La cuisinière Jacqueline

C’est dans l’unique et longue rue de la ville de Lesches, on appelle château la maison dix-septième, au durable abandon. Une association, comme arrivée là par hasard, tombée sous le charme des lieux, aide le propriétaire au nécessaire urgent avant la manifestation d’un éventuel acheteur.

L’histoire ne dit pas si, nocturnement derrière les persiennes, des ombres s’agitent dans la salle de billard et si des demoiselles, lumineuses sans doute, inondent de leurs rires l’escalier d’honneur aux boiseries illustrées de mérule pleureuse.

La cuisinière — en fonte cependant — se nomme Jacqueline. C’est un fait avéré.

Et si l’on va plus loin, par-delà les fadaises, un chemin mène au but recherché en été, mettre le bec dans l’eau et s’y tremper les pieds.

Il fait ni chaud ni froid, dehors, il fait bon.

 

 

 

 

Le jour neuf

comptine au printemps

Les briques transparentes à la fenêtre close
Provoquent le jardin, et une hallucinose
Au réveil m’a enjoint de regarder, éclose,
La maison du voisin en sa métamorphose

Oh ! bel éclat, me dis-je, et belle discipline
Ce serait : dire ici l’image que dessine
La ripopée de pâte de verre enfantine
À travers quoi le monde, neuf, se dissémine

 

 

Rude saison à l’horizon
Du jour pointant sans se démettre
Mon esprit fait l’accordéon
Entre passions et mal-être

Course chavirée des oiseaux
La rosée bleue perle aux orteils
Dans la prison du ciboulot
Soleil soleil soleil soleil

Les passerelles et les nuages

La gifle a résonné sur la placette tenant lieu ici de gare routière, large trottoir au pied de la passerelle habituellement engasoilée, aux heures pleines, de cars tournant à l’arrêt dans l’attente de l’heure précise et du client qui sort du train, et d’où naît une allée déclive – dix ou onze marronniers innocents y subissent à l’année étêtage sévère – allant s’ouvrir en un vaste parking triangulaire mais en cul-de-sac.
Du haut de la passerelle, sur quoi je m’attarde souvent à regarder les rails, je prenais une photo des ombres de la rampe. Puis il y eut ce blanc sonore et bref.

Un lycéen parmi ses semblables, ils devaient être une douzaine en petits groupes de deux ou trois, venait de s’en prendre une par la main d’un type épais d’une vingtaine d’années, de la même taille que lui, vêtu d’un chic voyant, Ray Ban, Lacoste ou Ralph Lauren. Et les lycéens pétrifiés de ne rien dire, de ne rien faire. L’agresseur prolongea son geste à voix haute de mots forts, appuyés, que je ne pus comprendre mais d’où ressortait la nécessité de payer, et vite. Le garçon, suffoqué, subissait l’outrage, la leçon, l’ultimatum, sans recours. Puis le marchepied de l’autocar l’avala avec sa hargne froide, sa trouille, sa copine et quelques autres, goguenards ou muets.
L’autre, le baronnet, celui qu’on n’attaque pas de peur des représailles ou par soumission à l’autorité, ce qui est égal, alla retrouver deux sbires à lui pareils et rutilants, siégeant impassibles dans un cabriolet allemand. J’ai cru un moment que la voiture suivrait le car, pourquoi ne pas aller chercher l’argent là où il est ; mais non, bien sûr que non, le commerce allait suivre son cours sans autre heurt. Chacun s’évanouit de la place dans sa propre poussière.

L’esprit reprit son lieu. En descendant les marches j’aperçus, assis sur elles, un couple de jeunes par l’échauffourée nullement inquiétés. Aussi lisaient-ils la même page du même livre que le garçon tenait en mains, impénétrables à tout ce qui n’était pas dans le texte.

Vingt minutes auparavant, du haut d’une autre passerelle je regardais le canal dans sa direction orientale. On n’y voyait rien, que reflet poudreux des nuages et demi-douzaine de canards en route à la palme pour Meaux, Château-Thierry, Berry-au-Bac, Pont-à-Bar, Charleville-Mézières, Givet, Namur, Liège, Anvers, ou ailleurs et peut-être un coin calme où se reproduire ou s’ébattre tout court.

Emmenez-moi

mains…

maternelles, disparues, oubliées, oublieuses, jointes, abandonnées, torturées, noueuses, enfouies, maladroites, malhabiles, volubiles, enfantines, musiciennes, chirurgiennes, écrivaines, voyageuses, implorantes, finissantes, ignorantes, éloquentes, prophétiques, paresseuses, diaboliques, débauchées, lumineuses, emmerdeuses, emmenez-moi

Kinêsis

Le cabinet est au quatrième étage. Dès la salle d’attente, avec vue sur le monument aux morts, on palpe la tension. Sur la chaise, sa position est droite, tête haute. Pas de relâchement, inconsciemment il essaie de garder l’ensemble présentable. Quand vient son tour, sur la table il abat le morceau, offert à l’étal, nu presque. Il regarde le faux plafond et les calques abstraits d’un dallage isolant. Elle dit comment ça va depuis la dernière fois ? Bien, juste une petite douleur derrière les épaules. Bon, détendez-vous, relâchez bien. Relâchez, relâchez tout. Tendez les bras. Elle les prend, et tire là où ça fait mal. Il dit oui, là, c’est encore là. Moins violent, mais toujours là. Bon, on va faire une petite série comme la dernière fois. Retournez-vous sur le ventre. Elle verse de l’huile dans le creux de ses mains. Maintenant il voit le sol à travers le trou de la table. Moquette à poil ras, dru, bleu. Elle a des gestes précis, répétitifs, puissants et doux. Les bras repliés au-dessus de la tête, il n’entend plus bien, il est désaccordé. Sur la serviette de bain qui l’isole de la table le corps bouge en rythme. Il sent le mouvement de la blouse contre son oreille. Vertèbre après vertèbre, elle décortique la colonne. Sous la peau, les os prennent vie un par un. Il pourrait les compter le soir comme des moutons avant de s’endormir en essayant de ne penser à rien d’autre. Elle dit vous avez soulevé quelque chose de lourd ? Il répond non, j’ai tenu une scie à bout de bras, peut-être que. Elle l’interrompt en empoignant les grands dorsaux : je vais travailler ici, et puis là. Mettez-vous sur le côté droit. Sur le mur, l’affiche d’un ruban de Möbius. Ça tangue beaucoup quand elle attrape son bras avec le creux du sien, la main opposée poussant sur la base de son cou. Vous me dites si ça fait mal, hein ? Il dit oui, non ça va bien. Il ne dit pas que ça fait du bien, aussi. Il ne dit plus rien. Léger comme une langouste en son milieu plongée.

La levée

 

 

 

En quittant la bien nommée Charité-sur-Loire, de retour vers l’Île-de-France, qui est plus qu’une île et plus que la France, on caresse le fleuve intranquille sous le bras gauche tendu à l’horizontale de la portière de l’auto. Un temps superbe est complice des petits souvenirs à déposer le long de la route comme autant de bornes : clin d’œil, commerce de bouche, façade historique ou plus commune, baiser volé ou non, voiture d’époque, geste affectueux, bâtiment des Turcies et Levées. De futurs traquenards pour l’avenir, infiltrés sous la digue.

 

De loin, on dirait un pont bellet, « le pont, bel est », pourquoi pas, je n’ai jamais su, je ne me suis jamais posé la question de l’orthographe du mot. Dans ma mémoire cela resta longtemps une entité purement orale, non reproductible ou n’ayant pas besoin de l’être, à l’instar de la touréfel ou des biscuits lus, jusqu’à ce que l’ingénieur Bailey en personne me la dépose sur le pesant plateau de l’Encyclopaedia Universalis à la faveur d’une lecture en diagonale et au hasard, une trentaine d’années plus tard ; l’E.U, outil massif désormais enfoui sous une pile de linge de table en bas de l’armoire normande, héritage successif à la généalogie oubliée et maintenant bancale et reconvertie en vaisselier, l’inutile E.U. en assurant la stabilité.

 

C’est en traversant la Loire, probablement aux environs de Tours et des années 65 ou 66, que j’entendis mon père prononcer ce mot avec, sans doute, suffisamment d’enthousiasme pour qu’il soit resté à mes oreilles aussi longtemps. Après tout la guerre n’était finie que depuis à peine 20 ans, et peut-être un pont comme celui-ci – ou l’un des hommes qui étaient dessus – lui avait-il sauvé la vie de retour de captivité. Ou bien n’était-ce l’esprit qui me portait naturellement aux arts de la science et des techniques, et que j’en retienne les avatars, d’autant mieux s’ils étaient énoncés par la bouche paternelle ? J’ai du mal à le croire, mais l’idéologie gaulliste était tournée toute entière vers le rayonnement (X), la Défense (et illustration) du Génie Français avec l’atome, les fusées Véronique et, joker régionaliste, l’usine marémotrice de la Rance. La déteinte était inévitable, et son souvenir, écrit.

 

Quoi qu’il en soit, au carrefour de Pouilly ce n’est pas un pont Bailey mais un pont « en treillis » – la confusion militaire restant nichée au cœur de l’expression – qui enjambe la Loire de ses sept arches, et sa construction tout à fait civile date de 1899. Sur le parapet, une inscription : « 496 km de La Source – 496 km de l’Embouchure », laisse à réfléchir, ou rêveur, ce qui au fond revient au même, ce qui à son tour laisse rêveur pour de bon, comme en cours élémentaire en fin de journée et à la fin du mois de mai (« Découvrons le monde » par G. Chabot et F. Mory). Peut-être est-ce la faille géologique de Sancerre, toute proche, qui sous l’ordre d’un couperet quasi biblique arrêta hic solum l’équidistance dans les siècles des siècles. En tout cas le franchissement du pont valide un transfert, et c’est une autre terre, et ce sont d’autres hommes, et ce sont d’autres femmes qu’annoncent les grèves de la Loire, puis une autre levée. L’accent du Berry, la proportion de silex dans le terroir et dans les mots, en font foi.

 

Le retour sur la Nationale 6 (il existe bien sûr une autoroute pour les bolides, mais je ne concours plus dans cette catégorie) est alors une remontée méandreuse vers le temps présent, avec d’imprévisibles escales mémorielles au gré des ruines des trente glorieuses : stations-service à l’abandon, vieux restaurants chics aux vitres blanchies, hôtels et pensions surannés de la Vieille France de Martin du Gard. Pour éviter ces démons, il serait possible de prendre le train, jouir de l’enfilade des tunnels et des viaducs, des horaires écrits et des pendules à l’heure, du temps libre, des congés payés et des étapes à mi-chemin, ce serait toujours un repère, une échappée, une respiration.
En tant qu’usager des trains ce sera bientôt de l’histoire ancienne. Mais nul n’empêchera jamais de l’écrire.

 

 

 

 

 

%d blogueurs aiment cette page :