Pluies fines – 2/6

En longeant le Morin dans Crécy, petite Venise noyée des eaux, donc verte comme le Marais poitevin ; morigénant sous pluie tiède mais chagrine, vent nul, clapotis minuscule, de rares passants en petits groupes ne rient pas sous cape ou K-Way, on dirait des pèlerins, des pénitents ou des liquidateurs après un accident nucléaire. Plus loin, une usine de reconditionnement de sciure de bois, ou bien le dos d’un supermarché, ou encore une usine à lait. Mais c’est peut-être l’arrière-boutique d’un facteur d’orgue, qui sait ; la carte IGN est muette sur ce point. D’ailleurs, un train siffle au loin, et son rythme approchant est entraînant. La fugue continue.

 

 

 

Pluies fines – 1/6

Les images parlent et partent d’elles-mêmes, des voies traversent l’écran sous la pluie. Des rafales de vent emportent une rumeur de circulation. Quand elles cessent, naissent les odeurs de la terre. On aimerait trouver, quelque part en dehors du champ, un endroit où, dans la cuisine, des mains amies ouvriraient une boîte de Chamonix orange, biscuits LU. Les nonnettes de l’enfance qui collaient aux doigts et aux dents (les néons rouge et vert et la blouse grise de la dame du Spar, rue Chateaubriand à Dinan). Immobile un instant, une douce chaleur sous la cape de pluie, dos au vent, vole au vent. Il est déjà temps de décoller.

Du champ

Les deux arbres jumeaux encadrent la fenêtre

Et ses petits carreaux blanchis au badigeon

On caresse la vitre et l’on croit reconnaître

Des reflets d’autrefois en leur réflexion

(Un homme seul vivait ici et sa compagne disparue

Revenait le jour et la nuit dans les vides discontinus

Comme l’empreinte indélébile des caractères imprimés

Survit aux pages de papier quand le livre est abandonné)

La maison est restée telle qu’ils la bâtirent

Agrégée à la haie ouverte sur un champ

Où les herbes sauvages quand la soirée s’étire

Voient leurs ombres griffer la ceinture du temps

(L’homme parlait de ses voyages imaginaires ou vécus

Peu Quelquefois À la demande de celui qui avait vu

Les souvenirs éparpillés colifichets universels

Piqués aux murs Tout reste à faire disait-il mais avec elle)

J’attendrai

La voiture est en pilotage automatique, l’Intelligence Artificielle s’occupe de tout. Par exemple, les piétons sont automatiquement détectés, identifiés, avertis, évités, chiffrés. Grâce à quoi la cabine de commande a pu être coupée de sa fonction initiale de surveillance et transformée en tourelle d’observation panoramique – salon de lecture – mini-bar, sièges avant retournés en vis-à-vis de la banquette arrière, ordinateur central polyvalent à multi-sessions. L’été peut mourir tranquille, le ciel par dessus le toit transparent défile comme un bandeau, comme un livre à rouleau, un codex. Dans chaque portière est un bac, des cyclamens ou des colchiques y fleurissent, fleurissent, hydratés par un retour du circuit de climatisation. Le moteur électrique feule sans à-coups, éternuements, couacs ou autres inconvénients. Ça baigne, non ? Osai-je (il faut faire attention à ce que l’on dit, qui pourrait être mal interprété par les écouteurs ambiants et diffuser dans l’habitacle une musique du même nom sous prétexte qu’ils auraient pris des rêves pour des réalités, croyant bien faire, donc). Dans mon coin sont restées des expressions du vieux monde, je gribouille, manie et triture les ♦ quarante poèmes ♦ (en construction, griffons furtifs aphorismes et périls) à en rester baba. Pas de quoi fouetter la queue du chat, en pense ma compagne (j’interprète et, sans doute, déforme ; il n’y a pas encore la possibilité de lire dans les pensées des autres). L’été s’achève et des mots se relèvent et en éveillent d’autres, tout n’est donc pas perdu.

Dans les bras du sophora

La gamme des verts juxtaposés couvre la vallée et la plaine ;

Et les arbres sont si profonds qu’on ne voit pas leurs fleurs.

La brise et le soleil, ne sachant plus à qui témoigner leur tendresse,

Reviennent caresser le chanvre et les mûriers.

Wang Ngan-che, Promenade en banlieue, XIe siècle

(Anthologie de la poésie chinoise classique, Poésie/Gallimard)

Sur le plateau briard, au-dessus de Montry, une parcelle est cadastrée sous le nom des Hautes Terres. Il s’y trouve un château, à l’origine du XVIe siècle, mais dont ce billet ne parlera pas. Ou alors juste une chose, par exemple et goût de l’anecdote. Le 1er juin 1940, le Colonel de Gaulle, le château étant depuis janvier le siège du Grand Quartier général français, y reçut le grade de Général de brigade. Il y rencontra, huit jours plus tard, le Généralissime Weygand, c’est à dire son chef, entrevit l’arnaque, ne convint pas qu’on pût, en un mot comme en cent, baisser les bras, exprima son désaccord, partit. On connaît la suite.

Le château est au centre d’un jardin anglais imaginé par les frères Bühler ; on reconnaît peut-être leur signature dans les bosquets de séquoias qui vont, par groupes de trois, donner au jardin une allure de scène dont on attendrait les toiles, mais les toiles ne viennent pas et le promeneur, lui, va, de mâts en mâts. Au centre du triangle, les troncs (qui à la pression du doigt résistent, mollement, on dirait du balsa cotonneux qui résonnerait creux) d’une hauteur vertigineuse, écartent leurs bras d’une ère et d’un mouvement anciens. On ne serait pas étonné de voir planer le ptérosaure ou le ptérodactyle.

C’est un immense globe vert clair, devant la façade nord du château. Il y a quelques chose qui cloche. On imagine tout de suite une illustration de Léon Benett pour La Jangada de Verne, chez Hetzel. Les prémices d’une forêt primaire, Amazonie. Le sophora du Japon, ou arbre à miel, qui en réalité vient de Chine, planté il y a à peu près deux cents ans, c’est à dire peu de temps après son introduction en Europe, a une particularité accidentelle. Une tempête le fendit en deux en 1930, mais la partie du tronc couchée continua de croître en marcottant, c’est à dire en reconstituant des racines à partir des branches au contact du sol. Comme certains hêtres, dits tortillards, Les faux de Verzy, près de Reims, ailleurs aussi certainement, ou comme les fraisiers. D’où cet aspect foisonnant, mousseux, en plusieurs dimensions, l’arbre étant désormais, sur une aire de plus de 1000 mètres carrés, plus large que haut.

Il faut pénétrer sous sa voûte — curieusement, le silence se fait, on y parle bas, comme dans une chapelle romane un peu mal en point, semi-ouverte aux vents, j’ai pensé à La Chapelle-sous-Chapaize — pour mesurer l’extrême complexité de son architecture évolutive. On ne marche pas sur les caractères effacés par les pas, par le temps, des pierres tombales, mais sur un substrat sec, sphaigneux, souple, un tapis de tourbe de la même douceur pâtissière qu’une pierre d’église. Le toit est un paradis, je n’y peux rien, et le photographier un acte dérisoire. D’ailleurs, sous l’arbre sont des peintres, et des dessinateurs.

Le sophora est un arbre solitaire qui pousse en plein vent. Il faut croire, ici, que l’absence de piétons (l’endroit est privé, l’établissement qui occupe les lieux tient beaucoup au caractère symbolique de gueule cassée, mais résilient, de la plante, l’assimilant à un totem) est favorable à la légèreté du sol, sa porosité, l’absence de poids sur le système racinaire. C’est sans doute vrai, et pourtant, à partager ainsi pendant quelques heures la vie de cette personne (ou bien plutôt étaient-elles plusieurs, je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu, il faudrait y rester des jours, faire retraite, en quelque sorte) elle murmurait, de ses gousses, des gammes, et c’était une vibration musicale, aussi, un chant. Les Gitans qui campent, par ici et en tout lieu, le diraient mieux que moi, je crois.

For Sephora

par Trio Rosenberg | Live from North Sea Jazz Festival 1994