Alice à Cieux (feuilleton illustré)

1

 

Il est à craindre que ce qui va suivre, le récit médiocre d’un souvenir ancien, sa relation approximative, s’évapore dans les limbes du lieu commun et de la banalité. On en jugera comme on veut, mais comment appréhender autrement que sous le prisme du fait divers le concours de circonstances qui a pris naissance en gare de Limoges, l’avant-dernier été. J’étais parti pour quelques jours à la rencontre d’une amie que je n’avais pas vue depuis longtemps et que j’avais retrouvée avec bonheur au hasard d’un réseau social. Après quelques échanges téléphoniques animés, touchants mais insuffisants, elle m’avait invité chez elle à Cieux, dans les monts de Blond.

À la descente du train, avec ma valise en plastique orange achetée pour l’occasion au Lidl où d’habitude je fais mes courses, je m’étais aperçu qu’une des roulettes était déjà défaillante, ce qui provoquait au sol un déraillement de l’ensemble, m’obligeant à la tenir par la poignée comme une valise ordinaire, dans un mouvement peu diplomatique. Cela m’avait mis de mauvaise humeur, il faisait un temps caniculaire et j’allais sûrement arriver en sueur à notre rendez-vous sur le parking derrière le bien nommé Champ-de-Juillet. Plein soleil, plein sud sous le campanile à l’ombre abolie, pas grand monde dans la place à midi et demi. J’aurais bien le temps, au retour, de m’attarder sur les vitraux et les magnifiques cariatides. Le chapeau de paille dont je m’étais encombré provoquait sous mon crâne et sur mon cuir chevelu l’effet inverse de ce qu’il était censé combattre. Pour couper court j’ai traversé géométriquement la place nue chauffée à blanc où quelques taxis laissaient tourner le diesel pour profiter de la clim. J’ai d’abord entendu, puis vu l’un d’eux sortir de sa bagnole, sans doute pour m’apostropher ; j’allais pour l’éviter, et là :
« Dis donc, on peut pas dire que t’as changé, mais qu’est-ce que tu fous là ?
Je me suis arrêté, c’était un type qui avait dépassé depuis longtemps l’âge légal, sans doute un artisan, plus petit que moi et au moins cent kilos, cheveux rasés et favoris blancs, rien d’apparent qui me rappelât qui que ce soit, et avec ça des yeux furieux.
‒ Je vous demande pardon ?
« Tu me reconnais, pas vrai ? »
‒ Non, désolé. Je devrais ?
« T’es bien le fils Machin ? Chareil-Cintrat, ça te parle ? »
Et merde. Et son tatouage sur l’avant-bras.

Tu parles si ça me « parlait », Chareil-Cintrat. J’ai accéléré le pas, ne voyant pas d’autre issue.
Le type m’a suivi à l’invective. J’ai marché très vite, plus vite que lui. Il était retourné vers sa voiture comme pour y prendre quelque chose et ça m’a foutu la trouille. Son ventre, à l’évidence, l’encombrait, ainsi qu’une jambe diminuée m’a-t-il semblé. Il boitait. J’aime bien les romans policiers, mais au cinéma seulement. Et encore, certains livres de Laurent Mauvignier font trembler sans bouger de sa chaise.
Alice m’attendait à l’ombre sous un arbre. Elle fumait une blonde, adossée à la portière de sa voiture. Une chance qu’elle ne soit pas venue à ma rencontre dans la gare. Ou peut-être qu’alors le type n’aurait pas fait attention à nous ? Sur le coup elle n’a pas tout compris, je me suis précipité vers la place du mort. Une impolitesse dont je ne me serais jamais cru capable.
‒ Démarre, démarre. Vite, vite, je te raconterai.
Je n’avais même pas remarqué sa jolie robe à fleurs et ses sandales à rubans (à moins que ce ne fût l’inverse). En fait, je regardais surtout dans le rétroviseur.

Lucien Prugnier (ou Prunier) était bien plus qu’un chauffeur de poids lourd. Certes, sa principale activité consistait à charger des grumes depuis la forêt de Tronçais, dans l’Allier, et jusque dans le Morvan, pour les acheminer ensuite vers les scieries des alentours de Clermont, mais il était aussi paysan, et surtout menuisier. Dans une remise, près de la maison de Chareil-Cintrat, se trouvait son atelier. Il y fabriquait toute sorte de meubles d’une incroyable délicatesse. Ceci ajouté à la licence II affichée au-dessus de la porte d’entrée et dans la salle principale, avec une immense table qui faisait aussi salle à manger les dimanches, devait procurer des revenus confortables. J’ai oublié le nom de sa femme, qui tenait le bar (Lucette ? Gisèle ?), une petite bonne femme vive et souriante cassée en deux par la scoliose qui lavait les verres des clients à même l’évier de la cuisine. Je me souviens que contre toute apparence, pensais-je, ils étaient communistes.

Lucien Prunier (ou Prugnier) était un colosse aux mains faramineuses et aux yeux rapprochés. Il avait été un camarade de captivité de mon père, et à notre première rencontre, quelques années plus tard, je devais avoir quatre ans. Curieusement, c’est de cette époque que m’arrivent par bribes les souvenirs les plus neufs. Dans les conversations, pas un mot sur la guerre, rien à propos de l’Allemagne. Les Prugnier (ou Prunier) avaient une fille unique, guère plus âgée que moi, qui se prénommait Maryse. Maryse, à Chareil-Cintrat, près de Saint-Pourçain-sur-Sioule, sur la route de Chantelle. Ce sont des noms comme ça, accompagnant de leur sonorité chantante les mouvements de terrain, les atmosphères et des détails d’architecture imperceptiblement différents, presque d’un canton sur l’autre, qui font aimer pour toujours la géographie d’un pays. Et puis de l’autre côté de la route (il fallait monter trois marches pour accéder à la cuisine, peut-être un témoin du temps où l’enrobé n’existait pas), la lisière du champ de blé, les coquelicots, le soleil couchant, un enchantement, en effet.

Au fil du temps je suis revenu plusieurs fois par an à Chareil, j’y faisais étape lorsque j’étais en déplacement. Avec Maryse nous étions restés très proches. Elle a fini par épouser quelqu’un du coin, un type étrange qui noyait son vin dans l’eau de Vichy. Un dur à cuire. Le gars importait des garnitures de freins à disque pour poids lourd, dont il assurait ensuite la distribution au-delà de la région. Il utilisait pour ce faire comme voiture de société une 204 break avec des suspensions arrière à ressort à lames, comme celles des wagons de marchandise. Avec ça il était très souvent sur la route. J’ai appris par la suite qu’une nuit, alors qu’il montait une cargaison sur Paris, il avait ressenti une forte douleur dans la poitrine. Mais pas question pour lui de s’arrêter. Il avait roulé jusqu’au bout et était rentré dans la foulée à Moulins, sans s’arrêter pour dormir, le lendemain matin. À l’hôpital où il s’était rendu sur l’insistance de sa femme on avait diagnostiqué un infarctus. Le type avait fait l’aller-retour Moulins-Pantin avec un infarctus. En tout cas c’est le mot que j’ai retenu, peut-être était-ce un abus de langage. Il en avait conservé une invalidité motrice qui ne l’empêchait pas d’aller voir ailleurs. C’est pourquoi il ajoutait de l’eau de Vichy dans son vin, conseil avisé d’un médecin désavineur. Mais lorsqu’il avait abusé de ce mélange, ce qui était fréquent, son regard prenait un faux air de Jack Nicholson en colère, par conséquent j’évitais généralement de le contredire. De toute façon avec lui toujours je m’abstenais, les rares fois où nous étions en présence, d’engager le dialogue au-delà des civilités, si l’on peut appeler ça comme ça. Je le soupçonnais de fréquenter des groupuscules d’extrême-droite, il en avait le vocabulaire, sa conversation ne sentait pas bon, et lui non plus.

Je suis obligé de faire court, ne pas me perdre dans des détails qui sortiraient du cadre de cette chronique. J’y reviendrai une autre fois, mais pour le moment je reste concentré, et précis. Précis autant que possible, car j’ai perdu le souvenir de bien des évènements, et surtout celui de la plupart des personnages périphériques, ce qui vaut peut-être mieux.

Maryse était souvent sortie chez des amis ou des connaissances, à Moulins, à Montluçon, à Clermont. Il m’arrivait de l’accompagner. Elle avait, de son propre aveu, du mal à rester en place. Le restant de l’année nous communiquions par carte postale écrite en langage codé, vieille habitude. Elle vivait dans un décor épouvantable, une maison héritée de ses beaux-parents, rectangle de béton surélevé avec colonnes et péristyle en faux marbre blanc dans un terrain en retrait de la RN 9, commune du Mayet-d’École. Une haute palissade en PVC isolait la piscine du voisinage. Seule la présence sensuelle de Maryse, souvent au naturel dans la chaleur de l’été, parvenait à faire oublier cette horreur mégalomaniaque. Dans un petit bureau secrétaire elle conservait une quantité de photos remontant pour certaines à la fin des années 50. Probablement y avait-elle aussi disposé des courriers, des dessins et des cartes postales. Son mec n’a jamais eu la drôle d’idée de rentrer à l’improviste, ce qui avait presque fini par me le rendre sympathique.
Et puis elle a eu un enfant, un garçon. De mon côté la situation s’est diversifiée, j’ai fait quelques métiers pas toujours très nets en banlieue avant de trouver une occupation continue, le confort d’un arrondissement parisien, une vie ordinaire et des sorties conventionnelles. Des vêtements neufs et une maison de campagne (je simplifie, et en même temps j’exagère). Bref, on s’est perdus de vue.

J’essayais de résumer ça pour Alice, amusée. Elle savait que je consultais souvent Street View pour ne pas me défaire du temps qui passe. Pas du tout, comme le font certains sur la toile, dans une démarche où le hasard le dispute à la poésie, on en connaissait tous les deux quelques exemples particulièrement talentueux ; chez moi c’est beaucoup plus prosaïque et attendu ; dans un lieu connu, déterminé, ce n’est que la recherche patiente d’un détail, d’une ombre, d’un reflet, qui réussira peut-être à faire surgir un fantôme. La maison du Mayet-d’École est invisible, cachée par une haie de troènes, depuis Street View, tout juste en aperçoit-on les ridicules chiens assis sur la toiture. En revanche, toujours avec le même outil, sur le mur de l’atelier de la maison de Chareil, on a longtemps pu distinguer le miroir fêlé d’un rétroviseur récupéré fixé au-dessus de l’évier extérieur et dans lequel le père d’Alice, Lucien, faisait ses ablutions matinales. C’était un exemple, parmi tant d’autres possibles, de ces détails attendrissants, comme des témoins de fer blanc ou de tessons de bouteille. Et puis une mise à jour du logiciel a fait disparaître le miroir, on ne voit plus désormais que le reflet du malaise contemporain, autrement dit une image de soi-même. Seul le chien Tino a survécu, ce qui n’est pas rien. Madame Prugnier (ou Prunier) doit venir parfois lui remplir sa gamelle.

Alice était tout de même inquiète. C’était déjà le soir, on regardait le coucher de soleil sur des chaises longues au fond du jardin. Il était bon de se revoir dans un si bel endroit, ça changeait deWhatsApp. Une activité insaisissable créait des vaguelettes qui venaient mourir sur nos orteils au bord de l’étang. L’étang de Cieux… Divine était la douceur de l’air. J’ai cru pourtant deviner sur le visage d’Alice un sourire ironique laissant penser qu’elle était persuadée que je venais d’imaginer cette histoire. Mais non, grands dieux, pourquoi aller inventer un truc pareil, tu me prends pour un mytho ? Mais avant même que je réponde à une question qu’elle ne m’avait pas posée :
« Dis donc, ton histoire, ça sent le sapin, non ? Pour un peu il va nous retrouver ton bonhomme. Les taxis ça connaît tout. Enfin, franchement, quel curieux hasard. On n’est pas du tout dans la même région. Oublie-moi tout ça, on a mieux à faire. »
Je n’ai aucun sens de la répartie, même dans les situations les plus favorables. Et pourtant elle avait vu juste, bien sûr qu’il m’avait suivi. Lui, mais aussi Maryse, et tous les autres, à tous les âges de leurs vies, et pour toujours. Et elle-même, Alice, finirait par les rejoindre, un jour ou l’autre.

Ensuite, rien. Que d’être là, devant.

2

 

Le lendemain matin, il fallut se débarrasser du cadavre. Et ce n’est pas rien comme affaire, me dis-je, il y a un minimum d’engagement. Mes maigres connaissances cinématographiques me proposaient des solutions brutales ; par exemple, avoir dans ses relations un entrepreneur véreux des Travaux Publics, ou encore, être en bonne intelligence avec un grossiste de produits chimiques industriels. De toute évidence, tel n’était pas le cas. D’ailleurs, en y réfléchissant, il était invraisemblable qu’une opération de ce genre se fasse gratuitement. Dans la plupart des cas, dans la littérature policière et sans doute dans le monde réel, celui qui engage un tel contrat doit s’attendre à une contrepartie à l’identique, en des termes rigoureux et définitifs. Impossible de revenir en arrière. Une question d’honnêteté, au fond ; c’était comme pénétrer le monde exigeant du crime. Non. Décidément, j’étais dépourvu de cette force d’âme. Il allait falloir trouver une solution rapide, improvisée et méticuleuse à la fois. Par conséquent j’étais parfaitement abattu, sans mauvais jeu de mots, avant même d’avoir mis un pied par terre au sortir du lit.

À cet instant précis, Alice me fit remarquer qu’il n’y avait pas de cadavre. En tout cas pas encore, du moins à sa connaissance, si ce n’étaient les deux ou trois bouteilles vides qui traînaient au bord de l’étang depuis hier soir. C’était un soulagement. Je ne me serais jamais fait à l’idée d’avoir revêtu contre mon gré l’étoffe de l’assassin, même si souvent d’autres moi-même, troubles et inconnus jusqu’alors, se frayaient un chemin jusqu’à frôler mes os. Il est vrai sans dommage apparent, la plupart du temps. Je n’avais réellement pas encore conjugué le verbe « buter » autrement que dans l’expression « buter sur tel ou tel mot », ce qui ne relève sûrement pas de la même difficulté. Aussi quelle bonne nouvelle, cette absence de nouvelles du taxi, j’avais dû faire un mauvais rêve. Compte tenu des circonstances, il n’était pas interdit de savoir jouir du seul bel horizon des évènements.

Il y eut ensuite des moments très tendres entre nous, et d’autres qui échappaient à la grammaire des sentiments. Traîner, rouler sur les petites routes de campagne, prendre son temps, quel luxe. Je ne m’en étais pas rendu compte tout de suite à Limoges, dans la confusion, mais la voiture d’Alice, une Volvo à la jolie couleur gris souris, était d’un modèle si ancien que son vitrage était à l’origine en verre trempé. L’assureur de cette antiquité suédoise avait même insisté, paraît-il, pour que le pare-brise fût remplacé par un exemplaire en verre feuilleté, histoire d’éviter une catastrophe et par conséquent une envolée du montant de la prime. La console du tableau de bord et l’intérieur des portières étaient habillés de boiseries laquées et les deux sièges, plutôt bas mais en cuir fin hors d’âge, étaient fixés sur des tapis de velours rouge. Il émanait de l’ensemble un mélange de sévérité technique et de confort raffiné qui donnait l’impression d’être assis dans le bar d’un grand hôtel des années trente ; à l’arrêt, assis devant tel ou tel paysage, ne manquaient presque qu’un cigare et un verre d’alcool. Je ne suis pas arrivé à déterminer si le style de cette auto s’accordait, ou au contraire contrastait avec un mode de vie qui, chez Alice, semblait d’une extrême discipline. Je m’en étais aperçu à la façon dont elle regardait le moindre objet du quotidien, à mes yeux banal, comme s’il s’agissait d’une découverte, d’une étrangeté à accueillir autrement. Et cette façon de ne pas tenir le monde à distance, mais d’être en intimité avec l’insolite à tout moment, ici et maintenant, là ou d’autres se sentent obligés de faire des milliers de kilomètres pour être dépaysés, cette puissance d’admiration toujours neuve et toute en retenue était, il faut le comprendre, infiniment séduisante.

On naviguait donc grosso modo sur une même longueur d’onde, à une fréquence indéterminée. Jusqu’au moment où, dans le cours d’une conversation, Alice me rappela qu’elle était directrice de recherche au CNRS. C’est un fait que j’avais zappé. Nous étions alors attablés au bord de la rivière Gartempe, l’œil de la friture regardait vers le haut et les bras m’en sont tombés sous la chaise, sans un mot plus haut que l’autre. L’équipe d’Alice travaillait sur des carottes de glace rapportées du pôle. Y étaient prisonnières une multitude de bulles d’air et chacune, pour peu qu’on l’auscultât minutieusement, révélait clairement l’atmosphère correspondant à son âge. Dans les kilomètres en tranches d’épaisseur antarctique conservés quelque part sur le campus de Saclay à Gif-sur-Yvette elle pouvait ainsi lire, sur des dizaines de milliers d’années, l’évolution du climat. À propos de celui-ci, puisqu’il était difficile d’éluder la question, sa réponse fut catégorique :

‒ Non, on ne pourra pas revenir en arrière, ni même ralentir l’emballement. Ou si peu. De toute façon tout le monde s’en fout. Le Giec m’a envoyé paître, littéralement. Le mieux que je peux faire est d’accompagner les jeunes. Venus d’eux-mêmes, par goût du travail, par conviction. Investis dans la recherche. À ce stade il n’y a plus de solution, et la question elle-même serait presque devenue caduque. Les lobbies complotistes n’ont d’autre but que de nous retourner, on finirait par croire que défendre son job, affirmer sa thèse, revient à remettre en cause les grands principes de physique classique et contemporaine (elle s’animait, sonore, et se déployait en gestes expressifs). Comme d’autres qui en sont à se demander ce qui a précédé le Big Bang. Ce n’est pas qu’il y ait, oui ou non, une réponse, c’est que la question n’a pas de sens. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas chercher s’il y a quelque chose au nord du pôle Nord, hein ? Ah mince, j’avais oublié que la Terre est plate ! Bande de prophètes. Question climat, comme en politique, c’est pareil, la contre-révolution est en marche. Il faudrait se dépasser au centuple pour balayer ces conneries. Je n’y arrive plus. Mais tu connais mieux que moi Arthur Gordon Pym ; dans mon souvenir baudelairien Déplorable désastre, n’est-il pas ? (quelques clients des tables voisines manifestaient déjà, discrètement, des signes de).

De fait, dans mon propre souvenir A. G. Pym était loin, et question prophète je ne connaissais guère que celui d’Audiard, pour lequel j’avais éprouvé de la sympathie. Je finissais par me rendre compte qu’en bonne universitaire, Alice était capable aussi bien d’expliquer, de développer, à l’infini, que de résumer à l’extrême. Elle avait par ailleurs la faculté de disparaître sans un mot et de revenir de l’autre côté quelques heures plus tard, loquace et les bras encombrés de découvertes étranges. Cet incomparable métamorphisme s’associait bien avec ma faculté de faire parler le silence. Ainsi nous vécûmes la suite de notre rencontre dans l’espace de cette dilatation, le flux malléable du temps, sans nous soucier autrement ni de l’impossible ni de la solution. Discipline et volupté, pour mémoire et pour règle. Jusqu’au matin où, en ouvrant les volets, j’entrevis dans la pénombre, au bout de l’allée qui remontait vers le chemin d’accès à la maison, planquée sous un arbre un peu plus loin que le portail, une voiture en veilleuse dont le moteur tournait au ralenti. Alice, penchée sur la portière avant gauche, semblait parler au conducteur. En regardant mieux, pas de doute, c’était un taxi.

3

 

 

Pan ! Pan !
Dès lors immobile dans la pénombre derrière la fenêtre aux volets à moitié ouverts, à scruter l’impensable, Alice accoudée à la portière du taxi. Plus tard, j’éprouverais qu’un observateur extérieur, présent dans ce récit à titre d’hypothèse, de son point de vue légèrement en retrait dans la chambre, ce personnage tiers aurait pu voir ma main écartant le store, un rai de lumière naissante éclairant ma silhouette dans la ligne claire du profil perdu. Cela serait une disposition très cinématographique, lent travelling en contrechamp et à contre-jour (la qualité de la scène serait entre les mains du directeur de la photographie). Le plan suivant, rapproché sur mon visage, en contraste violent avec le mouvement précédent, synchronisé avec la survenue du coup de feu redoublé, traduirait une expression d’effarement (cette fois, l’effet serait à la merci du talent de l’acteur, forcément). Mais dans l’instant j’ai juste plissé les paupières pour essayer d’apercevoir la tête du conducteur, pas facile à cette distance. Il est tentant d’écrire que je n’en croyais pas mes yeux, mais pourquoi isoler la conscience de son instrument même, dans ce genre de situation, tout fait corps. Et puis, quelques secondes après,
Pan ! Pan !
Encore un fois ce redoublement impossible à exprimer ; on s’en remet fréquemment à cette graphie presque enfantine, pas très loin des tout premiers sons émis et qu’on prend pour des mots, on retrouvera ça plus tard à la lecture d’une bande dessinée. En tout cas ce sont des sons qui viennent de loin et qui vous rentrent dans le corps aussi vite que les balles qu’ils sont supposés traduire. Et puis j’ai cru voir le corps d’Alice s’affaisser, glisser doucement le long de la portière, tomber, oh non Alice, Alice,

Je me suis habillé comme pouvais, dévalé l’escalier à la vitesse de la lumière du matin, et je me suis immobilisé derrière la porte d’entrée, le souffle rompu ; et si le tireur m’avait vu, s’il allait venir me chercher jusqu’ici, me traquer lentement dans toute la maison comme dans un film d’horreur, avec une musique à vous faire dresser les cheveux sur la tête ; j’imaginais le flingue qui pend au bout de son bras, sa claudication obsédante déjà observée sur le parking de la gare et sa gueule rasée de facho ordinaire en contre-plongée. Mais pourquoi serait-il là, trente ou quarante ans après l’épisode du Mayet-d’École, qu’est-ce que c’était que cette histoire à la con,
Alors j’ai ouvert la porte et j’ai couru,

En direction du portail il n’y avait plus d’allée depuis longtemps, juste une sorte de sente qui monte à travers les myrtes, les céanothes et les escallonias, et puis quelques arbustes dont j’ai oublié le nom et qui prenaient leurs aises jusqu’à s’arranger entre eux de l’architecture du jardin. Au bout du chemin en pente douce je ne voyais plus rien, ni voiture ni Alice ni personne. Juste une route poudreuse aux virages indécis. Les arbres de l’autre côté ne bougeaient pas, penchés à l’opposé ils n’avaient rien vu et resteraient cois. Le jour se levait dans une beauté de fin du monde et de drame supérieur,

Alice était accroupie dans un massif. Grièvement blessée, simplement blessée ?
Alice ! je n’ose pas la toucher, Alice !
alors elle se tourne lentement vers moi, les doigts dans la verdure,
‒ Ah salut, non mais quelle tête tu fais. J’arrive, je regardais juste où en étaient mes boutures d’hibiscus, ça a l’air de prendre. Figure-toi que la voiture est en panne, le garagiste est en vacances et j’ai été obligée d’appeler un taxi. Puisqu’il était dans le coin il a fait un saut jusqu’ici mais il repassera plus tard, juste une course à faire, on ne va pas rester là, je voudrais te faire voir un truc. On a le temps de manger quelque chose, si tu veux. Et puis couvre-toi, ça va cogner fort aujourd’hui. Tu as entendu les chasseurs ? ces salopards doivent être à la battue au blaireau, il y avait une pancarte en mairie. C’est nous les blaireaux, on ne pourra bientôt plus se promener tranquille. Non mais tu as vu ta tête, tu es sûr que ça va bien ?
Alice met un terme à son monologue, je n’ai pas eu le courage de l’interrompre, elle se relève sans cesser de me regarder et je la prends dans mes bras sans un mot, puis je ferme les yeux près des siens analogues, dans l’idiotie du moment je n’ai d’autre envie que de l’embrasser.

J’ai pris mon chapeau de paille, celui sous lequel j’avais souffert en gare de Limoges, et puis je l’ai reposé. Il était lié à un mauvais souvenir ; devenu inconfortable il servirait peut-être à allumer la cheminée dans la soirée. Alice m’a prêté un large béret basque d’un bleu délavé pour couvrir l’essentiel. Dans le taxi, j’essayai de lui raconter la méprise dont j’avais été victime, taisant mon inquiétude afin que le récit ne fût pas trop spectaculaire, histoire d’éviter de l’inquiéter ; par ce biais essayant peut-être de recréer l’ambiance en clair-obscur qui m’avait abasourdi, d’ailleurs je m’exprimai à mi-voix pour appuyer le mystère, bref, je faisais des phrases alors elle m’a interrompu, ‒ Bah, c’est assez classique. Comme dans un bon tour de magie, tu regardais ailleurs. Et ton esprit a tourné en boucle, incapable de se rendre à l’évidence. Tu sais, je vois ça tous les jours, et toi aussi j’en suis sûre, et on verra ça de plus en plus, le monde est plein de magiciens. Détourner l’attention, ils savent faire.

Nous sommes allés voir des chaos et des menhirs. Ou plutôt, des pierres plantées. À Arnac, plus loin, à Ceinturat ; l’un d’eux est recouvert de cupules, on les devine au toucher et à la lumière rasante du soir. Sur la surface verticale il est difficile de leur trouver une signification. Leur simplicité est en elle-même une singularité. La seule certitude scientifique de ces endroits est leur origine anthropique, le fil est ténu. Plus loin, une pierre branlante. Ici, aucune intervention humaine. Les enfants sont les premiers étonnés, qui arrivent à faire bouger d’une seule main une masse équivalente à celle d’une baleine posée en équilibre délicat sur un bloc jumeau. J’avais déjà vu dans l’enfance une formation identique, dans la forêt du Cranou ou dans celle d’Huelgoat, je ne sais plus, en tout cas deux territoires merveilleux ; c’était une occasion de se remémorer des heures lointaines et prodigieuses.

De retour à Cieux j’ai voulu payer le taxi, qui avait passé les trois quarts de son temps à nous attendre assis dans sa voiture. Il a refusé, « merci, mais pour Alice c’est gratuit », Ah bon, très bien « de toute façon la voiture sera certainement prête demain, le garagiste c’est mon frère et il n’est pas en vacances » Parfait. Bonne soirée, alors.

Malgré nos efforts avec la boîte d’allumettes, mon chapeau de paille (qui ne venait pas d’Italie) ne s’est pas enflammé dans la cheminée. On en a déduit qu’il était vraisemblablement imbibé d’un produit chimique stabilisant (pour combattre les ardeurs du soleil ?) La pacotille aussi est indestructible.

Tard dans la soirée, Alice est allée dans le bureau où elle s’isolait de temps à autre pour communiquer avec son équipe de Saclay. Elle avait envie de me montrer des livres « illustrés » (« tu vas voir, c’est piquant ») qu’elle ne retrouvait plus dans la bibliothèque de la salle. Il faisait un peu frais, je suis monté dans la chambre pour y chercher un pull au fond de la valise invalide, avec sa roue qui pend lamentablement à l’opposé des trois autres. Dans la précipitation du matin j’avais dû oublier de fermer la fenêtre, le rideau oscillait tranquillement devant la vitre entrouverte. En y regardant mieux, dans la pénombre j’ai cru apercevoir une silhouette en profil perdu. Je me suis immobilisé, un rai de lune dessinait une chevelure et les contours d’une épaule et d’une hanche. Alice ? Non, l’image était transparente, pas tremblante mais transparente, comme l’apparition d’un fantôme dans un roman fantastique. Et pourtant, j’étais sûr d’entendre les termes lointains d’une inaudible conversation. J’ai voulu m’approcher (en lent travelling de film) mais une invisible main m’a retenu à temps, au lieu de ça je suis redescendu sans faire de bruit, sorti dans le jardin sous la fenêtre avec dans le cœur quelque chose de l’ordre du pressentiment,

Derrière la fenêtre entrouverte une main écartait le rideau, et derrière la main un visage souriait. À la même hauteur, dans un angle identique et avec l’espièglerie diabolique de l’Ange au Sourire.