D'incidents mineurs en débris chorégraphiés

 

 

Dans la bruine de nos vies parfois, un rictus, un silence. Celui-ci en dit long. C’est l’ombre imprécise d’une virgule dans le trait du jour. Aux absences parfois minuscules dans la conversation tu entends l’essentiel. Conversations avec les amis, partage de petits riens, mesure muette de l’heure qui passe. Traces du temps sur les visages, les habits fatigués qui ont à dire autant. La lumière au fond des yeux fait ce qu’elle peut. Conversation avec unetelle dans la famille pour qui la vie n’est pas tendre. Ses enfants ont des douceurs de grandes personnes quand leur joie demeure. Et les vieux au dessus du don et des fous-rires, par milliers. On exagère facilement.

La fête est passée, reste à captiver l’étendue de nos devoirs, encore un mot qui se rétrécit. Hier les gens n’ont pas eu la prétention de tout expliquer, quel bonheur. Ce n’étaient pas pour autant des petites gens, comme disent ceux qui ne les connaissent pas, dans l’ignorance même de leurs mots méprisants. Tu sais te battre ? Parce que moi je sais, j’ai appris, à force. On exagère encore. Se battre entre nous, c’est ce qu’ils veulent, au fond. Ils auraient même des armes à nous vendre. Allons marcher un peu. C’est facile, regarder autrement pour commencer ; les ombres des arbres entrent en transe, le soleil les regarde de travers. Le jazz a dû commencer comme ça, de travers entre une ville et la mer.

Et derrière le phare de la pointe d’Agon — éclat bref, éclat long — sur la grève étendue ou la vue loin se perd, un Penone anonyme a dressé vers le ciel un souhait mystérieux dans l’axe du solstice. Ou bien c’est le hasard, l’ultime coup de dés d’un vieil agitateur sans boussole apparente. Crevettes et bivalves, à première vue se taisent. Erreur ! Une famille de gravelots tricote au ras des vagues. Quoi encore ? Du vent.


Presque autant de nous

dans le jour entrouverte
une fenêtre haute
au bonheur d’être là
passage, faible rumeur

du matin jusqu’au soir
et la nuit aussi
(ça, on le dit)
et puis l’autre matin

visibles aussi bien
en danse longiligne
défilé, retraite, bain de foule
princesses vertes

arbres entiers ou cépées au maintien africain
côte à côte sous la nuée
se laissent photographier six fois
délicatement nus

comme dans une chanson
d’Alain Souchon
mélancolique et légère
populaire

ils disent tous presque autant de nous
que n’oserions dire
c’est ainsi
dans la nuit étoilée du web

immense, parmi eux a surgi
ce billet, météore minuscule
imprévisible, invérifiable
éphémère peut-être

va savoir, hé


(une vieille chanson)

 

dans une passe, rubis latent
bucolique atonie
un merle bénévole
son chant nécessaire
le pas des chasseurs

au rond-point, décor crasse
deux voitures, un couple en jaune, non ils sont trois
un bidon de braises
sur le tour trois vieilles pancartes
des mots toujours neufs

en une du journal sur le bar, une photo
Macron
le texte dit : pragmatique
tic-tac tic-toc fait la pendule
où chante aux heures un vieux coucou

à la radio Marie Laforêt
discrète comme son nom
chante mon amour mon ami
c’est simple, pour plus grand monde
sinon une table de vieillards

dans le verre et au-dessus
l’alcool serpente en danse orientale
mais les jambes ont une idée bizarre
sortir dans la rue
faire un tour de ville

on y a mis des trucs pour Noël
sans risquer les allumer
ça fait comme des coquillages morts
des algues, une laisse de mer
ça pue

sous une vitrine un jeune homme gît
immobile emmitouflé sur le trottoir
les yeux ouverts sur le vide
seule une passante a osé
s’accroupir

pour lui parler
lui demander
s’il va bien
oui
il est en vie

Le corps du livre ouvert

 

 

 

 

 

Au matin, on ne sait jamais de quel côté, sur quel flanc vont se présenter les mappemondes imaginaires du corps des vaches, des veaux et des génisses, animaux fabuleux quand on dit songe, mers intérieures et forêts aux contours aléatoires, œil en lavogne et petites cornes par au-dessus pour dire : j’y suis (aucune antenne 5G aux alentours ne perturbera leur placidité, dans l’immédiat).

De l’autre côté, la tranchée du talus, coupée à pas de date quand il y avait une ferme sur la colline au versant doux. Et la ferme était là depuis presque toujours, inutile de tourner autour du pot de lait pour comprendre ça. Morcelée, la ferme a disparu. Il en reste des corps.

Une société de plantes indigènes s’y déploie, selon une méthodologie savante qu’il doit être possible de déchiffrer, avec un livre spécialisé dans ce genre de découverte. D’ailleurs, la colline ressemble au corps d’un livre ouvert, dictionnaire ou Pléiade, dont un des pans tomberait ici, et le talus en est la tranche. À quelle page sommes-nous, peu importe.

À bien y regarder, il suffit de prendre son temps, passé l’étonnement, l’admiration, on peut s’amuser à détailler le corps des plantes, comme des graphies dans le corps du livre, des dessins, des figures. Un, deux, trois poèmes en photogrammes, liens uniques infiniment délicats parmi les milliards d’autres possibles.

 

Éloge du quart de seconde

 

En dépit de la réalité quantique, dédoublement des ondes-particules, avatars en plusieurs endroits du labyrinthe et solution immédiate, puissance de calcul, création de monnaie et entourloupe à endiguer les marées, il faudra toujours un quart de seconde pour tourner les reins, le torse, accompagner des épaules la rotation du cou et, au détour d’une plaine de vase ou d’un champ de maïs, retrouver dans la seconde qui suit le terrain de son enfance, ses ébats, l’insouciance sans limite ; les jours sans fin, le sommeil inaltérable dans les bras d’une mère, ses baisers si doux et les bêtises à faire au fond du jardin.

Et nous voilà doubles nous-mêmes, aussi imparfaits et éloignés que deux particules élémentaires qui se seraient perdues loin du calculateur. Humains.

 

Souvenir bref et liquide

 

 

Le jardin était caché par une station-service à vendre en l’état, à distance d’une allée de troènes et de fusains dressés parmi les pierres jusqu’à ce que, tout à coup, une maison s’allonge.

Tu prenais des boutures, j’ai posé un baiser sur le dos de ta main et j’ai vu monter les fourmillements le long de ton bras jusqu’au cou avant que, subitement, la situation m’échappe.

C’était il y a longtemps, parfois le ciel m’en est témoin. Un épais feutrage de mousse remplace peu à peu le gazon primitif au point que dans l’humidité, soudain des champignons explosent.

 

 

Tel épris (cinq textulets d’adieu sans lyrisme excessif)

« Bons Baisers de la Brie », concluais-je tantôt

Un courrier par ces mots à l’amie

Qui ne m’avait pas chanté la nuit

Mais pour laquelle éprouvais-je pourtant

Des sentiments

« Et sans doute, continuai-je à l’autre

Amie, vous aussi

Croyez bien je vous embrasserais

Sans délai

Si un vent très violent

Ne s’y opposait »

« Enlaçons-nous, écrivis-je à la troisième,

Une dernière fois je vous prie

Je vous aime aussi »

(Un mot de trop, sans doute)

Qui croyait prendre, tel épris

« Il n’y avait que vous, décidément

Croyez-m’en »

Poursuivis-je le soir

Pour une amie belle et Noire

Intempestivement

(Sur le bord du chemin, un esprit

Vient hanter le corps de celui

Qu’il mit bas autrefois :

Fée la vie)

Par là-bas si

Rien. Pas grand chose à dire. Quelques banalités, bonjour bonsoir à l’hypermarché. Ah si, une amie de trente ans (une Malouine pas particulièrement chiraquienne, et moins encore balladurienne, autant qu’il m’en souvienne), avec qui tombé « nez-à-nez » entre les huiles moteur (5w30, 5w40, 10w40 ? comment choisir au juste entre ces noms de grenade anti-personnel) et les balais d’essuie-glace.

Quoi qu’il en soit, magnifiques couleurs pour décor de nos retrouvailles (Castrol, Motul, Total), comme dans un film de Jacques Demy. D’ailleurs, il n’allait pas tarder à neiger. Mais, la comparaison sentimentale devant s’arrêter là, j’utilisai mon reste d’énergie pour, au retour, composer un petit poème (qui rejoindra les quelques autres dans une page de ce site, si je la retrouve un jour) et le glisser dans une enveloppe timbrée.

Le petit manteau du poème
Un tégument
À l’épaule de qui parsème
D’or les serments

 

Manteau tendu comme une trame
Inversement
Proportionnelle aux chaînes
Des indigents

 

Manteau sur le mât d’un dundee
bordés croisés
Aux fines membrures où l’on vit
Vagues cinglant

 

Tissu de ville fatiguée
Sous les mots blancs
Manteau du poème jeté
Sur les tourments

Avant cela, et après tout, tôt le matin ç’avait été une promenade au canal, en prise au gel. Les mouettes ne semblaient pas comprendre leur chance d’avoir, une fois n’est pas coutume, pied.

De l’autre côté, un bâtiment, disons plutôt une embarcation, rangée la nuit même contre l’embarcadère, disons plutôt le ponton. En s’approchant, deux heures plus tard, surprise : les occupants ont sorti, sur le lé faisant office de promenade, fauteuil et canapé. Joie ! il reste donc des gens au savoir-vivre lumineux. On se croirait dans un film de Kaurismäki.

Artistes de la fugue, les mouettes chantent un Alléluia en concaténation.

La carte ici présente n’a pour seul objectif que d’être un épilogue.

C’est un aperçu de bord de mer trouvé sur une appli de géographie, et dont le plaisir des toponymes (circonscrit dans une fenêtre à guillotine) stoppa net le mouvement conjoint du pouce et de l’index.

On ira peut-être un jour voir par là-bas si

Offensive flux

Échos

Au nord, la vigne vierge percluse d’énucléations (cruauté des étourneaux, sauvagerie, tentation des graines d’un rouge trop profond, presque bleu) n’a pas perdu de sa superbe, structure intacte sur les parpaings implacables, prête à l’assaut du printemps à venir, pour un peu toutes les lignes trembleraient comme une armée sur le qui-vive

Au sud, c’est beaucoup plus calme. Ne restent que les rejets fluides et incertains de l’érable du Japon (acer japonicum vit en vase clos dans un pot, un gros bonsaï compressé du pied comme des jeunes chinoises sur des vieilles photos) où bientôt l’on verra de minuscules pousses vertes et duveteuses comme une adolescente. Le tout en a déjà la grâce

Entre, il n’y a pas photo. La possibilité de n’être plus ici dans un avenir incertain. Des cerveaux en température et des corps en pression (en quelque sorte une théorie cinétique des gaz). Ah, s’il était possible de bouger librement sans que l’honneur du monde en fût affecté. Les chiens abandonnés que nous avons nourris décideront de rester ou seront du voyage, on en fait le serment participatif. Et les livres vieillis, à la rue ! L’écriture ne meurt pas de si faibles tourments

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