Interstices, vertus

un
deux
trois
quatre

Les Travaux et les jours, Les Plaisirs et les jours, Nuit et Jour, le choix est vaste et libre, indéfiniment renouvelé. Quelle que soit l’heure, quel que soit le vent, une lumière sourd, si infime, si intime soit-elle. En alternance, la clarté n’est pas trop aveuglante, en plissant les yeux. Et chez untel ou unetelle, pour une raison ou pour une autre appauvrie, desservie, isolée ; derrière la porte ou derrière la fenêtre, la joie terrifiante et libératrice d’une fissure où se glisser, respirer et s’agiter comme un nouveau-né dans sa nouvelle vie.

Vertu de l’interstice.

Des communications d’esprit à esprit, une vue facile à travers les interstices et les crevasses du monde visible (Sainte-Beuve, Volupté, t. 2, 1834, p. 160). Il était alors dans une période d’abondance intérieure où il n’y avait nul interstice, par où le néant pût se glisser (Rolland, J.-Chr., Révolte, 1907, p. 384).

À côté des salons de Mme de Staël, de Mme Récamier, de Mme de Condorcet à Auteuil, il s’en ouvrait d’autres, où l’on voyait se coudoyer des gens de toute origine et de toute culture, autour de Barras et d’Ouvrard ou des femmes de petite vertu qu’ils s’attachaient − la Tallien, la Fortunée Hamelin, la Joséphine de Beauharnais −, dont le déshabillé et le dévergondage servent aux anecdotiers pour caractériser l’époque directoriale (Lefebvre, Révol. fr., 1963, p. 602).

 

(fureté dans le portail lexical du CNRTL)

Par là-bas si

Rien. Pas grand chose à dire. Quelques banalités, bonjour bonsoir à l’hypermarché. Ah si, une amie de trente ans (une Malouine pas particulièrement chiraquienne, et moins encore balladurienne, autant qu’il m’en souvienne), avec qui tombé « nez-à-nez » entre les huiles moteur (5w30, 5w40, 10w40 ? comment choisir au juste entre ces noms de grenade anti-personnel) et les balais d’essuie-glace.

Quoi qu’il en soit, magnifiques couleurs pour décor de nos retrouvailles (Castrol, Motul, Total), comme dans un film de Jacques Demy. D’ailleurs, il n’allait pas tarder à neiger. Mais, la comparaison sentimentale devant s’arrêter là, j’utilisai mon reste d’énergie pour, au retour, composer un petit poème (qui rejoindra les quelques autres dans une page de ce site, si je la retrouve un jour) et le glisser dans une enveloppe timbrée.

Le petit manteau du poème
Un tégument
À l’épaule de qui parsème
D’or les serments

 

Manteau tendu comme une trame
Inversement
Proportionnelle aux chaînes
Des indigents

 

Manteau sur le mât d’un dundee
bordés croisés
Aux fines membrures où l’on vit
Vagues cinglant

 

Tissu de ville fatiguée
Sous les mots blancs
Manteau du poème jeté
Sur les tourments

Avant cela, et après tout, tôt le matin ç’avait été une promenade au canal, en prise au gel. Les mouettes ne semblaient pas comprendre leur chance d’avoir, une fois n’est pas coutume, pied.

De l’autre côté, un bâtiment, disons plutôt une embarcation, rangée la nuit même contre l’embarcadère, disons plutôt le ponton. En s’approchant, deux heures plus tard, surprise : les occupants ont sorti, sur le lé faisant office de promenade, fauteuil et canapé. Joie ! il reste donc des gens au savoir-vivre lumineux. On se croirait dans un film de Kaurismäki.

Artistes de la fugue, les mouettes chantent un Alléluia en concaténation.

La carte ici présente n’a pour seul objectif que d’être un épilogue.

C’est un aperçu de bord de mer trouvé sur une appli de géographie, et dont le plaisir des toponymes (circonscrit dans une fenêtre à guillotine) stoppa net le mouvement conjoint du pouce et de l’index.

On ira peut-être un jour voir par là-bas si

Du silence, enfin

Il y eut un matin plus doux que les autres, en apparence seulement. Du miel répandu dans la cuisine. Éveillé tard une fois de plus, en ours mal léché j’en fis mon affaire et le ciel s’éclaircit réellement. Cela donnait envie d’apprendre la musique, devenir musicien et taper sur des bidules en chantant (dansant ?) une sorte de bossa, avec Tom Jobim et Chico Buarque (Astrud Gilberto ?) revenus pour l’occasion. Un trip d’enfer, on disait autrefois. D’ailleurs, le café est bientôt prêt.

Il n’y a pas d’aventure possible sans des pas qui hésitent et qui crissent, on se demande comment s’engager, hésitation, derrière la vitre on imagine marcher tout doucement pour ne pas briser l’herbe, tout cela est si fragile. Les pattes des oiseaux nous renseignent pourtant sur l’élastique solidité du tout léger, mais on résiste à leur appel, tout ébouriffé contre soi-même comme le pinson et la mésange s’ignorent et s’épient d’un bout à l’autre du prunier-ancêtre (je ne parlerai pas de lui en disant que c’est un résistant, préservons ce mot-là, c’est plutôt un assisté (noblesse de celui-ci) ; il bénéficie du secours de ses voisins qui unissent leurs efforts pour lui faire belle vieillesse).

Dans la nuit on est allés accueillir une voisine qui revenait de Londres en avion. Quelle drôle d’idée quand on habite Paris (j’ai gardé cette réflexion pour moi). Il n’y a pas si longtemps j’aimais regarder les mouvements dans les aéroports,

parce qu’il y a des gens qui se croisent et ne se reverront plus jamais, c’est là qu’on s’exerce à saisir l’instant décisif, la plupart du temps on le rate, c’est définitif et ça construit des regrets qu’on mûrit à l’envi, eux aussi finissent par prendre une teinte ambrée dans le fonds des souvenirs. Et si l’instant est saisi, qu’il dure le temps d’un transit ou d’une escale, ce sont des regrets aussi. Comment vivre sans eux (les regrets et leurs corollaires, les gens qui partent et ceux avec qui on fait un bout de chemin).

Tard dans la nuit, la lune aussi a pris une couleur miel, un miel foncé, miel de sapin cette fois (du Morvan, des Alpes ?). On entendait aussi qu’elle était rouge, ou rousse, ou feu, tout dépendait en fait de l’orientation de chacun et des désirs sous-jacents au langage. Une façon de voir, assurément. D’ailleurs, je n’avais pris connaissance de cette éclipse que fort tard dans la nuit, presque au matin, et j’avais paraît-il raté quelque chose (de plus vif, plus ardent ?) 

Il faisait encore nuit, décidément elle ne finirait pas. Sur Arte, j’ai revu le merveilleux Conte d’été d’Éric Rohmer, avec toujours le même plaisir juvénile, ce qui est un comble. Dinard, filmée comme jamais, et pourtant pas filmée au sens propre ; le film reste concentré sur les personnages et leurs liens, des fils qui se croisent et s’entremêlent presque un mois durant, seule une incidence matérielle permet au personnage masculin de se sortir à peu de frais de l’écheveau dans lequel il s’est laissé tisser. Lorsqu’il prend le bus de mer pour aller (fuir ?) prendre le train à la gare de Saint-Malo, sur la jetée de la Compagnie Corsaire, devant l’hôtel Printania, reste seule celle qui l’aura révélé, dans le sens photographique du mot. Personne pourtant n’aura été mis à mal, tout est si complexe et à la fois simple, et léger, et sensuel, les conversations en haute tenue,

mais je ne sais plus pourquoi je raconte tout ça, retrouverons-nous un jour cette insouciance… je n’ai pas réussi à prendre Amanda Langlet en photo (je n’ai jamais su photographier mes petites amoureuses, ni les plus grandes, d’ailleurs), par contre Melvil Poupaud penché sur ses tentations, aucun problème, bizarrement. La télé ne marche plus très bien, un horizon artificiel la coupe en deux exactement, et souvent son ciel tremble. Comme celui de la mer, en somme.

Tiens, il s’est mis à neiger. Du silence, enfin.

Max, éclaircie

C’est au réveil du dimanche, froissé toujours, encore un peu grognon ; mélancolique déjà. Gorge serrée ? une étymologie de l’angoisse est l’étroitesse, la gorge. Combat contre : faire belle figure, toujours, ne pas se défiler, du coup (principe). Suffisamment d’envie, toutefois (joli mot) (tu vois, ça vient doucement) pour ouvrir (au hasard des doigts) le gros livre qui traîne au pied du lit (la collection Quarto).

Max Jacob, Le Laboratoire central, 1921

Et en lisant, les mots inconsciemment passent dans la gorge et la délient, l’éclaircissent. Là tout d’un coup ça va nettement mieux. Ce n’est pas tant la chute, cocasse, mais l’aération, la musique de toponymes — voyage —, la joie des virgules, rythme, et le coup de tonnerre tout en douceur du point final. Max et Prévert ont parfois des chants communs.

Mais il est temps déjà de sortir, voir du monde et puis la boulangère. C’est par-delà les arbres et derrière le canal, à côté de la Poste.

Le profil bien senti du versificateur

Dimanche dernier. Une fois de plus le modèle dominant, faisant fi de ses dysfonctionnements et des tourbillons de vent contraires, déployait ses grandes figures sur la toile. Une fois de plus, c’était un devoir de faire un pas de côté, serait-ce uniquement pour atteindre la paix (le jour est bien choisi pour ça).

 

Dans cet espoir on a laissé la ville par derrière, une idée comme une autre, saugrenue pas tant, à la réflexion assez commune, donc paradoxale au mot près avec son petit côté Alphonse Allais, mais la marche se prête assez bien à la philosophie, comme entendu par les siècles passés depuis l’Antiquité jusqu’à certaines émissions sur les ondes radiophoniques.

Ensuite, une fois dévié de la route sûre pour dire les choses crûment, nous nous sommes tus (et respectons ensemble, un instant, les méditations de chacun)

Après une heure ou deux, ou trois peut-être (les distances, comme le temps se diluent, sur la plaine efflanquée), apparut un bourg largement isolé, mais à l’histoire apparemment fastueuse, au moins pour quelques-uns, nommé La-Houssaye-en-Brie. On l’a traversé sans maudire. Une ancienne famille propriétaire s’appelait Plumard, et portait bien son nom, soi-disant. Quoi qu’il en soit, le château est resté privé, et ne se livre pas facilement au regard.

C’est au tournant d’une placette excentrée, peu avant un immense champ de betteraves, que la plaque est apparue, dans le sens bien réel et coercitif de l’apparition, à moitié cachée par une haie de troènes. De l’auteur Étienne Jodelle (1532-1576), membre de la Pléiade (cf les livres poussiéreux dans les bibliothèques de quelques nostalgiques, ou désenchantés, ou pointilleux), l’encyclopédie nous dit (entre autres) : né bourgeois à Paris, il fut attiré par la noblesse, inventa l’usage de l’alexandrin dans la tragédie, mourut dans la misère, toujours à Paris (sur le médaillon de bronze, on admirera le nez à la Cyrano).

Les conditions dans lesquelles il passa une partie de sa vie par ici ne sont pas évoquées. Enfin toujours est-il que…

Admirant ta blancheur, beauté, majesté, gloire, 
Qui sur ton front placée orgueillit tout ton port, 
Et ce qui de l’esprit comme un oracle sort, 
Car c’est un Dieu renclos qui meut ce corps d’ivoire, 

(Les amours, XXXIX)

… gravé ici dans le marbre, et quelques mains complices pour rabattre en silence lierre, orties, qui viendraient à s’étendre.

Au retour, après une boucle assez élégante qui nous faisait revenir au point de départ, force était de constater que les façons de s’exprimer avaient évolué sensiblement. Nonobstant, dans le mot un peu ridicule de « préfète » il n’était pas incongru d’apprécier les deux accents successivement aigu et grave, à eux seuls ils résumaient assez bien l’urgence de la situation, in situ et partout ailleurs.

La ronde N° 32 : Musiques (par Dominique Hasselmann)

C’est aujourd’hui la ronde, suite de textes en échanges
avec pour thème le mot « Musique »

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc.

Je reçois avec joie Dominique Hasselmann, auteur du blog Métronomiques, qui nous présente une surprenante composition musicale.
Et c’est Hélène Verdier qui me fait le plaisir de m’accueillir sur Simultanées*

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, et à leurs lecteurs !

« Blue Ronde à la truc »

Cher Dominique,

Le sujet à traiter cette fois-ci : « Musique(s) » n’est pas facile. J’ai pensé à des musiciens classiques (Bach, Vivaldi, Mozart…), de jazz (Clifford Brown, John Coltrane, Miles Davis…), modernes ou contemporains (Xenakis, Berio, Boulez…), « répétitifs » (La Monte Young, Philip Glass, Steve Reich…), j’aurais pu broder autour ou alentour d’eux, lancer une sorte de filet dans lequel les attraper puis les ramener au bord du rivage afin de les décortiquer puis les déguster à loisir.

J’aurais pu aussi faire une sorte de recensement de la musique telle qu’elle est « interprétée », ici ou là, dans la littérature (la sonate de Vinteuil chez Proust) ou tirer les fils d’une approche théorique plus radicale (Pascal Quignard, La Haine de la musique, Calmann-Lévy, 1996) et les sensations et sentiments qu’elle peut apporter à tout le monde.

Et puis, j’ai préféré improviser moi-même un petit morceau de piano, que j’ai baptisé « Blue Ronde à la truc ». Musique imparfaite, certes, juste le plaisir de faire jaillir quelques notes de ce Pleyel quart de queue planqué dans un appartement parisien.

texte, photo et musique :

Dominique Hasselmann

  • texte également disponible ici

« Casse-gueule », manège

Partir tôt, matin d’hiver, gants, bonnet. Un regard sur la passerelle pour ceux d’en-bas. Pour tout commerce, bar-tabac, pharmacie. Les fondamentaux.

Le train est à 8 heures 37 et pas une de plus.

Traverser le Bois de Boulogne depuis la Porte Maillot, ou la Porte Dauphine, un dimanche matin en hiver et par temps gris, n’est pas réjouissant. Troncs glabres, lumière peu inspirée, reliefs de nocturnales inappétissants. Avec aux pavillons le vrombissement lointain et incessant des autoroutes urbaines, parfois des invisibles se hâtent, de lieu en lieu échangeant leur misère. 

Ça et là, le fantôme d’un dandy peut éventuellement rappeler de vieilles lectures. À moins que ce ne soient les vieilles lectures qui, de tout temps, préparent et anticipent l’apparition du personnage.

Dans la « Fondation » enchâssée au milieu des bois, il y a une expo (deux hommes pressés dans des salles distinctes, rien ici ne les fera se croiser, on trouvera là-dessus des pages et des pages en faisant une recherche sur le net, et mieux, en tout cas, que ne saurais le dire)

Mais cet homme, là, gardien de jour, invisible debout, tout entouré de bruits et de rien et de tout, et si seul, qui pour en parler ? Il veille aux distances de sécurité entre une oeuvre et son contemplateur. Sur les murs ? un pognon de dingue.

Il veille, et, peut-être, son esprit vagabonde et déjà n’est plus là. 

En revenant au métro par le Jardin d’Acclimatation, divertissement majeur, un manège casse-gueule, on disait autrefois, où tout le monde a sa chance de tourner en rond, seul ou accompagné.

(et par glissement d’idée, la ronde, c’est mardi, le 15

ce sera, forcément, et plus riche, et plus gai)

Offensive flux

Échos

Au nord, la vigne vierge percluse d’énucléations (cruauté des étourneaux, sauvagerie, tentation des graines d’un rouge trop profond, presque bleu) n’a pas perdu de sa superbe, structure intacte sur les parpaings implacables, prête à l’assaut du printemps à venir, pour un peu toutes les lignes trembleraient comme une armée sur le qui-vive

Au sud, c’est beaucoup plus calme. Ne restent que les rejets fluides et incertains de l’érable du Japon (acer japonicum vit en vase clos dans un pot, un gros bonsaï compressé du pied comme des jeunes chinoises sur des vieilles photos) où bientôt l’on verra de minuscules pousses vertes et duveteuses comme une adolescente. Le tout en a déjà la grâce

Entre, il n’y a pas photo. La possibilité de n’être plus ici dans un avenir incertain. Des cerveaux en température et des corps en pression (en quelque sorte une théorie cinétique des gaz). Ah, s’il était possible de bouger librement sans que l’honneur du monde en fût affecté. Les chiens abandonnés que nous avons nourris décideront de rester ou seront du voyage, on en fait le serment participatif. Et les livres vieillis, à la rue ! L’écriture ne meurt pas de si faibles tourments

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