Un flux parmi d’autres

 

 

C’ était la semaine dernière, le froid arrivait par petites vagues matinales s’augmentant à mesure. Dans l’après-midi, les rives du lac avaient déjà la netteté d’un camée et les canards se posaient des questions d’ordre migratoire. Quand partir, où aller, qui suivre ? Les vieux réflexes se brouillent, on n’est plus sûr de rien, réfléchir ne serait-ce qu’à l’idée d’une supposition provoque déjà des remords. Il est pourtant certain qu’au premier bruit anormal, à défaut de mettre tout le monde d’accord, ce sera le grand envol. Bientôt des grands V, donc, dans le ciel, autant de belles victoires en caquetages à montrer de loin aux petits enfants, histoire d’amplifier le volume de la fable. Sans pour autant abuser de la métaphore ni de l’anthropomorphisme, cela va de soi.

 

 

Le TGV est peu bruyant sur son viaduc « construit pour durer cent ans ». À ces derniers mots, la petite fille comprend « santons ». Question de proximité du contexte, sans doute. Ni une ni deux, on embraye sur le périple des Rois mages. Plus tard on ira voir sous les arches si le chemin est praticable, d’habitude ils arrivent par là. En décembre, lorsqu’il fera très froid, l’écho d’un galop sera perceptible en collant l’oreille sur l’un des piliers en béton : Attention, ils arrivent ! Tout le monde sait, depuis Michel Tournier, que l’aventure biblique commencée en grand équipage se poursuit par l’affaiblissement de la troupe, chacun ayant porté jusqu’à l’épuisement, sur une route semée d’embûches, son leader. Il est nécessaire, sur les derniers kilomètres, de faciliter la tâche de celui-ci en dégageant la Voie Royale qu’il empruntera seul, en majesté.

 

 

Sur la banquette arrière, les petites filles chantent un air jazzy, ou « new jazz », je ne sais pas, enfin un air entraînant qui donne envie de danser. En arrivant aux portes de Paris, la musique est heureusement rythmée par les rais de lumière qui défilent joyeusement dans un tunnel à claire-voie, rendant obsolètes les efforts vocaux de l’autoradio. Son inventeur est sûrement musicien. Peu de fausses notes, quand bien même à certains endroits une passerelle piétons viendrait en syncope bouleverser brièvement l’opus. En cas de contrariété, on devine qu’il suffit de moduler sa vitesse sur son humeur pour obtenir l’effet voulu. Tous les 400 mètres, une borne à incendie fait office de didascalie discrète, et secrète. Aucune indication en ce sens n’était indiquée à l’entrée. Que faire, changer d’octave ? On verra ça en rentrant, c’est promis.

 

 

Sur le périphérique, en arrivant sous le nouveau Palais de Justice, avec ses cubes décentrés et son ascenseur panoramique pour mieux voir d’en-haut la liberté bientôt perdue en bas (éblouissant, l’architecte, quel talent), la situation sur le périphérique est tendue puis détendue, élastique, tout en accélération freinage, vitres fermées climatisation filtre à particules pour certains, lunettes pour tous, affichage tête haute droit dans ses bottines, la voiture est devenue intelligente, quel progrès. Vu d’avion, la nuit, cela doit ressembler à une rivière de haute joaillerie, diamants et rubis coulissants dont l’arche de la Défense, décalée, serait l’ouvroir-fermoir (et sous les ponts, la misère, comme une vieille poudrée à la peau piquée sous ses ors et qui se gratte le cou, l’éventail pour écran).

 

 

En ville, un policier s’approche lentement de la voiture, mais je ne vois pas pour autant dans son œil l’amour des autos de collection. Vous avez la vignette ? fait-il. La vignette ? dis-je… vous voulez dire la carte grise ? Non, la vignette critère. Je ne vois pas votre pastille sur le pare-brise. Ah, oui, Crit’Air, et bien, attendez, je dois l’avoir par ici (l’autochtone regarde l’état de mes pneus pendant que je fouille dans la boîte à gants). Voilà, tenez (pourvu que ce soit le bon chiffre inscrit dessus). Merci, parfait, au revoir monsieur (il n’ajoute pas « ça ira pour cette fois-ci » comme on entend dans les films). Les enfants pouffent de rire à l’arrière. Ce sont peut-être elles qui ont pris la pastille ? Il y a des petites personnes, mais il n’y a pas de petits gestes, pour paraphraser… je ne sais plus qui.

Y a-t-il un parcmètre dans la rue? Les voitures bleu ciel sont-elles exonérées du droit de péage ? Où est le nouveau monde ?

 

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