Vers Hambye, chemin creux

Les pas sont doux, atténués par un sol meuble saupoudré de feuilles brunes et de mucus. Pour un peu, on avancerait pieds nus. Parfois, une branche morte cède sous la sandale, c’est un craquement mat émietté sous la voûte mobile et claire comme la Voie lactée. Au loin, un éclair roux ? Ce doit être un écureuil, un furet, une martre peut-être, ou bien l’une de ces bêtes anodines, furtives mais révélatrices que l’on croise dans les contes, légendes ou fabliaux. Sur les parois de la grotte végétale, un clair-obscur révèle, à son gré, de la fougère, du millepertuis, des hémérocalles. L’eau est partout dans ce milieu fragile, chemin vert et creux où se perdre absolument. C’est une des routes qui mènent à Hambye.

Il faut traverser le couvert de l’ancien verger, à la lisière duquel s’apprécie la majesté d’un tulipier de Virginie. Son nom seul est un roman d’aventures et son âge, approximatif, comme celui des hommes qui choisirent ici, abandonnés du monde, d’organiser leur désert irrévocable.

Les hommes. Avec l’abbaye, ils ont structuré leur monde idéal, où la fondation et les ordres s’apparient impeccablement. Les choucas et les corneilles se disputent désormais l’esprit évaporé. Des fleurs simples, mais indélébiles, habitent inlassablement les parois d’une salle qui fut peut-être capitulaire, ou simple parloir. Sous la voûte doublement céleste, comme une toile d’Hubert Robert qu’un esprit malicieux délierrerait régulièrement — et où l’on peut aussi marcher pieds nus — le vent souligne encore des proportions aussi simples et limpides que celles du chemin, dans ses talus perdu.

Une année astronomique

Il y eut un fort coup de vent accompagné d’orages secs, des orages de chaleur en brouhahas cinétiques, camaïeu de gris si doux à l’œil par-dessus celui des haies et des pâtures. Les esprits de la dépression se révoltaient, dans le ciel comme sur la terre. Une dépression bien creusée, entendait-on à la radio, un mal dont la force est inversement proportionnelle à la baisse d’humeur qui meurtrit le cœur des hommes, quand on appelle ce mot.

L’esprit du vent contrarie celui des âmes, par contamination. L’esprit des fils téléphoniques ne s’accommode plus de celui des oiseaux. L’esprit des oiseaux se réfugie dans les trous du mur en terre sous le toit.

L’esprit des brins de luzerne et celui des brins d’orge, l’esprit du talus, l’esprit des roses, tous les esprits au-delà de la clôture voudraient faire un festin avec l’esprit de la langue, belle marieuse.

( je me souviens comment tu jouais de la mandoline, au pied du lit ou dans la cuisine avec les légumes d’été, de la même façon précise, chignon relevé sur ta nuque inimaginable et vertigineuse. Tes doigts sentaient l’ail et la sève nuit et jour)

Après quoi, on retourne en ville. La ville, si droite, si forte. La ville a résisté. La ville s’est refait une beauté. Habituellement la ville est bonne fille, la ville est confiante. La ville est de bonne humeur, la ville nous joue des tours.

La ville nous fait rire. Pour la ville on reste debout. Pour la ville on s’habille. En ville, par la ville, à travers la ville, dans la ville, on ne sait plus comment dire. Le pire serait de s’écœurer du mot ville, et le pire n’est peut-être pas à venir, risquons l’idée.

(les yeux des araignées brillaient la nuit sous le toit de la grange

ou alors, il n’y avait pas de grange)

Au retour, dans la solitude du hameau dépeuplé — vacances, travaux d’été, travail tout court, j’aime encore et toujours l’étreinte et la peau du grand arbre, qui laisse sur la joue et sur la poitrine ses larmes de miel. Pour combien de temps encore ?

À tendre l’oreille aux bruissements de son fût, mille grillons chatouillant le tympan en alerte, je l’avais oublié : j’aime aussi le bruit des enfants dans la maison, dans l’escalier, au grenier ; le silence subit qui suit une bêtise à la sonorité imprévue. Ouf ! on l’a échappé belle

À la toute fin du jour la beauté du soir, une nouvelle fois, laisse sans voix. Le disque solaire, imperceptiblement s’éloigne des tours de la cathédrale pour y revenir — vraisemblablement à l’identique, dans une année astronomique.

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