Radioscopies

Pendant le confinement les morts reviennent nocturnement, jusqu’ici tout va bien, mais ils nous prodiguent leur tendresse, comble de la cruauté. Il faut leur pardonner, ce ne sont plus des spécialistes du réveil. C’est peut-être l’occasion, quand on en a la force, de fouiller les différents qui nous animèrent à leur encontre et de clore le débat, jusqu’à la prochaine catastrophe.

L’une de nous deux ici a perdu l’odorat subitement au début de la saison sèche. Cela revient progressivement, en commençant par les odeurs fortes : whisky, thym, ail, excréments. La ligne forte des choses, donc. C’est l’occasion, là aussi, de sillonner les petits bonheurs qui nous entourent et d’en exprimer le suc, jusqu’au prochain ravissement.

(alors le geste, la route, les autres)


Vie des totems

Derrière la haie, ce no man’s land décrété, tout est provisoire, quel que soit le point de vue nous sommes tous dans l’attente d’un aménagement de peine, comme les femmes des Baumettes qui dansèrent avec Angelin Preljocaj, révélateur

Et tout autour du champ, des totems, figures debout, un sacré paysage de regards est offert à l’ambulant muni de sa fiche dérogative dûment cochée à la case détente, où ne pas appuyer trop fort, pas plus d’une heure

Un fil de fer barbelé, de la ronce artificielle doublée d’un fil fin mais électrifié, tient l’ensemble du bétail à l’œil, et les figures regardent au loin entre leurs vides, du lierre s’échine mais a du mal

Les génisses ont pris la clé des champs ou la route de l’abattoir, seules restent les statues, comme des dieux tristes et inutiles ou des stèles funéraires, on aimerait y accrocher des poèmes jusqu’au prochain coup de vent, ou se faire inhumer par en-dessous en cas de tempête, faire don de son corps aux coquelicots et aux pâquerettes, ce serait chouette

Nicorps, Saint-Corneille, un if célèbre et des timbres fêlés

En descendant depuis le bourg vers un hameau dit, fort justement, le Hamel (la langue fait parfois très simplement le tour des choses), il y avait un endroit où je n’étais jamais entré, le croyant fermé par habitude, ou verrouillé par usage. Dès l’instant où j’avisai qu’il s’agissait du cimetière communal, répandu dans un pré au milieu de quoi l’église, j’entrepris la visite sur-le-champ, malgré l’humidité ambiante.

L’endroit est charmant même sous la pluie, comme souvent dans les cimetières en ville, a fortiori lorsque celle-ci est perdue au milieu de la campagne. L’église, dédiée à Saint-Corneille (pape numéro vingt-et-un, et dont l’attribut principal est la corne de chasse) est rustique, élémentaire sous son clocher en bâtière miniature qui ne se la joue pas, sauf les dimanches midi quand la proximité de son timbre d’alto rivalise avec le bourdon majeur de la cathédrale voisine.

Derrière l’église, et devant son portail, un if spectaculaire jaillit du sol saturé d’eau avec la puissance d’une éruption volcanique. Un cartel, opportunément placé par la mairie, suggère un âge avoisinant les six cents ans. Cela en ferait un contemporain de, disons, Charles d’Orléans. C’est un exemple, et il serait d’actualité, effectivement.

Voyons cela sans plus attendre, abrité du ciel sous la combinaison aimable des ramures et du porche :

Bien moustrez, Printemps gracieux,
De quel mestier savez servir,
Car Yver fait cueurs ennuieux,
Et vous les faictes resjouir.
Si tost comme il vous voit venir,
Lui et sa meschant retenue
Sont contrains et prestz de fuir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait champs et arbres vieulx,
Leurs barbes de neige blanchir,
Et est si froit, ort et pluieux
Qu’emprés le feu couvient croupir ;
On ne peut hors des huis yssir
Comme un oisel qui est en mue.
Mais vous faittes tout rajeunir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil es cieulx
Du mantel des nues couvrir ;
Or maintenant, loué soit Dieux,
Vous estes venu esclersir
Toutes choses et embellir.
Yver a sa peine perdue,
Car l’an nouvel l’a fait bannir
A vostre joyeuse venue
.

(…)

Bref,

De retour, le chat au nez zébré, du fond des yeux, m’observe. Mais où t’es-tu encore fourré, lui dis-je.

Et lui, sans ciller, de répondre : Mais toi, à qui t’es-tu encore collé (et je l’entends encore, la voix chantante et son timbre fêlé).

À bout de souffle

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rêveries
respiration
regain
routes
vent
tourbillonnant
variations
désordre
composition

D'incidents mineurs en débris chorégraphiés

 

 

Dans la bruine de nos vies parfois, un rictus, un silence. Celui-ci en dit long. C’est l’ombre imprécise d’une virgule dans le trait du jour. Aux absences parfois minuscules dans la conversation tu entends l’essentiel. Conversations avec les amis, partage de petits riens, mesure muette de l’heure qui passe. Traces du temps sur les visages, les habits fatigués qui ont à dire autant. La lumière au fond des yeux fait ce qu’elle peut. Conversation avec unetelle dans la famille pour qui la vie n’est pas tendre. Ses enfants ont des douceurs de grandes personnes quand leur joie demeure. Et les vieux au dessus du don et des fous-rires, par milliers. On exagère facilement.

La fête est passée, reste à captiver l’étendue de nos devoirs, encore un mot qui se rétrécit. Hier les gens n’ont pas eu la prétention de tout expliquer, quel bonheur. Ce n’étaient pas pour autant des petites gens, comme disent ceux qui ne les connaissent pas, dans l’ignorance même de leurs mots méprisants. Tu sais te battre ? Parce que moi je sais, j’ai appris, à force. On exagère encore. Se battre entre nous, c’est ce qu’ils veulent, au fond. Ils auraient même des armes à nous vendre. Allons marcher un peu. C’est facile, regarder autrement pour commencer ; les ombres des arbres entrent en transe, le soleil les regarde de travers. Le jazz a dû commencer comme ça, de travers entre une ville et la mer.

Et derrière le phare de la pointe d’Agon — éclat bref, éclat long — sur la grève étendue ou la vue loin se perd, un Penone anonyme a dressé vers le ciel un souhait mystérieux dans l’axe du solstice. Ou bien c’est le hasard, l’ultime coup de dés d’un vieil agitateur sans boussole apparente. Crevettes et bivalves, à première vue se taisent. Erreur ! Une famille de gravelots tricote au ras des vagues. Quoi encore ? Du vent.


Presque autant de nous

dans le jour entrouverte
une fenêtre haute
au bonheur d’être là
passage, faible rumeur

du matin jusqu’au soir
et la nuit aussi
(ça, on le dit)
et puis l’autre matin

visibles aussi bien
en danse longiligne
défilé, retraite, bain de foule
princesses vertes

arbres entiers ou cépées au maintien africain
côte à côte sous la nuée
se laissent photographier six fois
délicatement nus

comme dans une chanson
d’Alain Souchon
mélancolique et légère
populaire

ils disent tous presque autant de nous
que n’oserions dire
c’est ainsi
dans la nuit étoilée du web

immense, parmi eux a surgi
ce billet, météore minuscule
imprévisible, invérifiable
éphémère peut-être

va savoir, hé


(une vieille chanson)

 

dans une passe, rubis latent
bucolique atonie
un merle bénévole
son chant nécessaire
le pas des chasseurs

au rond-point, décor crasse
deux voitures, un couple en jaune, non ils sont trois
un bidon de braises
sur le tour trois vieilles pancartes
des mots toujours neufs

en une du journal sur le bar, une photo
Macron
le texte dit : pragmatique
tic-tac tic-toc fait la pendule
où chante aux heures un vieux coucou

à la radio Marie Laforêt
discrète comme son nom
chante mon amour mon ami
c’est simple, pour plus grand monde
sinon une table de vieillards

dans le verre et au-dessus
l’alcool serpente en danse orientale
mais les jambes ont une idée bizarre
sortir dans la rue
faire un tour de ville

on y a mis des trucs pour Noël
sans risquer les allumer
ça fait comme des coquillages morts
des algues, une laisse de mer
ça pue

sous une vitrine un jeune homme gît
immobile emmitouflé sur le trottoir
les yeux ouverts sur le vide
seule une passante a osé
s’accroupir

pour lui parler
lui demander
s’il va bien
oui
il est en vie

Le corps du livre ouvert

 

 

 

 

 

Au matin, on ne sait jamais de quel côté, sur quel flanc vont se présenter les mappemondes imaginaires du corps des vaches, des veaux et des génisses, animaux fabuleux quand on dit songe, mers intérieures et forêts aux contours aléatoires, œil en lavogne et petites cornes par au-dessus pour dire : j’y suis (aucune antenne 5G aux alentours ne perturbera leur placidité, dans l’immédiat).

De l’autre côté, la tranchée du talus, coupée à pas de date quand il y avait une ferme sur la colline au versant doux. Et la ferme était là depuis presque toujours, inutile de tourner autour du pot de lait pour comprendre ça. Morcelée, la ferme a disparu. Il en reste des corps.

Une société de plantes indigènes s’y déploie, selon une méthodologie savante qu’il doit être possible de déchiffrer, avec un livre spécialisé dans ce genre de découverte. D’ailleurs, la colline ressemble au corps d’un livre ouvert, dictionnaire ou Pléiade, dont un des pans tomberait ici, et le talus en est la tranche. À quelle page sommes-nous, peu importe.

À bien y regarder, il suffit de prendre son temps, passé l’étonnement, l’admiration, on peut s’amuser à détailler le corps des plantes, comme des graphies dans le corps du livre, des dessins, des figures. Un, deux, trois poèmes en photogrammes, liens uniques infiniment délicats parmi les milliards d’autres possibles.

 

Éloge du quart de seconde

 

En dépit de la réalité quantique, dédoublement des ondes-particules, avatars en plusieurs endroits du labyrinthe et solution immédiate, puissance de calcul, création de monnaie et entourloupe à endiguer les marées, il faudra toujours un quart de seconde pour tourner les reins, le torse, accompagner des épaules la rotation du cou et, au détour d’une plaine de vase ou d’un champ de maïs, retrouver dans la seconde qui suit le terrain de son enfance, ses ébats, l’insouciance sans limite ; les jours sans fin, le sommeil inaltérable dans les bras d’une mère, ses baisers si doux et les bêtises à faire au fond du jardin.

Et nous voilà doubles nous-mêmes, aussi imparfaits et éloignés que deux particules élémentaires qui se seraient perdues loin du calculateur. Humains.

 

Souvenir bref et liquide

 

 

Le jardin était caché par une station-service à vendre en l’état, à distance d’une allée de troènes et de fusains dressés parmi les pierres jusqu’à ce que, tout à coup, une maison s’allonge.

Tu prenais des boutures, j’ai posé un baiser sur le dos de ta main et j’ai vu monter les fourmillements le long de ton bras jusqu’au cou avant que, subitement, la situation m’échappe.

C’était il y a longtemps, parfois le ciel m’en est témoin. Un épais feutrage de mousse remplace peu à peu le gazon primitif au point que dans l’humidité, soudain des champignons explosent.

 

 
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