Trois photos à l’aller, puis trois autres au retour

 

jusqu’à l’arbre perché finement dénudé, ses hôtes buissonnants

et de retour en ville

quelques mots choisis dans le reflet du jour, vous qui venez ici

merci, tendresse pour certains

et tout ce qui surgit implicitement

à cette époque-là

frêle étoffe des riens

sous le ciel réunis

 

 

Libre circulation

Dans les jours les plus courts, à l’approche des fêtes je tire de sous le lit la cantine des morts, servante des objets et des bris recueillis. C’est un moment très seul, où le cœur se remue dans le sens vertical. Une plongée, et un bain, à durée limitée dans l’écume des vieux jours.

Je ne m’étais jamais préoccupé d’une pochette froissée que je croyais devoir contenir des cartes postales. Mais non, la retournant on voit écrit dessus, en lettres rouge pâle :

POUR VOTRE SANTÉ

MANGEZ DES FRUITS

HALLES MONCEAU

Maurice BANK

RUE JOUFFROY — PARIS

Tél : WAGRAM 05-92

Une pochette d’une taille permettant d’y glisser quatre citrons tout au plus, froissée comme les choses qui ont beaucoup voyagé de main en main. Légère, en l’ouvrant tombe une pluie de timbres-poste estampillés, découpés ou déchirés sur leur support même, enveloppe ou carte. Dans les vaguelettes multicolores répandues sur le couvre-lit d’appoint, c’est tout à coup une circumnavigation immobile et muette. Canton, Madagascar, La Haye, Oran, Villeneuve-sur-Lot, Paimpol. Au verso apparaît parfois une date, l’encre de mots tronqués. Long d’une grosse cinquantaine d’années, première moitié du siècle précédent, c’est du travail de collection inachevé, mais radical et définitif.

Ces témoins, la question n’est plus de savoir qui les a découpés, mais à qui étaient-ils adressés. Et pour dire quoi ? Une amoureuse globe-trotter, mais fidèle à une promesse, hanterait-elle l’histoire familiale­ ? Un commis, chargé de Dieu sait quelle besogne et sommé d’en rendre compte ? Un prêtre itinérant, missionnaire, une tante ou un fils tus ? La réunion de ces figures ? Et pourquoi là, en vrac, valeurs éparpillées sans soin se retrouvent-elles unies comme d’un vol ou d’un rapt ?

Dans le doute, j’ai préféré déléguer mes regrets et mes craintes, et m’affranchir d’une possible malédiction. L’ensemble est parti, cet après-midi, au club philatéliste. Peut-être un fureteur plus malin que les autres y trouvera-t-il le Penny Black ou Dendermond inversé qui fera sa fortune, ou le bonheur d’un enfant débutant son album. Les timbres comme les personnes ne sont-ils pas faits pour circuler, et ceux qui l’empêchent connaîtrons blâme et maudissement dans les siècles des siècles.

Désordre

Le matin, chemin faisant parmi les mots survivant à la nuit, lettres de marbre noir incrustées dans la chair ; sur le faux plat chaque jour plus âpre du jardin, arbustes en stuc, jambes de porphyre dans le froid humide

(je dois faire vite, car un soleil m’attend)

vers le fond, un mur séparateur du lotissement sage ; la vieillesse l’a pourvu d’une faiblesse : fissure, lézarde ou brèche.

Victoire

à travers, tout à coup, le désordre

 

La bourse et la vie

Je l’ai reconnue tout de suite grâce à son porte-monnaie.

Dans l’idéal intime de mes souvenirs, une femme aussi précise, délicate, attentionnée dans la vie et au travail, efficace et bien notée par ailleurs, performante sans être besogneuse, humaine, une femme au profil vénitien qui aurait eu sa place dans un tableau de la Renaissance italienne, mèches de cheveux follement assagies, port raffiné de madone aux lèvres et narines de porcelaine et ventre plein, ayant perdu son mari tôt, celui-ci par trop volage ou volatil, une femme doucement autoritaire au rire gracieux, un peu comme ma grand-mère maternelle en plus jolie ; cette femme ne pouvait pas, dans ses histoires d’argent au jour le jour, c’est-à-dire pour les courses, ne pas tenir autrement que par-dessous, main en supination, doigts fermement repliés à plat – geste hérité, immémorial, posture légèrement déhanchée – cette forte bourse rigide et démodée au fermoir clic-clac et à l’architecture interne composée de compartiments et sous-compartiments infimes aux affectations diverses et précieuses, conçue de cuir solide et fin pour la lourdeur des pièces et l’instabilité du papier-monnaie ; objet signifiant par lui-même, indissociable du filet à provisions ou du sac aux armes du supermarché, l’élégance même. Tout ce chic contenu.

Par conséquent, seuls au monde et sourire aux lèvres nous nous ignorâmes superbement, de plein gré, en toute connaissance de cause et pour la définitive, comme des gens biens, mais des gens de peu, en somme.

À la suite de quoi…

je revins tranquillement…

hormis quelques diverticules…

… à la maison, pour faire simple.

La tentation de marcher sur l’eau

C’est partout, des sommations de vivre mieux, vivre vieux, vivre pieux

Nuit et jour, ça clignote et ça pleurote

(Cet hiver, c’est étique)

Soit

Sauf que

C’était il y a quinze jours, ou quinze ans peut-être, on passait encore par ici entre les arbres comme on entre au récital dans une cathédrale, exploration du même thème incessamment décliné en de multiples phrases toujours neuves, surprise à tous les étages. Loué en soit l’or des variations.

Nous marchions côte à côte et, sous les grands vitraux multicolores, un tapis de feuilles amortissait nos pas, les cris des mouettes et les coups de pinceau des peintres du dimanche. Il y a toujours moyen de se retrouver tel qu’on aimerait vivre, même à deux pas de la ville. La tentation de marcher sur l’eau est un privilège, certains en ont fait des romans d’initiation, l’un d’entre-eux reste une énigme.

S’il y avait une barque, on pourrait partir à la pêche au vif ou à la plombe, au moins en imiter le mouvement, la geste circulaire, ou simplement pour le plaisir de faire partie du tableau, faire comme si. Et puis ramer, on sait faire, là aussi on répète une phrase toujours neuve et toujours différente.

Et puis vient un moment, on arrête.

 

 

 

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