hasard. Les mots claquent comme une voile au vent. À mon côté, son sommeil agité, presque intranquille. Je lis à voix douce quelques mots, elle s’apaise ; se retourne lorsque je cesse de lire, ma voix seule pour la soulager semble-t-il. On dirait alors qu’elle écoute, réfugiée dans ma lecture, sérieuse et attentive dans un sommeil pourtant devenu profond, inatteignable. Il faut, détachant les mots, se recentrer autour de l’étoile : le grain du papier et son odeur de cendre se répandent dans toute la chambre.

La paume de l’oreiller gonflée pour les absorber (les mots, le papier, les cendres, la ligature de l’œil, et toute la chambre).

 

 

Les choses qui arrivent

Moret-sur-Loing, le 02-09-08

Après avoir croisé le fer avec des peines passagères qui, comme l’adjectif le suggère, par l’effet du temps passèrent ; un peu plus tard donc, aux courses dans la galerie marchande du Val d’Europe, samedi dernier précisément, je vis, non loin de moi au milieu de l’allée et dans l’ombre incisive du stand de barbier-manucure en face de Brioche Dorée, une silhouette aiguë comme les cyprès avant la zone industrielle de Carpentras, quand on vient du Ventoux sur la gauche, ou comme n’importe quel autre cyprès, disons. Elle était là, par on ne sait quel hasard, le chignon redressé en cône et le regard tourné vers l’entrée de la FNAC, s’apprêtant sans doute à y diriger ses pas, et moi vers elle aussi proprement, et promptement volubile ; non mais tu parles d’une surprise, tu es en vacances ? tu habites par ici ? on va chez Segafredo ? quand, son second sens l’avertissant d’une présence intéressée sinon étrangère, elle se retourna. Ce n’était pas elle, évidemment. Y manquaient les tatouages du petit dragon à la base de l’omoplate droite et du vaisseau fantôme sur la cuisse gauche, cela venait juste de me revenir ; un pas de plus et hop, nous étions comme deux ronds de flan. Enfin moi surtout. Et à propos de flan, il ne s’agissait pas non plus de traîner. Les courses de chez Auchan dans le caddie n’allaient pas supporter la chaleur plus longtemps que l’avancement de la matinée le stipulait, en dépit des regards légers et des sourires rafraîchissants, tantôt limousins, tantôt plus lointains, en fait essentiellement picards ou vernaculaires — surtout devant Auchan — qui peuplaient la galerie.

L’inconvénient de cette immense zone d’activités commerciale (10 hectares bétonnés et asphaltés au milieu de la Brie dans un angle de Disneyland, donc de Paris, bientôt multipliés par deux au motif du simple pari d’un concurrent et sans que les autorités locales, régionales ou je ne sais quoi y trouvent à redire, à moins que le large sourire d’un pot-de-vin eût suffi à boucler l’affaire, à moins aussi que je ne me trompe, à moins que je ne diffame facilement alors que d’ici deux ans la population aura doublé, voire triplé, et que les industriels alimentaires, vestimentaires, culturels et fantaisistes, après tout, ne fassent rien de mal en anticipant le bétonnage, bref) outre le fait qu’on en revient généralement chargé de courses surnuméraires, originellement non envisagées ; le second inconvénient, donc, se trouve dans la difficulté de localiser une place de parking aux heures de pointe. De sorte que, sans étude préalable, il est d’une part possible de se perdre, de se tromper de sortie, mais aussi — et par conséquent — de ne plus retrouver sa voiture, sans parler de la gymnastique nécessaire pour s’assurer de terminer ses courses par le frais, du moins frais jusqu’au très frais, légumes, fruits, œufs, fromage, yaourts, viande, beurre, poisson, etc. et dans cet ordre, à passer à la queue leu leu à travers le scanner de la caisse automatique dont la voix électronique imite celle d’une caissière — quel dommage, près de chez moi je les reconnais avant de les voir, par leur accent, je m’amuse à deviner une origine, on s’amuse après de mes erreurs, ou pas d’ailleurs, parfois elles se taisent ou font la gueule, en tout cas elles existent — énonce les prix puis leur cumul, pour ensuite courir jusqu’à la place de parking, il ne fallait pas trop tarder avec les deux parts de flan au dessus des courses dans le caddie et le ticket de caisse et la facture dans la poche de la chemise en cas de contrôle inopiné par un agent d’accueil sympathique, mais costaud, et réel.

Il fallut ensuite remonter l’allée principale, encombrée à cette heure d’une foule aux flux contraires et changeants comme les rapides du Giffre quand il débouche sur Samoëns, ou comme ceux de toute autre rivière un peu agitée encombrée de canoës et de kayaks les dimanches. D’ailleurs c’est là que j’ai aperçu l’amie avec qui il était prévu de se rencontrer devant Uniqlo, en face de Primark, mais un peu plus tard seulement (j’étais pourtant loin d’être en avance, alors quoi, encore un fait du hasard ?) après que j’eusse chargé les courses dans le sac Picard isotherme toujours à portée de main dans le coffre de l’auto, celle-ci (mon amie) faisant de grands gestes devant la boutique du serrurier-cordonnier-photographe-minute emboîtée entre un restaurant asiatique à l’enseigne 漸‍逝‍的‍景‍觀 et un autre, de caractère méridional, ف‍ا‍∴∴ك‍ه‍ة‍ ‍ا‍ل‍ص‍ح‍ر‍ا‍ء, où l’on mange paraît-il rudement bien, mieux que dans le premier d’après certaines langues. Elle discutait apparemment et âprement sur un prix, mais quoi donc, cela ne lui ressemblait pas, et moi avec mon chariot de courses périssables, tout ballot dans le flux, fallait-il s’arrêter, en quelque sorte rejoindre la rive, sortir du temps apparent dans lequel, selon toute vraisemblance je me noyais, happé, au hasard de la navigation, par tel ou tel sourire, telle ou telle silhouette issus de la  géographie sentimentale comme autant de bouées jaillies du passé, anticiper le rendez-vous au risque d’être malvenu, ou bien plutôt le confirmer, de loin, en passant, « hé-ho, à tout à l’heure », au risque cette-fois de passer pour un lourdingue.

Non non non, autant filer tout droit vers la case des doux-dingues, ranger ces putains de course et revenir fringant quoique fripé, éclaboussé, mouillé jusqu’au cou pour dire vrai. Ce sont des choses qui arrivent.

Jump-Park, Thorigny-sur-Marne, le 30-08-08

La Foule, Ángel Cabral, 1936

par Richard Galliano & Wynton Marsalis | Jazz in Marciac 2008

 

Un but en soi

 

C’est fou ce que l’on peut trouver aux puces. À commencer par l’acharnement avec lequel les objets s’extirpent de leur torpeur pour venir vous sauter sur le cuir, comme si leur ancien propriétaire en personne vous colletait directement : Tiens, c’est bien ce que vous cherchiez, non ? Alors…

En réalité ce ne sont pas les Puces, mais un dépôt où l’on peut apporter tout ce dont on n’a plus l’usage, et dont on veut se débarrasser autrement qu’en le posant sur le trottoir, dans l’attente du diable. Je n’avais qu’une idée de la masse que cela représente. Une association remet ça en état et le vend pour une poignée de centimes. Elle emploie pour ce faire des personnes en difficulté, passagère ou non : handicapés, chômeurs récidivistes, ex-taulards, femmes battues, etc. À gros traits, je résume.

L’effet de mode (« je n’achète plus rien de neuf ») est superficiel, et pour ainsi dire superfétatoire, occultant. À l’évidence, les habitués du lieu ne sont pas non plus des curieux, amateurs de vieilleries potentiellement design, tangiblement bankable, comme aux Puces de Saint-Ouen. S’équiper ou se vêtir (pantalons à 5 euros, chemises à 3) reste ici raisonnable pour celui qui vit de rien. Et manifestement, certains n’ont pas idée du nombre de ceux qui vivent de presque rien. Ou alors, ils font semblant, et dissimulent leur cynisme derrière des « éléments de langage » en perpétuelle innovation. À grands traits, je résume.

Je n’étais pas là par désœuvrement ou envie de voir du monde. Si je n’ai pas fait l’acquisition (pour un euro), d’un très beau (et très kitsch, mais une partie de moi-même ne s’en rend pas compte) bas-relief (je ne me moque pas : j’ai rarement vu un objet qui condense aussi bien — dans son émouvante et bondissante maladresse — l’exotisme portuaire et maritime ; il m’a littéralement sauté à la figure et a failli m’emporter en longs flottements depuis le guéridon qui l’accueillait, provisoirement je l’espère), j’ai trouvé des livres de poche à 20 centimes : La Voie Royale, Lettres Persanes, Histoires pour Bel-Gazou, L’Enfant, Un cœur simple, Le Nœud de Vipères, La Rabouilleuse, Le bandit n’était pas manchot (!). Évidemment, ce n’est pas d’aujourd’hui.

Pour lire, pour relire, pour offrir, pour donner à nouveau ? Va savoir. Le papier imprimé est fait pour être partagé jusqu’à sa dissolution en poussière, sa valeur est dans le nombre de doigts effilés, noueux, immaculés ou musculeux  qui l’ont palpé, froissé, ont tremblé devant le Verbe (ça arrive), ou l’ont jeté, rageurs, n’y parvenant pas (ça arrive aussi). Je n’ai pas les mêmes émotions avec la tablette, que j’hésite à rudoyer de peur qu’elle se dérègle, et dont il est impossible de céder les livres une fois acquis, ce qui est un comble, et une trahison.

 

Toujours en périphérie de la ville (je ne l’ai pas encore nommée, il s’agit de Meaux), tournant autour dans le sens des aiguilles d’une montre et dans celui de la Marne, traversant les quartiers de Beauval, de Collinet, dont les tours tombent les unes après les autres (le maître d’œuvre est Jean-François Coppé) au profit d’un habitat censément plus « humain », BBC et BCBG, ce qui a pour conséquence de faire migrer les populations fréquentant ordinairement l’association précitée vers de lointaines campagnes certes moins chères, mais où il n’y a rien, on finit par cogner contre un mur d’arbres. Il faut continuer à pied.

Bien sûr, ici rien n’est sauvage, ne rêvons pas. il s’agit d’une ancienne carrière de sable et de graviers où, sur plusieurs dizaines d’hectares, un exploitant concessionnaire fit son gras jusqu’à l’épuisement du stock (rien que de bien normal, paraît-il ; la situation se répète tout au long de la Marne depuis Vitry-le-François jusqu’au confluent de Maisons-Alfort. À la suite de quoi, abandonnant jusqu’aux machines, intransportables ou envasées, celui-ci va voir ailleurs si d’autres sables, d’autres graviers…)

 

Dans cette jungle (rêvons un peu), toute de lianes vêtue, ou même les arbres s’étreignent en un premier baiser furtif et appliqué toujours recommencé, on s’attendrait à voir danser les faunes. De-ci, de-là, un bon coin pour la pêche, ou pour le péché. Le Ciel, réfléchi par les mares et par la rivière, est là de toute façon pour nous en laver. La rivière, son méandre féminin comme la courbe du Faubourg Saint-Antoine qu’elle infléchira plus tard, caresse et oblige imperceptiblement, à brouiller le sens de l’orientation.

 

Quand tout à coup, la plage.

Ce fut sans doute, avant-hier mercredi, l’une des dernières journées de belle chaleur. Les maîtres-nageurs redoublent d’attention. On les entend siffler de temps à autre comme un échassier nidificateur peu indifférent à la variété évoluant sous son aire. Il suffit de poser sa serviette, entre sable et herbe cuite, pour commencer l’observation des espèces ci-devant, leur ballet soigneusement réglé et pourtant toujours neuf. Il y a des planches comme à Deauville ou à Ouistreham. Une partie de moi-même se souvient des grèves de la Rade de Brest

Les enfants voient des poissons partout et rapportent des méduses et des étoiles de mer. Ils creusent des sillons vite inondés, mais ici la marée attendra. D’ailleurs beaucoup d’entre-eux n’ont jamais vu la mer, comme on l’entend à la télé, et pour une fois ce n’est pas un lieu commun ou une idée reçue…

(Sans vouloir faire Les Quatre Cents Coups, chacun sait que c’est un but en soi – la mer, la plage…

Un peu plus tard dans la soirée, nous apprendrons sur l’autoradio qu’un présumé djihadiste a été relâché par mégarde par le tribunal de Meaux. Zut alors. La ministre de la justice Nicole Belloubet monte sur ses grands chevaux. À tristes traits, je résume.

Bah, ce n’était qu’un fait divers qui annonçait la couleur, noyé sous celles, plus joyeuses et mélangées, de la rentrée. On l’espère, comme toujours, agitée.)

Le bel incognito

Parfois, tu bascules tendrement vers l’autre versant, en même temps que l’été archi-mûr, débordant, trop lourd, trop fardé. Le regard pas plus haut que la terre aux mille parfums, tu dérives et plonges à rebours sur celles d’autrefois, étonné de n’être ruine qu’à demi. Mais aussi, que de sève alentour !

Il y avait, au Faou, un jardin au plan carré dont le centre exact formait une croisée. Je m’arrangeais pour y surprendre en chemin les deux vieilles dames minces vêtues de gris ou de gris-mauve, leur faire la révérence ou une autre bêtise, tandis qu’un jardinier nommé Goulaouic, dont la fonction première était de siffloter le matin, avec plus d’ardeur, s’il était possible, lorsque ma grande sœur ouvrait grand les volets de sa chambre, bêchait le sol avec une lenteur telle qu’aujourd’hui encore je le tiens pour prophète.

Je ne l’ai pas vue tout de suite, mais elle était là, cachée dans la substance ductile et plumeuse du temps, les boucles de l’enfance ; retrouvée dans la mémoire, l’inconnue du parcours, la joueuse de miauleries, la bête faramineuse. La mystification aura duré l’espace d’un bel incognito dans l’été transformiste.