Trois photos à l’aller, puis trois autres au retour

 

jusqu’à l’arbre perché finement dénudé, ses hôtes buissonnants

et de retour en ville

quelques mots choisis dans le reflet du jour, vous qui venez ici

merci, tendresse pour certains

et tout ce qui surgit implicitement

à cette époque-là

frêle étoffe des riens

sous le ciel réunis

 

 

Désordre

Le matin, chemin faisant parmi les mots survivant à la nuit, lettres de marbre noir incrustées dans la chair ; sur le faux plat chaque jour plus âpre du jardin, arbustes en stuc, jambes de porphyre dans le froid humide

(je dois faire vite, car un soleil m’attend)

vers le fond, un mur séparateur du lotissement sage ; la vieillesse l’a pourvu d’une faiblesse : fissure, lézarde ou brèche.

Victoire

à travers, tout à coup, le désordre

 

La tentation de marcher sur l’eau

C’est partout, des sommations de vivre mieux, vivre vieux, vivre pieux

Nuit et jour, ça clignote et ça pleurote

(Cet hiver, c’est étique)

Soit

Sauf que

C’était il y a quinze jours, ou quinze ans peut-être, on passait encore par ici entre les arbres comme on entre au récital dans une cathédrale, exploration du même thème incessamment décliné en de multiples phrases toujours neuves, surprise à tous les étages. Loué en soit l’or des variations.

Nous marchions côte à côte et, sous les grands vitraux multicolores, un tapis de feuilles amortissait nos pas, les cris des mouettes et les coups de pinceau des peintres du dimanche. Il y a toujours moyen de se retrouver tel qu’on aimerait vivre, même à deux pas de la ville. La tentation de marcher sur l’eau est un privilège, certains en ont fait des romans d’initiation, l’un d’entre-eux reste une énigme.

S’il y avait une barque, on pourrait partir à la pêche au vif ou à la plombe, au moins en imiter le mouvement, la geste circulaire, ou simplement pour le plaisir de faire partie du tableau, faire comme si. Et puis ramer, on sait faire, là aussi on répète une phrase toujours neuve et toujours différente.

Et puis vient un moment, on arrête.

 

 

 

Il fait froid, paraît-il

Quand on passe la main sur le dos du monde, au début c’est doux, et puis ça frotte, ça pique. Ça fait mal et ça fait du bien, ça fouette le sang. Partout l’on s’y tient comme on peut, les jambes en forme de chevalet planté là et pas toujours au bon endroit, trop de ceci pas assez de cela, allons bon, on s’arrangera bien par la suite avec les couleurs en tube, penser à bien mélanger les pinceaux.

Ici, la rumeur de la ville arrive comme une nuée d’oiseaux. On reconnaît l’espèce à son vol, elle se pose sur un tas de grain puis elle repart en froufrou décroissant, bientôt suivie d’une autre vague ou par un individu solitaire tout entouré de sa voilure. À un jet de pierre (et demi) il toise son monde et puis s’en va, laissant l’observateur dans des pensées elles-mêmes de plus en plus lointaines, et les deux solitudes de s’amplifier mutuellement.

Les grains repartent par bateau après un séjour d’ensilage pour leur faire oublier tout ce qu’ils ont appris de la nature, comme écouter l’orage qui tombe, se sécher dans le vent sans bouger, sentir la petite bête qui vient se frotter sur le ventre le soir en regardant le dernier rayon de soleil, etc.,  et se bien comporter à présent dans le cœur des péniches et sur les fléaux de la balance commerciale.

Les gens vont bientôt revenir du travail, chacun reprenant le cours de son autoradio là où il l’avait laissé le matin. Monter dans sa voiture est déjà mettre un pied chez soi, les moins aimables en ménage ont déjà un doigt sur le klaxon et un pied dans la soupe. Le container à verre déborde, on dirait une écume de rage. J’attends toujours qu’il soit plein pour y déposer les bouteilles, on ne sait jamais, un enfant qu’on risquerait de réveiller.

Le soleil bas cogne contre le mur blanc cassé du jardin, vieil or réfléchi par la toile il inonde les basses branches de l’if. If you please, a little more hot heat, do you want to? semble-t-il dire avec ses bras de gospel. Qui diable a eu l’idée de planter là, et si près de la maison, un if – dont la baie est toxique – dans ce jardin pour le reste si avenant ? Un misanthrope, une misanthrope ? (Le genre de certains individus n’est pas pertinent.) Je me contente, une fois l’an, de l’escalader par la face est pour lui tailler la barbe au nez. C’est un bon exercice qui a juste besoin d’une corde et si l’on ne s’y pend pas, c’est du sérieux. D’ailleurs, son profil perdu devenu asymétrique fait de l’arbre un membre de la famille qui, dans la lumière du soir, viendrait nous gesticuler sa joie.

Des iris, pas encore divisés, les rizomes (I got rythm, I got music, I got my gal, who could ask for anything more?) font penser à la naissance des statues dans Les Jardins statuaires de Jacques Abeille. Sauf qu’ici, la pouponnière est en même temps le cimetière des escargots. Ils ont dû trouver là un terrain favorable pour mourir, comme la savane des éléphants ou les abysses des grands cétacés. De sorte que le calcium du gastéropode serait assimilé par les radicelles de la statue naissante ? Il est plaisant d’imaginer que peut-être, suivant le même processus quasi révolutionnaire, les squelettes des habitants préhistoriques trouvés au fond du jardin sous le nom de Sépulture du Mouton Noir (et rapidement laissés en paix, l’immobilier ayant toujours le dessus) continuent de se métamorphoser dans nos courges, salades, tomates et radis. Cela vaut le coup d’être remué, comme hypothèse, de quel bois mêlé nos os sont faits.

On entend encore quelques rares bestioles qui radotent avec discrétion. Les couleurs au ras du sol se sont rafraîchies. Les lombrics, mulots et autres musaraignes ont muré leur logis. L’horlogerie, parlons-en, ne s’est pas déréglée, ce sont les aiguilles qui ont été dévissées, trafiquées et remontées sans précaution.

Il paraît qu’il fait froid dehors, avec un contraste saisissant entre le nord et le sud. Une bonne pluie de printemps simplifierait les choses.

Du champ

Les deux arbres jumeaux encadrent la fenêtre

Et ses petits carreaux blanchis au badigeon

On caresse la vitre et l’on croit reconnaître

Des reflets d’autrefois en leur réflexion

(Un homme seul vivait ici et sa compagne disparue

Revenait le jour et la nuit dans les vides discontinus

Comme l’empreinte indélébile des caractères imprimés

Survit aux pages de papier quand le livre est abandonné)

La maison est restée telle qu’ils la bâtirent

Agrégée à la haie ouverte sur un champ

Où les herbes sauvages quand la soirée s’étire

Voient leurs ombres griffer la ceinture du temps

(L’homme parlait de ses voyages imaginaires ou vécus

Peu Quelquefois À la demande de celui qui avait vu

Les souvenirs éparpillés colifichets universels

Piqués aux murs Tout reste à faire disait-il mais avec elle)

J’attendrai

La voiture est en pilotage automatique, l’Intelligence Artificielle s’occupe de tout. Par exemple, les piétons sont automatiquement détectés, identifiés, avertis, évités, chiffrés. Grâce à quoi la cabine de commande a pu être coupée de sa fonction initiale de surveillance et transformée en tourelle d’observation panoramique – salon de lecture – mini-bar, sièges avant retournés en vis-à-vis de la banquette arrière, ordinateur central polyvalent à multi-sessions. L’été peut mourir tranquille, le ciel par dessus le toit transparent défile comme un bandeau, comme un livre à rouleau, un codex. Dans chaque portière est un bac, des cyclamens ou des colchiques y fleurissent, fleurissent, hydratés par un retour du circuit de climatisation. Le moteur électrique feule sans à-coups, éternuements, couacs ou autres inconvénients. Ça baigne, non ? Osai-je (il faut faire attention à ce que l’on dit, qui pourrait être mal interprété par les écouteurs ambiants et diffuser dans l’habitacle une musique du même nom sous prétexte qu’ils auraient pris des rêves pour des réalités, croyant bien faire, donc). Dans mon coin sont restées des expressions du vieux monde, je gribouille, manie et triture les ♦ quarante poèmes ♦ (en construction, griffons furtifs aphorismes et périls) à en rester baba. Pas de quoi fouetter la queue du chat, en pense ma compagne (j’interprète et, sans doute, déforme ; il n’y a pas encore la possibilité de lire dans les pensées des autres). L’été s’achève et des mots se relèvent et en éveillent d’autres, tout n’est donc pas perdu.

Les drapeaux sauvages

Tout reste à écrire: les petites bricoles ici et là à droite à gauche, tous les corps empêtrés virgules du décor, les boiteux, les bocaux, les bancals ébréchés, les dormeurs, araignées, fruits de terre et garniture, les toiles empoussiérées dans les recoins ceux qui ne sont pas sur la liste ceux qui longent les murs ceux qui ne savent pas dire ou qui n’ont jamais lu, les contraints les bannis les enfermés les noyés les salissures, les laveurs de carreaux chahuteurs de vaisselle les enivrés et les buveurs d’eau les enfiévrés les honteux les repentis, les mères abandonnées les taches de gras empreintes capitales les voix des petits enfants et les drapeaux sauvages

 

Poèmes en fusion

6 poèmes courts, accompagnés

d’une photo monochrome,

autour d’Esbly, les 2 et 3 août 2018

 

 

 

 

 

­

C’est un vieux geste

fumer en marchant

entre grande ciguë et carotte sauvage

un pli

nous parlons de riens

 

 

 

 

 

 

Nos blessures cicatrisées

sur le fonds contemporain

des ombres nous rattrapent

au plein-vent de l’histoire

mystère imprévu

 

 

 

­Silence des taches brunes

sur ta peau à la dérive

du soleil

autant de caresses discrètes

secrètes  

 

 

 

­Les citadelles abondent

paysages sans cadre

évasions, voyages

le ciel s’obscurcit

de plaisirs déjà enfuis

 

 

­Des prénoms

des silhouettes en couleur soudain

au bord des chemins

parfums retrouvés

d’autres années en cascade

­

 

C’était hier ou avant-hier

c’était tous les jours

la musique oubliée

des gestes un peu gauches

apaisants, éternels

 

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