La Pointe d’Agon, virgule

La Pointe d’Agon, virgule,
N’a pas fini de nous conter
Les adorables minuscules
Vies des amateurs d’étés

Si tôt que l’on frôle la sente
Le sel le sable et les herbiers
Une odeur tenace nous hante
Celle des fruits de mer blessés

De jeunes garçons sous la dune
Beaux et nus comme le ver marin
S’exhibent aux filles importunes
Mus par un esprit coquin

Si un jour le soleil se couche
Et, malheur, ne se lève plus
Une dernière fois sur ta bouche
Je tenterai l’inattendu

Mais à présent l’esprit tranquille
Sans désirs ni tentations
Des brises-vent j’en compte mille
Blanches et noires itérations


Sangsues

En allant vers le nord, en allant littéralement par monts et par vaux sur la commune de Doville (dont le nom a touché Proust encore plus haut géographiquement parlant, et au bord de la mer – volonté de brouiller les pistes ?), je ne pensais à rien de bien intéressant et surtout pas à ce que j’allais écrire ici. Ou alors, et puisque ce sont des lieux connus intimement du vieux Barbey (dont ma lecture remonte à l’antiquité, mais que je ne pouvais décemment pas exclure du paysage), peut-être aux landes et plateaux calcaires traversés par les personnages de Jacques Abeille, de lecture plus récente et surtout plus rapprochée, et même si Julien Gracq, José Corti et jusqu’à Bernard Noël semblent n’être jamais intervenus pour encourager la lecture de ses livres, en tout cas de ses livres « post-érotiques ». Quoi qu’il en soit, tout ce beau monde était absent de mes pensées dans les quinze kilomètres de cette boucle autour du marais au nom approprié de Sangsurière, marais que l’on n’aperçoit d’ailleurs jamais, ou alors de très loin, à l’instar de ces lieux semble-t-il inatteignables que sont le Désert des Tartares, le lac de Grand-Lieu ou le Rivage des Syrtes. Par conséquent il y aura quinze photos travaillées par le Temps, celui-ci méritait bien cet hommage avant de retomber dans l’oubli, puisque là est son sens et son sel, sa douceur parfois.


L’ordre des choses

 

Le plaisir le plus immédiat, après l’affaire préoccupante du printemps de cette année, fut le premier passage d’un avion de tourisme dans le ciel redevenu bleu. Tandis que les long-courriers étaient encore bien sages, le petit monomoteur (Cessna, Beechcraft, Jodel ou Piper, l’un d’entre ces noms exotiques ?) rappelait des après-midi en bord de mer ou à la montagne, quand son chant si haut, si lent, dure le temps de boire une bière ou de tourner trois pages. Mais il est si léger, ce vrombissement, si régulier qu’on ne l’entend plus, et c’est seulement lorsqu’il revient faire son tour, bien des années plus tard, qu’on se remet à penser, à la seconde : mais oui, nous étions sous le Ventoux, ou vers les Dentelles de Montmirail, l’herbe était déjà haute et les enfants pas encore nés (par exemple, et parmi d’autres).

 

 
 
 

Il est arrivé dans une voiture dont j’ai oublié le modèle, mais c’était m’a-t-il semblé un utilitaire, ou plutôt un pick-up. En tout cas son bras droit était plâtré jusqu’au-dessus du coude, ce qui m’a fait penser qu’à moins d’avoir une boîte automatique, ou bien d’allier la souplesse à l’ambidextrie, la conduite devait être pour le moins périlleuse. Il s’est garé dans les places en épi sous la laverie, puis mon esprit a été occupé par autre chose. Une deuxième voiture est arrivée quelques minutes plus tard et s’est elle aussi garée non loin de là, une Audi A4 grise dont une femme est sortie sans attendre. Il et elle se sont rejoints sur une place de parking vide et sous un arbre à équidistance de leurs véhicules respectifs, et elle et lui se sont étreints en fermant les yeux. Puis ils se sont regardés en souriant, à se toucher presque. Sans un mot, ou peut-être un murmure. Prudents. On aurait pu penser à un frère et une sœur qui ne s’étaient pas revus depuis la fin de l’enfance. Enfin, chacun a regagné sa voiture, et chacun est reparti dans sa direction.

 
 

Par conséquent on a pris la route, et on est allés au Mont-Saint-Michel.

On est allés au Mont-Saint-Michel car il faisait beau.

On est allés au Mont-Saint-Michel car il faisait beau et on imaginait qu’avec cette histoire des 100 km il y aurait peut-être moins de monde que d’habitude.

On est donc arrivés là, et ce n’est pas tant qu’il y eût moins de monde que d’habitude, c’était qu’il n’y avait pour ainsi dire personne. Personne, c’est à dire sur le môle 16 voitures, 3 camionnettes et un camion à benne. La jetée qui mène au Mont était elle encombrée de six promeneurs. Ces personnes n’étaient que rarement statiques. De toute façon il n’y avait pas de gendarme, et trop de vent pour faire décoller un drone.

Les commerces sont fermés, ce qui est un bienfait. Il faut tout de même, avant de monter à l’abbaye, fermée elle aussi (nous croiserons pourtant, dans les escaliers déserts, une moniale aussi furtive que souriante) emprunter la rue des vendeurs de cochonneries aux volets clos, hôtels et restaurants abandonnés à la va-vite et à la propreté douteuse, seul le vent nous épargne leurs remugles. L’église était ouverte, dans son chœur priait ou réfléchissait, ou les deux à la fois, assoupi mais attentif sur la banquette (il doit exister un mot pour décrire cet état en apparence privilégié dont jouissent souvent les ecclésiastiques et d’autres gardiens, et parfois les vieillards) le prêtre de la paroisse. Les mouettes, les hirondelles et les goélands se sont réappropriés provisoirement le rocher. La marée, délicatement, monte, et ourle un rivage en mouvement.

(A partir de cette photo, et en cliquant, chaque photo en ouvre une autre dans un deuxième onglet, ce qui a pour mérite de raccourcir de moitié le déroulé de ce billet déjà fort long, sans encombrer à l’excès votre navigateur, c’est un souhait)

Une fois revenus sur le continent, cette fois-ci avec le concours de la navette, l’air s’étant rafraîchi, pas encore de bar ouvert le long du Couesnon, rien que des boutiques de vêtements certifiés marins, et d’autres de galettes pur beurre. Ne reste plus qu’à choisir son camp : Normandie ou Bretagne, camarades. On connaît la chanson. Et on entend au loin le bourdonnement d’un ULM qui a réussi à décoller.


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