La Paix, et les cases

 

L’année dernière au même jour descendait la Paix, venant d’Anvers ou d’ailleurs, glissant très doucement et presque sans un bruit vers le port d’Aubervilliers, celui de Rouen ou celui du Havre. Aujourd’hui il fait encore plus froid, la glace prend les bords du canal. On entend quelques cris de mouette autour du froufrou silencieux d’un couple de cygnes, toujours étonnés de voir tant de monde alentour.
Le soleil a fini par se lever alors que la Paix avait quitté les lieux. L’oreille garde longtemps en mémoire son battement métronomique, tandis que le moteur de la menuiserie prend le relais sur un autre rythme, dans un grincement de scies pas très musical.
Au café, le journal circule sur le comptoir. Il est dit que la terre est plate dans certains endroits du monde, ce qui explique peut-être les frottements des populations ; on ne sait plus qui croire, dans ces histoires à dormir dehors. En tout cas ici il fait chaud, en dépit des gens qui vont et viennent, tout entourés d’une odeur de tabac refroidi. Le médecin de garde fait les mots croisés du Figaro sur une table près d’un radiateur : — Regarde, ils ont oublié les définitions ! On regarde, on retourne, en effet, pas de définitions. — Mais qu’est-ce qu’on va faire des cases ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les vacances d’hiver

 

 

Vieux tas de bois pourri au fond du jardin, qui jamais ne brûlera, merci. Petits et moyens écrous neufs ou usagés, du 12 et du 16 tout au plus, bringuebalant à l’ouverture du troisième tiroir de droite en partant du haut, dont ne sais que faire mais ne jetterai point, loués soient vous. Lettre reçue ce matin, vingt lignes, vingt ; vingt-et-une si je compte les trois mots précédant la signature, et dont la concision, la justesse et la beauté sont supérieurs à tout ce que j’ai pu écrire en dix ans de réflexion, gratitude.

La quinzaine des vacances d’hiver a réduit la circulation automobile de moitié, au bas mot. En conséquence de quoi le silence s’est attribué une place de choix par-dessus la ville. Un silence en forme de couvercle de verre.

Comme sorti d’un autre âge, échappé du tournage d’un film, un tracteur chaque matin à la même heure monte l’avenue en y laissant une trace sonore palpable et, sur le macadam, la décalcomanie en mottes de terre d’un appareil en épi ou en arêtes de poisson. Un voisin : mais, qui va décrotter tout ça…

Le tracteur, un John Deere vert et jaune, a la délicatesse – inconnue de l’automobile – d’expulser son gaz de combustion vers le haut par l’intermédiaire d’un pot d’échappement vertical ressemblant à la cheminée d’un steamer. Les branches des tilleuls apprécient moyennement, pourtant elles se courbent sur son passage comme les spectateurs éclaboussés sur celui du mascaret.

Semaine creuse, sans conseil municipal, sans brocante à la salle des fêtes, sans soirée dansante, sans même une tombola ou un loto des vieux. Juste les gens restés là, avec pour certains des mots brefs, ou des phrases de gens qui restent.

Vitres ensoleillées donnant sur le jardin, qui laissent apparaître en contre-jour, comme dans une grotte en négatif, le dessin des mains d’enfant parmi les salissures de poussière exagérées, merci. Lampe-tempête, ou de coursive, chinée dans un vide-grenier ligérien et qui éclaire la visiteuse, le visiteur du soir sous la véranda, mais dont il faudrait changer l’ampoule, louée sois-tu. Livre, épousant le creux de la main, gratitude.

 

Le destin du lé, ohé.

 

 

En suivant à pied le lé désormais rompu, amolli, du bief de Chalifert, un faux pas est toujours envisageable. L’ancien rythme précis des palplanches décaties affleure sous le reflet de l’arche impeccable au sifflant tégévé, ferme et transparent comme une peinture de Raoul Dufy. Les bouillons successifs des hélices ont eu raison de la berge, elle recule avec la même constance que les falaises normandes. Vraisemblablement, ici non plus il n’y aura pas de miracle.

 

 

la péniche « Massabielle »

 

Son concepteur Baptiste Legrand, probablement polytechnicien et donc « ingénieur-savant », fleuron de la Première république, avait en 1837 pensé à tout en accomplissant la Volonté royale, sauf à l’usure du temps. D’ailleurs je n’ai trouvé aucun lien le concernant sur le net. Cependant aucune crue de la Marne, pas même celle de 1910, n’atteignit le lit du canal ni jamais la voie de chemin de fer. La campagne environnante était pourtant momentanément muée en mer intérieure. Belle victoire du génie, en son for. Mais depuis, et le canal s’envase, et les berges s’affaissent.

 

 

Je n’avais jamais remarqué, dans la végétation de l’été, les bornes de signalement tombées dans le fossé. Remplacées depuis longtemps par des panneaux en métal plus faciles à lire par les mariniers, on a dû les oublier là. Elles se sont alors muées en stèle, en pierre tombale, ou en petits cénotaphes à l’illustration de l’indifférence et du dérèglement. Inattendues, dévotes, retournées à la terre, mais présentes comme des images arrêtées, elles dessinent en creux l’histoire fluviale du pays, ses mouvants personnages et leurs travaux du jour, dits, redits, rythmes, scansions.

 

 

Il ne manque plus qu’un petit air de guitare manouche, au fond. Il m’en faudrait un mot toucher à la municipalité. Ohé.

 

 

Intuition de printemps

 

 

 

 

Hier soir au crépuscule, quand se lève la Grande Ourse, têtu, indubitable, le merle bleu a sifflé dans l’arbre haut son intuition du printemps. Aucun orage, aucune gelée, aucun dérèglement sous l’orbe des astres ne pourra désormais infléchir l’enthousiasme du chœur sauvage, qui est aussi le nôtre. Le merle, d’ailleurs, quel qu’il soit, nous est familier autant que le rouge-gorge, et bien d’autres, Nous nous sommes redevables en termes de survivance.

Les turricules en surface des lombrics – quelle activité, là-dessous, quelle ribote ! – dont la pelouse, ou ce qui en tient lieu, est parsemée, sont comme les boutons de fièvre d’une terre convalescente. À bon droit, la soignons autant que pouvons, sans compter. L’histoire ne dit pas si le merle, quand il frise le sol à chercher pitance, éprouve le même frisson que le sauteur à skis au glissement des spatules avant d’embrasser le vide.

 

photo : F.A.

 

 

 

 

Coïncidences et contretemps

 

 

 

 

Ces jours-ci, le disque dur est plein de neige, comme autrefois le poste de télévision après la mire, lorsque de fatigue on avait fini par s’endormir. Des photos de neige en veux-tu en voilà, à tel point que j’ai oublié les précédentes. C’est peut-être une des clés du mystère de la neige, son pouvoir de dissimulation temporaire.
Vertu majeure ; on a besoin, parfois, de cet oubli-là, le ravissement inconséquent d’un paradis.

 

 

La neige est aussi la cause de grands inconvénients. La semaine dernière, j’avais prévu le voyage à Paris pour aller voir deux expositions, le jour même où la tempête immobilisait durablement toute la région. Trains bloqués, impossible de se déplacer autrement.
C’est qu’Armelle Domenach, lectrice, correctrice (et néanmoins amie) m’avait informé de deux évènements : un curieux hasard voulait qu’un de ses neveux et l’une de ses nièces exposent simultanément, mais dans deux endroits différents, l’une ses toiles, l’autre des textes en accompagnement des photographies d’un ami à lui.
J’avais donc reporté mon déplacement hier après-midi, neiges (et crues !) disparues, mais cette fois un nouveau contretemps, d’ordre non météorologique, ajourna définitivement la visite, l’une des expos se terminant hier soir.

 

 

Je ne connaissais Sara Domenach que par l’intermédiaire de son blog, l’expression de certaines de ses toiles m’avaient beaucoup plu, et j’aurais bien aimé la rencontrer, à la Galerie du Montparnasse. Ce sera sûrement pour ailleurs, et une autre fois.

 

Anne – 130 x 60 cm – huile sur toile – 2014

 

Samassa – 160 x 130 cm – huile sur toile – 2016

 

Par je ne sais quel hasard, hier matin paraissaient dans lemonde.fr les deux magnifiques portraits du président Obama par Kehinde Wiley, et de Michelle Obama par Amy Sherald.

 

This image provided by the National Portrait Gallery, Smithsonian Institution is of the official portrait of former President Barack Obama, released Monday, Feb. 12, 2018 in Washington. The portrait artist is Kehinde Wiley. (Kehinde Wiley/National Portrait Gallery via AP

 

 

This image provided by the National Portrait Gallery, Smithsonian Institution is of the official portrait of former first lady Michelle Obama, released Monday, Feb. 12, 2018 in Washington. The portrait artist is Amy Sherald. (Amy Sherald/National Portrait Gallery via AP)

 

Puissent les Domenach — et les Obama, si une étonnante erreur d’aiguillage numérique devaient les faire arriver jusqu’ici, me pardonner cette audacieuse juxtaposition. Dans mon esprit, et compte tenu des circonstances, il était difficile de ne pas faire le rapprochement esthétique et peut-être même, politique.

 

 

La deuxième expo, au 247 rue Marcadet, est encore visible jusqu’au 25 février. Ce sont des photos d’Elliott Verdier, accompagnées de textes de Grégoire Domenach, auteur et journaliste. Je ne connais ni l’un ni l’autre, mais j’ai lu des récits de voyage de Grégoire en Asie centrale, vu quelques photos de lui. Son écriture, son engagement dans les revues qu’il anime, m’avaient donné l’envie d’en savoir — et d’en voir plus, de le rencontrer aussi. Peut-être pourrai-je me déplacer à nouveau librement la semaine prochaine, si d’autres embarras ne m’immobilisent pas. Sinon il faudra attendre, et voyager, ce qui n’est pas la pire des souffrances quand l’acte est volontaire.

 

la ligne de l'est

 

 

 

 

 

De plus belle

 

 

 

 

Dieu que l’illusion est belle !
géographique et temporelle,
un accent tonique en premier lieu :
voyage,
matin en équilibre et cheveux en virgules
bassin, scansion
ponctuation suspensive des parfums,
ton sein cavalier, interrogation
l’effort invisible au sud imaginaire
tiédeurs en récompense, images, chair, dissimulation

tu l’as jouée fine

petite cubiste à toutes les fenêtres
l’économie de nos mots est une bénédiction
leur douleur s’émiette
comme une chatterie en bouche
se dilue
mes jambes vitalisées vont danser de plus belle
et ta scansion,
ton récit bref, me manquent comme nos voyages
dissimulés, nos éloignements,
autant que seraient des gestes précis au sud objectif

de le difficulté à dire, éjouissons-nous

 

 

 

 

 

Les innocents et les superstitieux

 

 

La neige, le silence. Encore plus palpable qu’au moment de la crue. Le désastre est silence.

Qu’il doit être doux, lorsqu’on a pris soin de se métamorphoser en arbre, sous la neige disparaître. S’encapuchonner, se voiler, se taire. Sentir la sève qui monte, les regards des passants sur nos chevilles : ils se font des idées, imaginent des merveilles. Des formes se cachent dans la silhouette pour le bonheur des petits enfants, des innocents et des superstitieux. Parmi eux un bûcheron, une bûcheronne.

Au réveil, avalanches, larmes, cascades. Alcool pur du soleil. L’arbre sera bientôt consommé à l’horizontale. Continuer sa vie entre parquet et charpente : lit, armoire, meuble de télévision, bibliothèque. Qu’il sera doux de craquer, la nuit, pour aiguillonner les rêves des petits enfants, des innocents et des superstitieux.

 

 

 

 

Minutes de Marne immémoriale

 

 

 

Sur la route de Montigny, après la dernière maison du bourg sur la droite c’est une nouvelle fois le  crève-cœur, la même petite tristesse qui vient s’ajouter à tant d’autres. Des promoteurs immobiliers abattent une parcelle de bois alors que la Marne, quelques dizaines de mètres plus bas, n’en peut plus des ruissellements. C’est à croire que la croissance ruisselle de tout côté, en marche à la va vite et sauve-qui-peut, attention aux éclaboussures. Vu autrement, l’évidence d’une telle démonstration, causes et conséquences exposées au même endroit, preuves à l’appui, à de quoi faire sourire comme un collégien devant les expériences explosives de son prof de chimie. Seul un petit souvenir de cet acabit est à même de détendre le passant (l’après-midi, en ville je m’arrêterai devant la vitrine de l’agent immobilier ; sur la porte vitrée, une pancarte : « non à la limitation de vitesse à 70 km/h » ; rire nerveux, cette fois :  encore plus vrai qu’une caricature).

 

 

Un peu plus loin sur la route, devenue caillouteuse, il faut faire attention où poser le pied, tenter d’éviter flaques et nids-de-poule. Soudain, une zébrure rousse déboule du talus à la perpendiculaire, prend la fuite devant moi, stoppe, jette un œil en arrière et repart droit dans le talus. Cela a pris à peine trois secondes. Une fouine, probablement. Mais j’ai un doute. Ce ne devait pas être un furet, mais peut-être une belette ? J’ai à peine eu le temps de voir son plastron, blanc m’a t-il semblé, avant que la bestiole ne disparaisse. La question restera donc en suspens, question ouverte sans attendre de réponse autre que le vent frais qui commence à se lever. Demain matin, d’ailleurs, il neigera assez fort.

 

 

C’est le bruit du vent, sans doute, qui m’a distrait de celui de la voiture arrivant droit devant. Je me range calmement, la bagnole me frôle à une vitesse anormale. J’ai eu le temps de voir les yeux du conducteur qui me fixaient comme une cible qu’il aurait ratée. Incompréhensible hargne, parfois, à l’égard du piéton, et plus généralement de tout ce qui ne le concerne pas, peut-être aussi d’ailleurs à son propre endroit.

J’avais déjà croisé ce genre d’animal (je veux dire, la fouine, ou la belette) en ville, et cette fois j’étais en voiture. Il sortait de dessous un portail mitoyen du trottoir. En l’occurrence, ce devait être un furet. Par précaution j’avais freiné, ce qui avait provoqué l’ire de la conductrice qui me collait à deux mètres derrière. Coup de klaxon rageur dans le rétroviseur (je vois ses lèvres se déformer, son front se plisser, elle jure). L’animal continue sur sa lancée tandis qu’une voiture de la gendarmerie arrive en face et un peu trop vite. Catastrophe évitée de justesse, le furet — virgule de rouille — effectuant un demi-tour éclair à 20 cm de la roue militaire. Regard suspicieux du conducteur en képi, celui-ci n’ayant rien vu de ce qui se passait, et devant s’étonner de me voir arrêté au milieu de la rue, tandis que la passagère arrière — peut-être avait-elle aperçu la manœuvre de la bestiole sur l’asphalte, compris plus vite que son gradé l’enjeu de la situation — offrait un visage souriant et apparemment rassuré. J’étais heureux, non seulement d’avoir permis la fuite de l’animal, mais aussi d’avoir absorbé, dans le temps qu’il faut à une virgule de rouille pour se retourner, les trois visages contigus de la haine, du reproche et de la sympathie.

 

 

Cependant sur la plaine imbibée, pas un bruit. La plupart des routes sont coupées en un point inférieur inondé par la crue. À l’approche du fleuve, le silence s’accentue. C’est le vent, sans doute, qui n’a plus, pour jouer, sa prise habituelle sur les herbes, les arbustes, Seules les lignes téléphoniques claquent et chantonnent. Les chevaux du manège se sont rassemblés comme ceux d’une armée. Le fleuve élargi, indépassable, a repris son antique rôle de frontière. La plaine, au delà de Villeroy, semble déjà lointaine, dangereuse. On pourrait voir apparaître des cruelles moustaches à l’endroit même où est enterré, parmi d’autres, Charles Péguy avec une balle dans la tête.

 

 

Le silence s’intensifie. La puissance du fleuve augmenté, supérieure à celle de dix mille voitures, n’est pas plus bruyante qu’un roulement à billes. Drôle d’ironie, la piscine abandonnée est entourée par les eaux. La plupart des gens ont désormais quitté les lieux, il est possible d’entendre ça et là le ronronnement d’un groupe électrogène, mais c’est surtout le blop, ou le glub, d’un petit poisson qui rythme le pas du promeneur. D’ailleurs, où sont passés les pêcheurs de carpe, les harponneurs de silure ? Les débris de leurs sites, noyés sous plusieurs mètres d’eau, vont-ils à terme, lorsque la mer aura définitivement pris la mesure des estuaires, rejoindre le collectif industrieux des hommes du Magdalénien ?

 

 

C’est l’heure du retour pour les amis parisiens. Le chemin de fer (il enjambe la Marne deux kilomètres plus loin) n’a pas d’équivalent pour scander les images, par quoi tout est dit, mélangé et effacé dans la minute ou le siècle qui suit.

 

 

 

Le deuxième jour

En arrivant sur le plateau, ce fut une brusque morsure de froid entre casquette et cache-col, et plus bas. Le temps avait changé.
C’était sans doute une bonne nouvelle, puisque vraisemblablement demain la pluie cesserait.

 

 

 

 

Solitudes et permanences

Nouveautés insubmersibles au dedans et en dehors. Pas de repos pour les flux. Heureux de vous retrouver sur cette nouvelle « plateforme », et pardon par avance pour les menus désagréments de détail prévisibles, pour quelque temps encore…

 

 

 

 

 

… en attendant, un peu de musique.

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