(une vieille chanson)

 

dans une passe, rubis latent
bucolique atonie
un merle bénévole
son chant nécessaire
le pas des chasseurs

au rond-point, décor crasse
deux voitures, un couple en jaune, non ils sont trois
un bidon de braises
sur le tour trois vieilles pancartes
des mots toujours neufs

en une du journal sur le bar, une photo
Macron
le texte dit : pragmatique
tic-tac tic-toc fait la pendule
où chante aux heures un vieux coucou

à la radio Marie Laforêt
discrète comme son nom
chante mon amour mon ami
c’est simple, pour plus grand monde
sinon une table de vieillards

dans le verre et au-dessus
l’alcool serpente en danse orientale
mais les jambes ont une idée bizarre
sortir dans la rue
faire un tour de ville

on y a mis des trucs pour Noël
sans risquer les allumer
ça fait comme des coquillages morts
des algues, une laisse de mer
ça pue

sous une vitrine un jeune homme gît
immobile emmitouflé sur le trottoir
les yeux ouverts sur le vide
seule une passante a osé
s’accroupir

pour lui parler
lui demander
s’il va bien
oui
il est en vie

Le corps du livre ouvert

 

 

 

 

 

Au matin, on ne sait jamais de quel côté, sur quel flanc vont se présenter les mappemondes imaginaires du corps des vaches, des veaux et des génisses, animaux fabuleux quand on dit songe, mers intérieures et forêts aux contours aléatoires, œil en lavogne et petites cornes par au-dessus pour dire : j’y suis (aucune antenne 5G aux alentours ne perturbera leur placidité, dans l’immédiat).

De l’autre côté, la tranchée du talus, coupée à pas de date quand il y avait une ferme sur la colline au versant doux. Et la ferme était là depuis presque toujours, inutile de tourner autour du pot de lait pour comprendre ça. Morcelée, la ferme a disparu. Il en reste des corps.

Une société de plantes indigènes s’y déploie, selon une méthodologie savante qu’il doit être possible de déchiffrer, avec un livre spécialisé dans ce genre de découverte. D’ailleurs, la colline ressemble au corps d’un livre ouvert, dictionnaire ou Pléiade, dont un des pans tomberait ici, et le talus en est la tranche. À quelle page sommes-nous, peu importe.

À bien y regarder, il suffit de prendre son temps, passé l’étonnement, l’admiration, on peut s’amuser à détailler le corps des plantes, comme des graphies dans le corps du livre, des dessins, des figures. Un, deux, trois poèmes en photogrammes, liens uniques infiniment délicats parmi les milliards d’autres possibles.

 

Toussaint, ouvertures

 

 

 
 
 
 

À Pirou, dans la Manche, dans la venue du soir et dans les rues, allées et venues de passants promenant. Vitrines illuminées et terrasses chauffées au gaz de ville. Dans une cour, un arbre semble s’être réfugié là comme le dernier de son espèce, à bout de souffle, ébouriffé, haletant. En quarantaine avant l’arrivée des scientifiques, puis des médias.

À la faveur d’une marée à fort coefficient, l’estran s’est élargi démesurément. À l’horizon, un ciel clair ou un ciel orageux, difficile à interpréter. Il fait toujours plus doux ou plus colérique ailleurs qu’au-dessus de sa tête. La profondeur de champ est variable, fluctuant au gré du contraste. L’île de Jersey – île aux trésors – reste une menace dans son assoupissement. Comme souvent, dans ce désert de sable et de vase, à perte de vue, là où il n’y a rien, on trouve le tout. Le repos, celui des marins ou celui des cendres. L’ouverture aux défunts qui sont, comme on le ressent à l’allonge, plus présents après leur mort que de leur vivant.

 
 

photos: Pirou, le 31 oct. 2019

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