Naufrages et volontaires

 

En arrivant le 14 juillet, ç’avait été tout un défilé logique et même chronologique, lequel, pour peu qu’on lui emboîtât le pas, conduisait au monument aux morts au devant de quoi monsieur le maire, par ailleurs organisateur de spectacles, produisait un beau discours suivi de remises de décorations aux corps constitués.

Hélas, pour clôturer l’évènement il n’y avait pas « pot », comme on en voit après chaque promotion dans la série Au service de la France. Les temps changent, mais revenons au lendemain.

 

 

 

Le lendemain avait commencé par une bonne lecture, à la suite de quoi il fut décidé d’aller marcher en direction de l’estuaire de l’Orne.

On y accède par un circuit mi-pédestre mi-cycliste traversant dunes, marais et prairies humides. De l’autre côté de la rivière, le port de Ouistreham, ses ferries et son va-et-vient maritime, inaudibles à cette distance.

 

Ici, un petit port de plaisance où des personnages, à la queue-leu-leu dans un premier temps puis en groupe, apprennent à vivre les uns au milieu des autres dans un environnement dont il faut savoir tirer profit sans trop tirer sous la ficelle sous peine de chavirage.

Les grenouilles, les mouettes, les hérons et autres acteurs du biotope apprécient, on les entend dire ensemble et tour à tour des motifs d’encouragement. Chacun, pour le moment, trouve son bonheur au gré de sa pérégrination.

 

 

 

De-ci de-là, quelques anomalies mineures pointent le bout de leur nez sans tambour ni trompette. De toute façon, demain il faudra rentrer vers Paris, anomalie majeure, à moins que le réchauffement climatique promis pour la semaine prochaine n’incite à une autre migration, sans nécessairement la provoquer. Elle resterait, dans cette éventualité, couchée sur le papier.

La pluie, Cabourg, la nuit

La pluie attendue est venue dans la nuit, crépitant sur le toit et dans les heures jusque tard dans l’après-midi. Le petit studio de vacances est tout embué, liquide à souhaits.

En substance, ces précipitations répondaient à une certaine logique, pensai-je. Dans mes souvenirs, j’avais toujours connu Cabourg sous la pluie. Pluie d’été avec mes parents au milieu des années soixante, mélangeant d’ailleurs ce souvenir avec, probablement, celui d’Arromanches, ou peut-être Deauville. Souvenir par ailleurs déformé par les rappels successifs dans les conversations et les évocations ultérieures. Pluie d’hiver avec des amis du lycée et de la fac au gré d’une ou deux escapades le temps d’un weekend. Pluie de printemps avec une petite amoureuse au milieu de la petite semaine, la plage déserte et fluide, sensation de liberté absolue. Pluie d’hiver, plus récemment et par deux fois. Les choses se précisent sans qu’on y prenne garde.

Alors, dans la ville en forme d’éventail où tout converge, physiquement et par degrés, vers la place du Grand Hôtel, dans la logique radio-circulaire du Second Empire naissant où les premiers arrivés sont les mieux servis, en tout cas jouissant d’un accès privilégié sur les allées et venues de ceux qui font le Beau monde, leurs ronds de jambe d’arrière-boutique, il est possible d’aller prendre une pâtisserie aussi délicieuse que ruineuse sous les ors et la politesse (exquise, évidemment) de la Belle Époque sans arrière-pensée et sans trop se perdre non plus.

Le soir, c’est retrouver la plage déserte et fluide et libre tout autant, les abîmes aux points cardinaux (et les ailes pour y voler ne manquent pas puisque, paraît-il, nous sommes tous égaux), mais le bruit de la mer est plus lointain, la couleur saumon du ciel incertaine, on entend les pétards de la victoire de football et les basses musicales des voitures vitres ouvertes jusque tard dans la nuit. Le temps a changé, imperceptiblement. Demain, il sera magnifique.

(l’image ci-dessus cache l’éventail)

(l’image ci-dessus occulte la journée)

 

 

La Maison Bleue

Vendredi dernier il pleuvait sur Cabourg — on en reparlera — mais auparavant j’avais noté, sur le site de la commune voisine de Dives-sur-Mer, qu’il était possible d’aller rendre visite, en fin d’après-midi, à la Maison Bleue, que je ne connaissais pas. J’y allai donc, tout engaillardi de la présence du maire communiste — cela existe encore et ce n’est pas un détail dans une ville où Tréfimétaux employa jusqu’à 2000 ouvriers avant de mettre la clé sous la porte en 1986 — venu saluer les dames de l’association qui, entre autres, récupère des fonds investis dans la protection du site. Celui-ci, inscrit à l’ISMH depuis 1991, en a bien besoin en dépit de sa mise hors d’eau il y a 10 ans.

Euclides Fererra da Costa, maçon d’origine portugaise soi-disant analphabète, acquiert le terrain en 1950 et contracte, peu après, une tuberculose invalidante. Le sort réservé par les ingénieurs soviétiques à la chienne Laïka en novembre 57 l’émeut au point de lui élever un cénotaphe dans son jardin. À partir de là il ne cessera d’imaginer, de bâtir, d’enrichir et de restaurer, autour de son œuvre initiale, des petits édifices en béton armé ornés de mosaïques. S’y promener (le terrain ne fait pourtant que 300 mètres carrés) est un enchantement à ciel ouvert. Les photos ci-après, trop nombreuses et joyeusement désordonnées, en donneront un aperçu a minima. Art brut, art doux, art naïf ; art pauvre, assurément. Vaisselle cassée et des bleus, inlassablement.

 

 

 

 

Bazar de la plage

À Ouistreham, à Riva-Bella, les plantes de pied et tous les orteils font connaissance avec le sable, jusqu’à l’épouser dans la lise. Le reste du corps, sobrement dénudé, s’offre et ment gentiment. Vous avez vu, la mer est loin c’est marée basse, un vrai finisterre… il faudrait presque courir, et les vagues de la Manche, toujours couleur de vase profonde ! Mais l’eau est chaude, c’est incroyable comme c’est bon tout d’un coup : marcher loin dans l’eau jusqu’à la taille, jusqu’aux cuisses, à la poitrine et jusqu’au cou.

Après trempette et quelques brasses, c’est le spectacle de nos mêmes à un poil près, petites gens par ici venues de Caen, et d’ailleurs, à faire passer le temps chacun à sa manière, gros ou mince ou droit ou bancal, on partage qui sa bouée qui sa serviette qui un seau qui un livre (avec l’aide de deux ou trois dames patronnesses au verbe haut et à la poigne franche). On vide ses poches pour une glace « italienne » et c’est la riviera tout craché : l’odeur de la mer à l’estomac coule par les oreilles et par les yeux. Les nuages ? Oh, simples petites dunes du vent qui passe, autant d’images comme autant de souvenirs retrouvés, ou des neufs à conserver pour une autre fois.

 

La ronde N° 29 : Désert(s)

Aujourd’hui, la ronde, suite de textes en échanges
sur le thème « Désert(s) »

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc.

J’ai le grand plaisir de recevoir Jacques, et sa Patagonie. Ce billet aurait dû paraître le 15 juillet, simultanément avec ceux des autres participants. Pardon, évidemment, pour ce retard. Je me déplaçais alors chez l’ami Dominique Hasselmann*.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, et à leurs lecteurs.

Patagonie

 

 

lui assis de biais, disant que oui après tout Paris, d’accord, toute cette joie, mais vois tu ce qu’il préférait, c’étaient les soirées d’automne, le vent qui appauvrissait les arbres, qui jour après jour les dépouillait, leur rendait forme humaine, c’est merveilleux hein le soir toute cette nostalgie et qu’il allait chercher là-bas dans le Jardin des Plantes où, étudiant c’est à dire penses tu en 1976 … où parfois il arrivait à l’ouverture, pour passer la journée entière sur un banc – non elle ne le voyait pas rester autrement que dix minutes, mais faisant celle qui croyait – tout ce temps à regarder les heures courtes d’octobre s’alourdir et tomber, vois tu, le temps et la vie, des jeunes femmes poussant des enfants, puis le soir pastel de plus en plus sombre tiré par des bourrasques d’ouest à travers l’allée principale vers la Seine , alors qu’un solfège d’étoiles se mettait en place, et qu’il prétendait, être le dernier visiteur, la dernière présence humaine dans ce grand rectangle de silence où depuis des siècles, au-dessus des égouts, du métro et peut-être aussi de rivières souterraines, de grands cèdres alimentaient leurs racines dans ce limon profond du fleuve, ce n’est pas comme chez vous vois tu, et alors elle le regarda avec un imperceptible sourire des yeux, un peu agacée quand même de ses tics de langage, du tutoiement, il allait parler de la guerre, de tout ce qui s’était passé, or chez nous, depuis des années tout est nouveau, bien plus efficace qu’à Paris justement : il y a des cafés des magasins de luxe, des pelouses et des canaux tout est fait pour que les gens soient efficaces et que la vie sans accrocs, mais il fallait le laisser parler car il était si confortable dans son rêve et puis après tout le restaurant était calme et climatisé et il valait mieux être là que sur la route pour les douze prochaines heures à traverser un pays de bois et de lacs où seuls des animaux sauvages pourraient – peut être – s’orienter, puis de longues vallées suspendues dans ces rochers calcaires et rouler encore vers S*** heure après heure, mais qu’est ce qu’ils avaient à les envoyer là ces gens du Siège, eux qui n’avaient jamais simplement vécu deux jours sur une plate-forme et qui ne connaissent du pétrole que ce qu’il faut pour la berline familiale entre la banlieue ouest et Saint-Denis, l’envoyer, elle avec MachinChose en chaperon, soixante ans au moins et sa géologie électronique top niveau, et qui maintenant dérivait sa nostalgie vers Montmartre puis Vincennes et sans doute bientôt le tour de Paris ou les jardins du Palais Royal, elle regardait maintenant derrière lui la photo de l’ancien propriétaire autrichien qu’on avait accroché là au dessus du bar vois tu

après qu’ils auront dépassé les derniers kilomètres de verdure, traversé S***, ce seraient la poussière et les pierres, les cahots et la trace vers le sud où la frontière fait une sorte d’angle aigu, comme enfoncé dans la province de P*** le guide armé tenant le volant à deux mains, son regard fixe à peine au dessus du capot, n’arrêtant pas de parler dans cette sorte d’anglo-sabir nerveux couvrant à peine le tintamarre d’une radio-cassette canadienne, alors qu’au loin scintillant dans l’écrasante lueur du matin, on verrait ces châteaux en Espagne, (elle avait appris l’expression fata morgana), pendant que l’autre voiture de l’escorte où il est assis le buste droit croisait et décroisait leur route, tantôt devant, tantôt derrière, et qu’à Paris l’été finissait en douceur au Parc Montsouris

Texte et images, Jacques d’A.

 

 

La ronde tournait cette fois-ci dans le sens suivant :

Marie-Christine Grimard chez Jacques
Jacques chez Dominique Autrou
DA chez Dominique Hasselmann
DH chez Franck
Franck chez Céline Gouël
CG chez Jean-Pierre Boureux
JPB chez Giovanni Merloni
GM chez Marie-Noëlle Bertrand
Marie-Noëlle chez Marie-Christine, etc.

 

— prochaine ronde le 15 septembre –

* texte disponible également ici