Les prénoms ont été modifiés

… et le titre aurait dû l’être aussi, mais il était déjà prévu, et écrit, avant de me souvenir à quel point l’ordinateur est un être vivant.

C’est tombé en panne à peu près au même moment : ordinateur, portable, mobile. Tout comme une consécration de l’obsolescence programmée, la victoire des multinationales. La tablette seule échappa au désastre, une bouée de sauvetage. Le PC, c’est différent, seul outil réellement indispensable dans la clique électronique, d’usage quotidien, si l’on veut. Son histoire remonte à loin, lorsque j’étais assez féru pour le construire par mes propres moyens, comme un Meccano pour adulte ; il faut dire aussi qu’on s’y retrouvait, question budget. Il suffisait juste de changer une pièce de temps à autre, ça s’apprenait au fur et à mesure. Il fait depuis toujours partie de la famille, à tel rang que lorsque son cœur a lâché, j’étais à son chevet jour et nuit dans l’attente de la greffe. Depuis, l’opération ayant réussi, avec juste quelques séquelles périphériques, je le ménage et lui procure une douce convalescence, d’où mes minces apparitions par ici. En contrepartie, il me laisse prendre du bon temps entre les mains expertes des maîtresses que sont les livres. Riche consolation, dont le ménage ne pâtit ; mieux, s’améliore, se complique.

Je me demandais s’il  existait encore en ville des cybercafés, pour faire des rencontres et partager ses peines ? Des endroits, aussi, où l’on recopierait en catimini un billet rédigé auparavant sur papier ? Ce qui n’est pas d’une grande utilité pourtant, puisque le contact du clavier est saisissant, et malgré une bonne préparation on finit toujours par broder différemment, réécrire, refaire, et c’est toujours autre chose que l’on a sous les yeux au moment d’appuyer sur la touche Envoi. Le clavier est une peau, et sous la peau, la chair.

Hier soir, avec un smartphone moribond mais pas encore myope, j’ai pris trois photos (on les verra plus tard) avant d’aller cueillir, au fond du jardin, deux citrouilles, dont l’une deux fois plus grosse que l’autre, en dépit de soins identiques. (Deux citrouilles ! pour combien de litres d’eau ? Maintenant que la pluie est interdite, sauf en quelques régions où elle se mue en fléau, la chair végétale finira par coûter bien cher.) Ce faisant, m’accompagnait en chemin, ébouriffé et sautillant, le premier rouge-gorge, déjà copain. On se serait cru dans l’illustration allégorique d’un vieux livre pour enfants. Il était dit qu’on en arriverait là, un jour ou l’autre…

En un mot, les amis, et vous qui passez là, je vous dis à bientôt.

Précisions sur un flou

(en cliquant sur la photo, l'« accord » apparaît)

Il a fallu, d’un disque dur moribond extraire le suc et faire le tri, exactement comme, lors d’un déménagement, on se débarrasse des vieux livres devenus encombrants (plus rarement des vêtements, qu’on use généralement jusqu’à l’accident textile) ou, même sans déménager, quand leur abondance met en péril l’équilibre du lieu, et là qu’en faire, qui en voudra, où aller ? De ce disque, donc, récupérer l’essentiel, s’apercevoir que plus de dix ans de photos pèsent moins lourd que quelques heures de vidéo HD (qui passeront à la trappe), par conséquent se dire avec joie qu’il sera possible de les garder toutes, chic.

En jetant un œil rétrospectif sur les photos, une teinte ocre m’a surpris en début d’année 2010, mois de février. Il serait facile, en croisant avec les archives papier, de savoir ce dont il était question, mais le flou des personnages au moment du salut à la fin du concert (tout le monde semble avoir le sourire, à l’exception notable du violiste, étonnamment hiératique), où je ne reconnais personne (j’en étais pourtant bien proche) si ce n’est, sous le « ci-gît » (dont j’ai aussi oublié le nom) de l’église de Bry-sur-Marne, la silhouette tremblée d’Hélène Dufour, claveciniste du Capriccio Français, me fait penser – bien involontairement – à certains portraits de Gerhard (et non Karl) Richter ; le flou donc m’a rafraîchi la mémoire vers une musique paradoxalement très précise dans sa notation, peut-être une cantate de Bach (je ne prends pas beaucoup de risques) interprétée légèrement et avec netteté, je n’en doute pas (Hélène Dufour), et la photo de l’accordeur venu régler le positif avant le concert est une clé supplémentaire dont je ne me servirai pas pour éclairer ma lanterne, ou déjaunir les vieux souvenirs, quitte à reculer de quelques pas pour mieux voir la précision du tout.

Pluies fines – 6/6

Eaux, ponts, traverses… l’objectif s’embue, et l’esprit fourbu retient ce par quoi il a commencé, les gravures et illustrations des livres de géographie, temps primaire, temps prioritaire. La rareté des images les faisait s’imprimer en mémoire plus durablement, elles reviennent donc de temps en temps en pure anachronie. La dernière pensée du mourant contemporain serait-elle pour le pont du Gard, ou les roches Thuillière et Sanadoire ? Au fait, s’accordent-elles en genre et en nombre, comme les roues de bicyclette de Marcel Duchamp ?

 

Épilogue

 

 

Peaux, sons, renverses. La fibre n’atteint pas le cœur de la maison, pas encore, mais tu ris, de me voir si boueux, en ce terroir et ton rire, et tes fibres radieuses me font l’âme aussi légère que les ciseaux de Matisse, des ciseaux à bout rond, sans pouvoir de blesser. Plus de jambes, oubliées les jambes, inutiles à cette heure. Dans la boîte aux lettres, il y avait un prospectus vantant le confort moderne d’une construction Bouygues. Le lacérant, nous en fîmes des lanières, si vite incendiées dans la cheminée où montaient des petites étoiles de fatigue phosphorescentes.

 

 

(Fin)

 

 

Pluies fines – 5/6

À ce point du récit, ils se regroupèrent au bas d’un champ en lisière de la forêt des Vallières, et constituèrent, autour d’un chablis, une tablée. Ainsi disposés ils boivent à l’unisson et partagent pain, fruits, des en-cas. Souffrant de chalarose, le feuillage roux d’un frêne encore debout, soustrait à l’arrachage, fait modestement écran à l’averse. Des silhouettes liquéfiées, aux couleurs affaiblies, confondues avec les frondaisons à l’entour, seuls les visages ressortent ; dans la lumière pauvre s’éclairent les faces, dont les reliefs creusés témoignent du chemin parcouru. Hors-champ, un amas de sacs à dos de couleurs vives simule la flambée.
Le matin même, dans le parc de Rentilly, un petit garçon, accompagné d’un homme qui semblait être son grand-père et tenait haut le parapluie, observait attentivement le tronc scié d’un épicéa rendu instable par la maladie. Ils avaient procédé au décompte des cernes, avec pour résultat le nombre 357. Par conséquent, il n’était pas farfelu de penser que l’arbre avait vu le jour l’année de la prise de pouvoir de Louis XIV. Mais, un jour ou l’autre et quel que soit le règne, des têtes tombent.

Pluies fines – 4/6

Depuis la fenêtre, en vis-a-vis la vue sur d’autres fenêtres, dans lesquelles le mouvement à l’infini se répète : écho, écho, écho. Le rideau de pluie sous un ciel gris lourd, clair, somptueux, fait l’effet d’une toile sur quoi déroulerait un film historique — avec des extraits d’époque remastérisés, donc déchiffrés et reproduits avec les moyens et l’idéologie contemporains du commentateur —, celui de sa propre vie. Les fenêtres d’en face comme autant d’avatars de nos désirs mêmes, des plans exclusifs, hors de notre prétention, en apparence. Le soir, lorsque s’allument les intérieurs, plein de récits sauvages, inaccessibles, privatifs. Seule l’imagination intervient, colorise et s’implique dans ces altérités pourtant si proches. Des silhouettes se reflètent aussi dans la rivière calmée sous l’averse, forme longue immobilisée de stupeur.  Écho, écho, écho ; obsessions. La faim commence à souffler le chaud et le froid.

Pluies fines – 3/6

On avance. La pluie a fini par briller par son absence, et de mille feux sous la coulée jaune du soleil retrouvé. Si l’âme existe, à la fin elle doit vaciller, comme les gouttelettes aux branches les plus basses de l’arbre immuable, et se dissoudre dans l’humus du souvenir. Mais ce ne sont que des mots (le pas prudent, rythmé mais non cadencé, à marcher sur des œufs bille en tête, est un ouvrier de la phrase ; belle un moment, elle s’envole et s’évapore en partie, laissant place à une autre ; n’en restent, le soir, que des empreintes ; charge à soi de les reproduire tant bien que mal) on a trouvé un abri où se détendre, boire un verre. Celui de la fenêtre est assurément d’époque, déformant les arbres sans âge du jardin qui s’envisagent dans la brume. Dans un patio, à l’abri sous les tilleuls, un thé en sachet dans une eau chaude. Une femme anonyme longe la lumière et sort dans une ombre pictorialiste à la Robert Demachy (comparaison à la gomme, mais bichromatée ; on parlerait maintenant de photosites). Mais quand même, cette femme qui part… Joue contre joue, et le destin pressé un instant prend la pose, chantait-il.