La ronde N° 35 : Silence

 

C’est aujourd’hui la ronde, suite de textes en échanges, avec pour thème le mot « silence ».

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que la boucle soit bouclée.

J’ai le plaisir cette fois-ci de recevoir deux participants, l’un de leurs blogs étant devenu inaccessible. Cette entraide est donc pour moi un plaisir redoublé.

Vous lirez successivement la proposition de Franck (blog à l’envi), puis celle de Céline Gouel (le blog de mesesquisses).

Je me déplace pour ma part chez jfrisch, auteur du blog jfrisch – la vie de Joseph F. (publication consultable également ici)

Gratitude à eux trois, à tous ceux qui font la ronde, et à leur lecteurs.

 

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Le silence de Méduse

 

La situation étrange dans laquelle nous sommes met en question une grande partie de ce qui nous semblait normal dans notre vie, notre réalité d’avant. Aller travailler alors que nous devons rester confinés chez nous, ou bien travailler seul de son domicile quand c’est possible, et ce foyer chaleureux qu’il fallait quitter chaque jour devient pour certains une prison depuis qu’on ne peut plus le quitter comme on le souhaite. La distance de sécurité imposée relègue caresses, chuchotements, berceuses à des actes dangereux. La sidération vient surtout de la rapidité avec laquelle le Monde entier se retrouve cul par-dessus tête et si facilement. 

Avez-vous remarqué que dans résilience se cache silence ?

J’ai la double chance d’habiter une grande maison ceinte d’un grand jardin et de ne ressentir aucun des symptômes évocateurs de l’infection virale à ce jour. Grande maison et jardin étaient alors un luxe qui devient aujourd’hui un énorme privilège. S’isoler y est facile. Rechercher le silence pour écrire dessus, comme sur une feuille blanche, devrait l’être. Mais dans cette grande maison calme, quelle que soit la pièce où je m’isole et me retrouve seul, quelle que soit l’heure, il fait par exemple noir en ce moment à six heure cinquante du matin, le silence n’existe pas. C’est un concert de trilles qui vient du jardin encore plongé dans l’obscurité, la chaudière qui ronronne à la cave quand elle se met en marche. Certes ont disparu depuis quelques jours les bruits de voitures et de camions qui passaient devant le portail dés le matin tôt. Le silence est une abstraction. Si j’arrive à effacer ces doux gargouillis de plume, ce bruit de fond discret, s’installe alors un sifflement continu qui coure entre mes deux oreilles comme un casque qui serait posé sur la base du crane. Ce sifflement aigu s’amplifie avec la concentration jusqu’à devenir assourdissant. Le silence, mon silence est tonitruant quand je lui prête attention. Il est saturé des sons qui manquent. Comme un écran de télévision qui restait allumé quand les émissions étaient terminées et qu’un magma de pixels fous grouillait derrière l’écran protecteur. Bien sûr cela n’existe plus car il n’y a plus d’arrêt des émissions télévisées. Un doigt dans chaque oreille n’enlève pas le sifflement. Le silence n’est pas absence d’audition, ni absence de paroles. Il pourrait être absence de pensées, ou plutôt mise en sourdine du bavardage des pensées pour isoler, chercher, la voix silencieuse en nous. En moi. En vain.

Confiné dans le confinement, tout ce temps libre dont je n’aurais pas espéré disposer il y a peu de temps avant les restrictions obligatoires, reste une espèce d’hébétude stérile, d’attente vaine, de silence parasité. Le jardinage serait la seule action constructive en cette période de doutes, et c’est, au quotidien, la raison principale de valorisation du temps passé. Pourtant, comme elle dure la germination. Les progrès des premiers pétioles à percer la surface du terreau se font attendre. Quand enfin un germe vert clair affleure, après toute cette attention impatiente à l’espérer, il prend son temps à s’étirer, à jeter son chapeau et laisser déployer ses deux couettes luisantes. Le confinement est la contemplation du passage de l’escargot sur la planche du potager, une progression souple de tumescence-détumescence qui laisse une trace humide puis une ligne brillante et craquelée. Une antenne se rétracte au moindre stimulus et c’est le corps entier qui se recroqueville sous la coquille, ou derrière un masque. 

Le silence du moment est une symphonie de l’attente. L’esprit paralytique assiste, comme Méduse devant le miroir, à la défaite des demi dieux.

 
 

texte et image : Franck (et Le Caravage…)

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Trève

 

Le monde semble endormi
Dans le milieu du jour

Même le chat à la porte
A l’air interloqué
De ce calme ambiant
Qui dure
Sur le printemps vivant

Marche essentielle
Avaler ma faim
D’une autre vue
Avoir une raison
pour lâcher les chaussons

Raviver le calme
Respirer les dehors
Qui transpirent
Les cloisons

Les mots dits
Des plus jeunes
Pointent le trop plein
Des jours aux mêmes visages

Le silence n’a pas encore pris
Ni les enfants ni les oiseaux
Qui savent tuer
Les doutes d’agonie
De leurs cris

La terre vibre et respire
Nous ignore
La nature, seule est libre,
Et nous baissons la garde
Et nous posons nos armes

Dans le milieu du jour
Le monde semble endormi.

 
 

Texte : Céline Gouel

Photo : Capucine

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La ronde tourne dans le sens suivant :

Giovanni Merloni, le portrait inconscient, chez

Marie-Noëlle Bertrand, Eclectique et Dilettante

Hélène Verdier, simultanées

Noël Bernard, talipo

Franck, à l’envi

ldap (ici)

Jfrisch, jfrisch – La vie de Joseph F

chez Giovanni Merloni, etc.

Bonnes lectures !

 

Le cheval et son double

C’est en regardant d’un peu plus près la figurine suspendue, ou plutôt en la regardant plus longuement, dans l’abstraction de ce qui tournait autour, une figurine comme un jouet abandonné, ce qu’elle est vraiment m’a-t-on dit, un jouet pas si ancien, et cela m’attrista presque quand je l’appris, alors que je m’imaginais déjà dans la peau du donateur anonyme, et satisfait de l’être, au musée Guimet, après une rencontre discrète avec une conservatrice émerveillée par cette découverte majeure, dans son bureau secret comme un boudoir mandarin ; c’est en regardant, donc, le cheval ailé, Tianma aux articulations délicates, qu’un flash soudain m’annonça la venue simultanée d’un souvenir de jeunesse où ma sœur Colette était présente.

Deezer, application en mode automatique balançait des duos sur l’enceinte acoustique connectée, des airs inspirés de mes écoutes précédentes, « le mix infini avec vos favoris et de belles découvertes » Tony Benett & Diana Krall, Natalie Dessay & Michel Legrand, l’eau vive des ruisseaux, les moulins de mon cœur etc. etc. et puis tout d’un coup nous voilà ensemble chez un grand-oncle à Quimper, j’ai oublié son nom mais chez lui il y avait, accrochée sous le limon de l’escalier droit qui montait au second étage, la carcasse immense d’une tortue marine qui faisait peur, ce n’était pas tant la carcasse en elle-même qui provoquait l’effroi, mais l’épouvantable perspective en chute libre vers le ciel, oblitérée par ce gardien immobile comme une araignée géante. L’oncle oublié devait être marin, ou marchand, ou les deux.

Alors pourquoi elle, pourquoi Colette précisément, ne saurais le dire. De cette époque je garde peu de souvenirs, je dois me faire aider, il faut attendre un peu pour la retrouver avec ses copines du Faou en bikini sur la grève de Moulin Mer près de Logonna-Daoulas, copines dont l’une me faisait un effet tel que déjà j’en éprouvais des complications nocturnes, mais cela a peu à voir avec un cheval ailé peint en noir, rouge et or qui se balance doucement sous une planche de l’étagère murale du salon en 2020, ou alors peut-être est-ce ma mère qui nous surveille sur la photo l’air de rien, et peut-être pense-t-elle au même moment à son propre père qu’elle n’a pas connu, puisque mort avant sa naissance, fauché par la grippe espagnole en hiver de l’année 1919, alors que les autorités, ou ce qu’il en restait, sortaient à peine la tête de l’eau sale de la Grande Guerre. Et dans les beaux quartiers, la fête folle bientôt de recommencer.

Vie des totems

Derrière la haie, ce no man’s land décrété, tout est provisoire, quel que soit le point de vue nous sommes tous dans l’attente d’un aménagement de peine, comme les femmes des Baumettes qui dansèrent avec Angelin Preljocaj, révélateur

Et tout autour du champ, des totems, figures debout, un sacré paysage de regards est offert à l’ambulant muni de sa fiche dérogative dûment cochée à la case détente, où ne pas appuyer trop fort, pas plus d’une heure

Un fil de fer barbelé, de la ronce artificielle doublée d’un fil fin mais électrifié, tient l’ensemble du bétail à l’œil, et les figures regardent au loin entre leurs vides, du lierre s’échine mais a du mal

Les génisses ont pris la clé des champs ou la route de l’abattoir, seules restent les statues, comme des dieux tristes et inutiles ou des stèles funéraires, on aimerait y accrocher des poèmes jusqu’au prochain coup de vent, ou se faire inhumer par en-dessous en cas de tempête, faire don de son corps aux coquelicots et aux pâquerettes, ce serait chouette

Le rapprochement

Puisqu’il n’y avait rien à faire d’autre, pas d’échappatoire autorisée, façon de parler, il a été choisi d’abandonner lectures et travaux en cours pour aller, en urgence, débroussailler le roncier au fond du jardin ; ce fut un combat, une guerre, piquants d’un côté, lames aiguisées de l’autre. Longtemps l’issue fut incertaine : le roncier se défend de pied en cap, il se noue, s’enroule, s’agrippe jusqu’aux cheveux de l’assaillant. C’est du vivant. Et puis le roncier a progressivement baissé la garde. Il s’en remettra, mais la voie, enfin, de haute lutte était libre, ouverte sur le champ voisin. Un déconfinement buissonnier, pour ainsi dire. C’est le privilège, le luxe de vivre dans une maison à la campagne (à la différence d’une maison « de campagne », on comprendra la nuance). C’était surtout le prétexte de fêter, prématurément, le printemps. Inutile de s’encombrer d’un laissez-passer car la rencontre avec un garde champêtre, ou avec la maréchaussée, autrefois envisageable, devient improbable.

Il y a ensuite une haie, sur une centaine de mètres, butant sur un talus. La haie continue sa course de l’autre côté, rencontre un autre talus, et ainsi de suite. Il faut imaginer, de cette campagne, une aire quadrillée où les haies seraient méridiens et les talus parallèles. En vue d’oiseau, ce doit être joli. Sur le papier, et seulement sur le papier, un plan de ville nouvelle (on a compris depuis longtemps que ce monde-là ne valait rien, mais il était impossible de partir plus tôt). Au fur et à mesure que les villes nouvelles se dressaient sur leurs plans, ceux de la campagne étaient abattus pour produire plus. On connaît la chanson, et ses arrangements sont illimités. Pour le profit de qui ? Par là-dessus les grands arbres, quasi-humains avec leurs grands gestes impuissants et des larmes qui coulent.

La vue doit s’acclimater, et l’esprit se résoudre à la complexité du vivant encore ici présent. Pour commencer à comprendre, Il faudrait sans doute une vie supplémentaire. Il faudrait aussi beaucoup d’admiration. Il faudrait surtout rentrer, car on n’a pas vu les heures passer. Comme pour parfaire la fable, ce sont tout à coup deux lièvres qui détalent en direction d’un chevreuil qui devait me regarder depuis un certain temps, je l’ai bien compris à son regard préoccupé. Je n’ai pas réussi à les photographier ; l’appareil n’est pas en cause, ne rêvons pas.

Et la tendresse ? Gardons cela pour ceux qu’il est encore autorisé de saluer à distance physique (et non pas « sociale » – mais ils ne sont plus à une ignorance près), ou d’embrasser, ou de caresser, pour le téléphone et pour les mails.

Des petits riens, un brin de chance et merci

Il y a quelque chose en arrière. Dans le temps. Peut-être Quimper. Ou bien Tours, ou Angers, Clermont-Ferrand, pourquoi pas. C’est au fond de la tête, pas vraiment sur le bout de la langue. Mais non, cela ne vient pas, et pourtant le temps presse désormais. Ou bien on n’en saura jamais rien, et ce ne sera pas plus mal. Mais au fait, ne serait-ce pas une sollicitation métaphorique, un truc bizarre du cortex, on se surprend parfois à rêver éveillé. On était tous les deux en tout cas. Voilà, on était tous les deux. Et si c’était Marseille ? Si c’était Marseille, alors ce serait encore plus compliqué, le souvenir d’une photo en noir et blanc sur le port, une année où je ne vivais pas. Ou bien la reproduction d’une gravure sur une assiette décorative, dans le vaisselier d’une tante oubliée ?

Puisque j’étais bien avancé, au sens propre comme au figuré, alors j’ai fait le tour, délicatement.

Décidément, rien. C’était peut-être juste dans un livre. Le grand Larousse du XXème siècle en je ne sais combien de volumes, ou un livre d’images de Sélection du Reader’s Digest (un pléonasme, non ?)

Quoi qu’il en soit, et s’il s’agit d’une personne que j’ai aimée (une personne physique, en langage international), pour cet oubli, pardon. Ou merci. Avec un peu de chance, elle vit encore, et puisque le compte à rebours s’affole, une fois encore : merci.

Hier soir, il y eut un concert d’Anne Paceo au théâtre. En préambule, le directeur du festival, Denis Le Bas, nous faisait part de ses interrogations à la veille de l’ouverture des réservations. Contingents de places, déprogrammations, comme partout ailleurs sans doute, le même doute plane, et continuera de planer. À moins que d’ici la fin mai, le virus ait quitté la scène.

Le concert d’Anne Paceo, intitulé « Voyages » (ce qui, parlant de jazz, est souvent un pléonasme), signait trois ans de résidence à Coutances. Je n’ai jamais bien compris ce concept de « résidence », faute de l’avoir pratiqué peut-être. Il doit y avoir du travail et des rencontres, une liberté dans un cadre, des projets, des résultats. Des belles choses, en somme.

Du coup (quand elle parle , la batteuse Anne Paceo dit souvent « du coup », comme par l’effet d’une déformation professionnelle), j’ajoute ici un extrait de son dernier album, avec un quintette sensiblement différent de celui d’hier soir (musiciens excellents, mes mots s’échaufferaient si je voulais entrer dans le détail), et il devrait y avoir un autre concert cet été. Si tout va bien. Merci (Anne Paceo, à la fin d’un morceau de musique, dit toujours « merci ». Cela n’a l’air de rien, mais pourtant : merci.)

Anne Paceo, Bright Shadows live, Nehanda
Pierre Durand, Julien Lourau, Anne Paceo, Joan Eche-Puig, Benjamin Flament

Nicorps, Saint-Corneille, un if célèbre et des timbres fêlés

En descendant depuis le bourg vers un hameau dit, fort justement, le Hamel (la langue fait parfois très simplement le tour des choses), il y avait un endroit où je n’étais jamais entré, le croyant fermé par habitude, ou verrouillé par usage. Dès l’instant où j’avisai qu’il s’agissait du cimetière communal, répandu dans un pré au milieu de quoi l’église, j’entrepris la visite sur-le-champ, malgré l’humidité ambiante.

L’endroit est charmant même sous la pluie, comme souvent dans les cimetières en ville, a fortiori lorsque celle-ci est perdue au milieu de la campagne. L’église, dédiée à Saint-Corneille (pape numéro vingt-et-un, et dont l’attribut principal est la corne de chasse) est rustique, élémentaire sous son clocher en bâtière miniature qui ne se la joue pas, sauf les dimanches midi quand la proximité de son timbre d’alto rivalise avec le bourdon majeur de la cathédrale voisine.

Derrière l’église, et devant son portail, un if spectaculaire jaillit du sol saturé d’eau avec la puissance d’une éruption volcanique. Un cartel, opportunément placé par la mairie, suggère un âge avoisinant les six cents ans. Cela en ferait un contemporain de, disons, Charles d’Orléans. C’est un exemple, et il serait d’actualité, effectivement.

Voyons cela sans plus attendre, abrité du ciel sous la combinaison aimable des ramures et du porche :

Bien moustrez, Printemps gracieux,
De quel mestier savez servir,
Car Yver fait cueurs ennuieux,
Et vous les faictes resjouir.
Si tost comme il vous voit venir,
Lui et sa meschant retenue
Sont contrains et prestz de fuir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait champs et arbres vieulx,
Leurs barbes de neige blanchir,
Et est si froit, ort et pluieux
Qu’emprés le feu couvient croupir ;
On ne peut hors des huis yssir
Comme un oisel qui est en mue.
Mais vous faittes tout rajeunir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil es cieulx
Du mantel des nues couvrir ;
Or maintenant, loué soit Dieux,
Vous estes venu esclersir
Toutes choses et embellir.
Yver a sa peine perdue,
Car l’an nouvel l’a fait bannir
A vostre joyeuse venue
.

(…)

Bref,

De retour, le chat au nez zébré, du fond des yeux, m’observe. Mais où t’es-tu encore fourré, lui dis-je.

Et lui, sans ciller, de répondre : Mais toi, à qui t’es-tu encore collé (et je l’entends encore, la voix chantante et son timbre fêlé).

D’un soir l’autre, sur la colline et sur le sable

Le vent – qui se croit tout permis – avait jeté au sol les fils électriques. À l’aide d’une lampe torche, opportunément placée en évidence dans le premier tiroir du meuble de l’entrée, nous retrouvâmes, dans une malle au fond du garage, les cierges domestiques de couleur jaune en paquet de douze et le réchaud « Bleuet » de chez Camping-gaz, avatars d’un passé vert et aventureux, mais lointain. La colline aux arbres faisait entendre un gémissement puissant, sourd et grave, tandis que les plinthes et bas de porte sifflaient allègrement. Ce fut une belle soirée.

Le lendemain, après un saut en compagnie des enfants au dépôt-vente / boutique solidaire – musée aux expos temporaires en perpétuel renouvellement – une balade sur la côte nous montrait les dégâts liés à la marée, comme d’habitude inconséquente et tête-en-l’air. Les images qui suivent illustrent le propos en l’augmentant.

Sur le sable en fin de parcours et à perte de vue, d’étranges hiéroglyphes de doigts sacrés et mains tendues. Peut-être était-ce un cours de philosophie éphémère, comme le dernier repas des néréides, ou vers annélides polychètes. Va savoir.

(au retour – ne pas négliger les retours – Paulus Potter, Julien Dupré, Jean-François Millet, Rosa Bonheur, merveilles du soir et odeurs d’étable)

Umbilicus rupestris, portrait

Crassulescente et saxicole, la plante appelée « nombril de Vénus » provoque les mots savants et convoque les genres simples. On la trouve sur les murs, au long des haies ou contre les talus ; entre les racines des arbres. On ne doit pas la confondre avec l’écuelle d’eau (ou arbre aux patagons).

En mâchonnant sa feuille, diurétique et colalogue, légèrement déprimée mais radicale et orbiculaire, comestible crue, un goût de concombre juteux se détache ; et après en avoir retiré la cuticule inférieure, on peut l’appliquer sur les plaies pour les aider à cicatriser, ou sur les brûlures, pour en calmer la douleur. On peut également, comme jadis en Bretagne, l’écraser pour culotter les poêles. Quand ses fleurs sont hermaphrodites, la partie souterraine de la plante est tubéreuse et subsphérique. Ses déclinaisons vernaculaires sont la coucoumelle, le carinet, l’escoudelle ou l’oreille-d’abbé, frères et sœurs d’empierrement ou de bocage.

Seul hiatus dans la sensualité syllabique de la succulente, sa dissémination est dyszoochore. Et l’on se doit d’y tenir, comme la corde au cou du pianiste, ou à l’âme du pendu d’Aloysius Bertrand.

illustr. un talus à Nicorps (50) orienté S. S. E.

(note réalisée avec des mots provenant majoritairement de l’article Wikipédia afférant à, lequel je remercie de)

Granville, carnet

 
 
 

On se promène sous le soleil, comme dans la toile d’un peintre anglais conservée dans le palimpseste de la rétine avec sa mémoire collective, sans précision supplémentaire ; l’idée suffit, le vent émiette les cris des enfants et ceux des mouettes dans un même élan libertaire (les cabines de plage ne sont pas encore sorties de leur emballage). On aura fait le tour de la ville en moins de temps qu’il n’en faut pour aller à Chausey, Saint-Hélier, New-York ou Southampton.

Car c’est un cap, que dis-je c’est une presqu’île, un doigt crocheté en pichenette pour déguerpir au plus vite, une langue de rochers conçue pour l’exil. Les ferries, vedettes et hydrofoils sont en éveil, diesel ronronnant au cœur du port de commerce (celui dit de plaisance est purement décoratif).

Chez ceux qui restent, amis, amants ou maris, au bar on taperait bien la belote, de comptoir bien sûr avec à la mise quelque chose à boire (à la radio on entendait Portishead, encore un coup de Radio-Nostalgie). Dehors il y aura bientôt un nouveau plan de circulation, histoire de mieux tourner en rond après les municipales et de fidéliser clients et ingénieurs de l’équipement.

Il n’empêche, la photo de ma mère à motocyclette sur la route blanche poudrée des vacances, pas loin de la villa des parents Dior en 49 – elle s’appelle « les Rhumbs », la rose des vents et on y reviendra – question départs ça se pose là.

La photo est passée comme un souvenir d’avant naissance, bribes jaunies lavées par le temps et les paroles depuis, les paroles de pluie. Et les cabines de plage reviendront toujours au même endroit avec d’autres baigneuses toujours jeunes dans des toilettes qui passent en boucle, comme la mémoire et comme la mode fait du neuf avec du vieux cheveux au vent, évidemment.

 
 
 
 
 
 
(photos à Granville, le 29 janvier 2020, la dernière datée 1949, et on dirait l’été)

 

À bout de souffle

Virgules
flottantes
doctorantes
savantes
soustractions
additions
pourcentages
addiction
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accoutumance
compétition
collaboration
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directives
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excellence
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gouvernance
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bénévolence
cheminement
rêveries
respiration
regain
routes
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tourbillonnant
variations
désordre
composition

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