Sangsues

En allant vers le nord, en allant littéralement par monts et par vaux sur la commune de Doville (dont le nom a touché Proust encore plus haut géographiquement parlant, et au bord de la mer – volonté de brouiller les pistes ?), je ne pensais à rien de bien intéressant et surtout pas à ce que j’allais écrire ici. Ou alors, et puisque ce sont des lieux connus intimement du vieux Barbey (dont ma lecture remonte à l’antiquité, mais que je ne pouvais décemment pas exclure du paysage), peut-être aux landes et plateaux calcaires traversés par les personnages de Jacques Abeille, de lecture plus récente et surtout plus rapprochée, et même si Julien Gracq, José Corti et jusqu’à Bernard Noël semblent n’être jamais intervenus pour encourager la lecture de ses livres, en tout cas de ses livres « post-érotiques ». Quoi qu’il en soit, tout ce beau monde était absent de mes pensées dans les quinze kilomètres de cette boucle autour du marais au nom approprié de Sangsurière, marais que l’on n’aperçoit d’ailleurs jamais, ou alors de très loin, à l’instar de ces lieux semble-t-il inatteignables que sont le Désert des Tartares, le lac de Grand-Lieu ou le Rivage des Syrtes. Par conséquent il y aura quinze photos travaillées par le Temps, celui-ci méritait bien cet hommage avant de retomber dans l’oubli, puisque là est son sens et son sel, sa douceur parfois.


L’ordre des choses

 

Le plaisir le plus immédiat, après l’affaire préoccupante du printemps de cette année, fut le premier passage d’un avion de tourisme dans le ciel redevenu bleu. Tandis que les long-courriers étaient encore bien sages, le petit monomoteur (Cessna, Beechcraft, Jodel ou Piper, l’un d’entre ces noms exotiques ?) rappelait des après-midi en bord de mer ou à la montagne, quand son chant si haut, si lent, dure le temps de boire une bière ou de tourner trois pages. Mais il est si léger, ce vrombissement, si régulier qu’on ne l’entend plus, et c’est seulement lorsqu’il revient faire son tour, bien des années plus tard, qu’on se remet à penser, à la seconde : mais oui, nous étions sous le Ventoux, ou vers les Dentelles de Montmirail, l’herbe était déjà haute et les enfants pas encore nés (par exemple, et parmi d’autres).

 

 
 
 

Il est arrivé dans une voiture dont j’ai oublié le modèle, mais c’était m’a-t-il semblé un utilitaire, ou plutôt un pick-up. En tout cas son bras droit était plâtré jusqu’au-dessus du coude, ce qui m’a fait penser qu’à moins d’avoir une boîte automatique, ou bien d’allier la souplesse à l’ambidextrie, la conduite devait être pour le moins périlleuse. Il s’est garé dans les places en épi sous la laverie, puis mon esprit a été occupé par autre chose. Une deuxième voiture est arrivée quelques minutes plus tard et s’est elle aussi garée non loin de là, une Audi A4 grise dont une femme est sortie sans attendre. Il et elle se sont rejoints sur une place de parking vide et sous un arbre à équidistance de leurs véhicules respectifs, et elle et lui se sont étreints en fermant les yeux. Puis ils se sont regardés en souriant, à se toucher presque. Sans un mot, ou peut-être un murmure. Prudents. On aurait pu penser à un frère et une sœur qui ne s’étaient pas revus depuis la fin de l’enfance. Enfin, chacun a regagné sa voiture, et chacun est reparti dans sa direction.

 
 

Par conséquent on a pris la route, et on est allés au Mont-Saint-Michel.

On est allés au Mont-Saint-Michel car il faisait beau.

On est allés au Mont-Saint-Michel car il faisait beau et on imaginait qu’avec cette histoire des 100 km il y aurait peut-être moins de monde que d’habitude.

On est donc arrivés là, et ce n’est pas tant qu’il y eût moins de monde que d’habitude, c’était qu’il n’y avait pour ainsi dire personne. Personne, c’est à dire sur le môle 16 voitures, 3 camionnettes et un camion à benne. La jetée qui mène au Mont était elle encombrée de six promeneurs. Ces personnes n’étaient que rarement statiques. De toute façon il n’y avait pas de gendarme, et trop de vent pour faire décoller un drone.

Les commerces sont fermés, ce qui est un bienfait. Il faut tout de même, avant de monter à l’abbaye, fermée elle aussi (nous croiserons pourtant, dans les escaliers déserts, une moniale aussi furtive que souriante) emprunter la rue des vendeurs de cochonneries aux volets clos, hôtels et restaurants abandonnés à la va-vite et à la propreté douteuse, seul le vent nous épargne leurs remugles. L’église était ouverte, dans son chœur priait ou réfléchissait, ou les deux à la fois, assoupi mais attentif sur la banquette (il doit exister un mot pour décrire cet état en apparence privilégié dont jouissent souvent les ecclésiastiques et d’autres gardiens, et parfois les vieillards) le prêtre de la paroisse. Les mouettes, les hirondelles et les goélands se sont réappropriés provisoirement le rocher. La marée, délicatement, monte, et ourle un rivage en mouvement.

(A partir de cette photo, et en cliquant, chaque photo en ouvre une autre dans un deuxième onglet, ce qui a pour mérite de raccourcir de moitié le déroulé de ce billet déjà fort long, sans encombrer à l’excès votre navigateur, c’est un souhait)

Une fois revenus sur le continent, cette fois-ci avec le concours de la navette, l’air s’étant rafraîchi, pas encore de bar ouvert le long du Couesnon, rien que des boutiques de vêtements certifiés marins, et d’autres de galettes pur beurre. Ne reste plus qu’à choisir son camp : Normandie ou Bretagne, camarades. On connaît la chanson. Et on entend au loin le bourdonnement d’un ULM qui a réussi à décoller.


Une vie meilleure

C’était dans l’après-midi, dehors le soleil rayonnait exactement au-dessus les grands ifs. En dedans, poussière, tiédeur, peu d’activité. À la télévision, un film en replay sur une chaîne lambda commençait. On y voyait un ouvrier sur son lieu de travail. Seul, sans un mot, il agissait. Un narrateur, en voix off, décrivait l’environnement du personnage, l’ordre de ses mouvements. La voix, nette et précise, grave et légèrement voilée, ressemblait à celle de François Truffaut ou encore à celle de JLG dans un film de la Nouvelle Vague. Ce fut la première impression, captivante, bien que subtilement anachronique, dans un film manifestement récent compte tenu de l’âge des acteurs, un film de ce siècle, en tout cas. Les premiers dialogues, rares puis plus fournis, n’interrompirent pas le narrateur qui trouvait toujours un blanc pour continuer sa description presque clinique des lieux et des gestes. La précision de cette voix, prodigieuse de douceur et d’objectivité mêlées, était telle qu’elle s’étendait à la description du hors-champ : voix d’enfants, rumeurs de la ville, murmure du vent dans les arbres, bruits de chocs et de tôle froissée, etc.

Après une bonne demi-heure de regard et d’écoute, dans un état d’apesanteur extralucide (ou plutôt d’engourdissement, comme on va le voir), j’ai fini par remarquer une icône inconnue dans un coin du téléviseur. À contrecœur, j’ai mis sur pause pour manœuvrer la télécommande, et voir de quoi t’est-ce.

Dans les paramètres de réglage, était activée la fonction audiodescription, à l’attention des déficients oculaires et des non-voyants.

Alors, une fois déboutonnée la touche coupable j’ai regardé la fin du film, par l’absence de la voix fraternelle devenu terne, alors qu’il ne le méritait pas (la presse, d’ailleurs lui rend hommage), et puis j’ai rempli un formulaire d’attestation dérogatoire (d’avance découpée dans le journal, je dois en avoir une bonne douzaine) à la case 5, et je suis sorti me perdre dans la nature.

En réfléchissant, je me suis souvenu d’un ballet vu sur le même poste de télévision quelques heures auparavant : il m’avait mis sur la voie de l’écriture de ce souvenir. C’était un ballet du nom de Body and Soul, une chorégraphie de Crystal Pite. En particulier, une voix off (celle de Marina Hands, qui n’est pas un automate), y définit l’espace et les mouvements de Figure 1 et Figure 2, deux danseurs en pas de deux. Et cette voix off, sans aucune équivoque, est l’écriture même créant la danse, on n’imagine pas un seul instant se voir amputé d’elle, plus encore que de la musique en accompagnement, pourtant fort belle.

Alors j’ai poursuivi ma promenade dans la campagne.

Ensuite j’ai repensé à l’idéologie qui accompagne les progrès de la maladie depuis le début du confinement. Effets politiques scientifiquement dosés, impossible d’y échapper en allumant le poste de radio, a fortiori la télévision, où ça suinte habituellement en abondance. Il serait facile de se prendre au jeu, s’y habituer en parallèle au décompte des morts, s’habituer aussi aux contre-pieds systématiques de l’opposition officielle, admettre le flot de paroles comme une petite musique en easy-listening, mais là par contre, on aurait tort.

Comm’ Mélenchon j’ai les cheveux longs / Comm’ Mélenchon je porte un veston

Non mais sérieusement, j’ai continué ma route dans la campagne.

Au retour, avec le smartphone j’ai enregistré les sons ambiants dans la soirée, puis dans la nuit. Il faut tendre l’oreille, d’abord on n’entend rien, un bruit de fond grésille, et puis au début de la nuit il y a une sorte de combat, impossible de deviner qui ou quoi, mise à mort ou copulation, ce genre de bruit parfois citadin, clandestin, dans mon souvenir. Sans y porter attention, une chouette hulotte chante sa solitude et sa soif d’aventure dans un bosquet lointain.

Après, le sommeil vient quand il veut.


La lieue de marche

Puisque c’est ainsi, attestation dérogatoire en poche, et pas grand chose d’autre sur soi si ce n’est des fanes de radis, histoire de rendre son dû à la terre, on part pour une balade d’une heure. Avec un peu d’audace, elle pourrait être portée à deux heures, car ici en pleine campagne qui craindre, en vérité ? Le garde-champêtre, la gendarmerie montée ? Un garde-chasse perdu depuis le mois dernier ? Un quidam jaloux ou à l’esprit policé ? La pie-grièche, le pivert ? Un concitoyen ; le sénateur Philippe Bas, en embuscade entre deux commissions constitutionnelles, ou le député Stéphane Travert, soutien fertilisant des néonicotinoïdes ? Vétilles, fumées. En fait, sur le chemin nous ne croiserons personne, en dehors d’une végétation en avance d’un mois, comme elle le devient chaque année, si bien que bientôt nous célébrerons l’arrivée de l’été botanique en plein hiver, un peu comme le nord magnétique s’approche continûment du nord géographique, mais à un rythme plus lent, pour le moment.

Pour en venir au sujet, une heure de marche cela donne, sur la carte, une lieue, mesure d’Ancien Régime qu’on pourrait appeler désormais une heure NN, pour Nouvelle Norme (sans besoin de mettre un masque), ce qui correspond à peu près à un aller-retour par le chemin creux jusqu’à l’église, pas encore désacralisée en dépit d’une fréquentation étique, m’a-t-on dit, peut-être grâce à son if protecteur, nul ne le sait à part peut-être son hôte le hibou. Dans le chemin, duquel il est difficile de sortir a contrario d’une promenade en ville, aux incessants carrefours, on marche sous le niveau du sol environnant. Il en résulte une végétation d’ombre, ou de mi-ombre, végétation forcément fantastique, en littérature spécialisée : stellaire holostée, compagnon rouge, herbe à robert, véronique agreste, jacinthe des bois, géranium des prés… Encore une fois, des mots que l’on retrouve chez le Mayennais Jean-Loup Trassard, et son bien nommé roman L’homme des haies.

Dans le doute, et puisque la nature n’existe pas, autant ne rien faire sinon le dire, et laisser tel quel le paysage inventé, éviter autant que possible sa destruction. Mieux encore, multiplier sa diffusion. Pour preuve, ces quelques photos (au nombre de douze, nombre horloger et facile à retenir, comme une table de multiplication).


Le rapprochement

Puisqu’il n’y avait rien à faire d’autre, pas d’échappatoire autorisée, façon de parler, il a été choisi d’abandonner lectures et travaux en cours pour aller, en urgence, débroussailler le roncier au fond du jardin ; ce fut un combat, une guerre, piquants d’un côté, lames aiguisées de l’autre. Longtemps l’issue fut incertaine : le roncier se défend de pied en cap, il se noue, s’enroule, s’agrippe jusqu’aux cheveux de l’assaillant. C’est du vivant. Et puis le roncier a progressivement baissé la garde. Il s’en remettra, mais la voie, enfin, de haute lutte était libre, ouverte sur le champ voisin. Un déconfinement buissonnier, pour ainsi dire. C’est le privilège, le luxe de vivre dans une maison à la campagne (à la différence d’une maison « de campagne », on comprendra la nuance). C’était surtout le prétexte de fêter, prématurément, le printemps. Inutile de s’encombrer d’un laissez-passer car la rencontre avec un garde champêtre, ou avec la maréchaussée, autrefois envisageable, devient improbable.

Il y a ensuite une haie, sur une centaine de mètres, butant sur un talus. La haie continue sa course de l’autre côté, rencontre un autre talus, et ainsi de suite. Il faut imaginer, de cette campagne, une aire quadrillée où les haies seraient méridiens et les talus parallèles. En vue d’oiseau, ce doit être joli. Sur le papier, et seulement sur le papier, un plan de ville nouvelle (on a compris depuis longtemps que ce monde-là ne valait rien, mais il était impossible de partir plus tôt). Au fur et à mesure que les villes nouvelles se dressaient sur leurs plans, ceux de la campagne étaient abattus pour produire plus. On connaît la chanson, et ses arrangements sont illimités. Pour le profit de qui ? Par là-dessus les grands arbres, quasi-humains avec leurs grands gestes impuissants et des larmes qui coulent.

La vue doit s’acclimater, et l’esprit se résoudre à la complexité du vivant encore ici présent. Pour commencer à comprendre, Il faudrait sans doute une vie supplémentaire. Il faudrait aussi beaucoup d’admiration. Il faudrait surtout rentrer, car on n’a pas vu les heures passer. Comme pour parfaire la fable, ce sont tout à coup deux lièvres qui détalent en direction d’un chevreuil qui devait me regarder depuis un certain temps, je l’ai bien compris à son regard préoccupé. Je n’ai pas réussi à les photographier ; l’appareil n’est pas en cause, ne rêvons pas.

Et la tendresse ? Gardons cela pour ceux qu’il est encore autorisé de saluer à distance physique (et non pas « sociale » – mais ils ne sont plus à une ignorance près), ou d’embrasser, ou de caresser, pour le téléphone et pour les mails.

Nicorps, Saint-Corneille, un if célèbre et des timbres fêlés

En descendant depuis le bourg vers un hameau dit, fort justement, le Hamel (la langue fait parfois très simplement le tour des choses), il y avait un endroit où je n’étais jamais entré, le croyant fermé par habitude, ou verrouillé par usage. Dès l’instant où j’avisai qu’il s’agissait du cimetière communal, répandu dans un pré au milieu de quoi l’église, j’entrepris la visite sur-le-champ, malgré l’humidité ambiante.

L’endroit est charmant même sous la pluie, comme souvent dans les cimetières en ville, a fortiori lorsque celle-ci est perdue au milieu de la campagne. L’église, dédiée à Saint-Corneille (pape numéro vingt-et-un, et dont l’attribut principal est la corne de chasse) est rustique, élémentaire sous son clocher en bâtière miniature qui ne se la joue pas, sauf les dimanches midi quand la proximité de son timbre d’alto rivalise avec le bourdon majeur de la cathédrale voisine.

Derrière l’église, et devant son portail, un if spectaculaire jaillit du sol saturé d’eau avec la puissance d’une éruption volcanique. Un cartel, opportunément placé par la mairie, suggère un âge avoisinant les six cents ans. Cela en ferait un contemporain de, disons, Charles d’Orléans. C’est un exemple, et il serait d’actualité, effectivement.

Voyons cela sans plus attendre, abrité du ciel sous la combinaison aimable des ramures et du porche :

Bien moustrez, Printemps gracieux,
De quel mestier savez servir,
Car Yver fait cueurs ennuieux,
Et vous les faictes resjouir.
Si tost comme il vous voit venir,
Lui et sa meschant retenue
Sont contrains et prestz de fuir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait champs et arbres vieulx,
Leurs barbes de neige blanchir,
Et est si froit, ort et pluieux
Qu’emprés le feu couvient croupir ;
On ne peut hors des huis yssir
Comme un oisel qui est en mue.
Mais vous faittes tout rajeunir
A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil es cieulx
Du mantel des nues couvrir ;
Or maintenant, loué soit Dieux,
Vous estes venu esclersir
Toutes choses et embellir.
Yver a sa peine perdue,
Car l’an nouvel l’a fait bannir
A vostre joyeuse venue
.

(…)

Bref,

De retour, le chat au nez zébré, du fond des yeux, m’observe. Mais où t’es-tu encore fourré, lui dis-je.

Et lui, sans ciller, de répondre : Mais toi, à qui t’es-tu encore collé (et je l’entends encore, la voix chantante et son timbre fêlé).

D’un soir l’autre, sur la colline et sur le sable

Le vent – qui se croit tout permis – avait jeté au sol les fils électriques. À l’aide d’une lampe torche, opportunément placée en évidence dans le premier tiroir du meuble de l’entrée, nous retrouvâmes, dans une malle au fond du garage, les cierges domestiques de couleur jaune en paquet de douze et le réchaud « Bleuet » de chez Camping-gaz, avatars d’un passé vert et aventureux, mais lointain. La colline aux arbres faisait entendre un gémissement puissant, sourd et grave, tandis que les plinthes et bas de porte sifflaient allègrement. Ce fut une belle soirée.

Le lendemain, après un saut en compagnie des enfants au dépôt-vente / boutique solidaire – musée aux expos temporaires en perpétuel renouvellement – une balade sur la côte nous montrait les dégâts liés à la marée, comme d’habitude inconséquente et tête-en-l’air. Les images qui suivent illustrent le propos en l’augmentant.

Sur le sable en fin de parcours et à perte de vue, d’étranges hiéroglyphes de doigts sacrés et mains tendues. Peut-être était-ce un cours de philosophie éphémère, comme le dernier repas des néréides, ou vers annélides polychètes. Va savoir.

(au retour – ne pas négliger les retours – Paulus Potter, Julien Dupré, Jean-François Millet, Rosa Bonheur, merveilles du soir et odeurs d’étable)

Umbilicus rupestris, portrait

Crassulescente et saxicole, la plante appelée « nombril de Vénus » provoque les mots savants et convoque les genres simples. On la trouve sur les murs, au long des haies ou contre les talus ; entre les racines des arbres. On ne doit pas la confondre avec l’écuelle d’eau (ou arbre aux patagons).

En mâchonnant sa feuille, diurétique et colalogue, légèrement déprimée mais radicale et orbiculaire, comestible crue, un goût de concombre juteux se détache ; et après en avoir retiré la cuticule inférieure, on peut l’appliquer sur les plaies pour les aider à cicatriser, ou sur les brûlures, pour en calmer la douleur. On peut également, comme jadis en Bretagne, l’écraser pour culotter les poêles. Quand ses fleurs sont hermaphrodites, la partie souterraine de la plante est tubéreuse et subsphérique. Ses déclinaisons vernaculaires sont la coucoumelle, le carinet, l’escoudelle ou l’oreille-d’abbé, frères et sœurs d’empierrement ou de bocage.

Seul hiatus dans la sensualité syllabique de la succulente, sa dissémination est dyszoochore. Et l’on se doit d’y tenir, comme la corde au cou du pianiste, ou à l’âme du pendu d’Aloysius Bertrand.

illustr. un talus à Nicorps (50) orienté S. S. E.

(note réalisée avec des mots provenant majoritairement de l’article Wikipédia afférant à, lequel je remercie de)

Granville, carnet

 
 
 

On se promène sous le soleil, comme dans la toile d’un peintre anglais conservée dans le palimpseste de la rétine avec sa mémoire collective, sans précision supplémentaire ; l’idée suffit, le vent émiette les cris des enfants et ceux des mouettes dans un même élan libertaire (les cabines de plage ne sont pas encore sorties de leur emballage). On aura fait le tour de la ville en moins de temps qu’il n’en faut pour aller à Chausey, Saint-Hélier, New-York ou Southampton.

Car c’est un cap, que dis-je c’est une presqu’île, un doigt crocheté en pichenette pour déguerpir au plus vite, une langue de rochers conçue pour l’exil. Les ferries, vedettes et hydrofoils sont en éveil, diesel ronronnant au cœur du port de commerce (celui dit de plaisance est purement décoratif).

Chez ceux qui restent, amis, amants ou maris, au bar on taperait bien la belote, de comptoir bien sûr avec à la mise quelque chose à boire (à la radio on entendait Portishead, encore un coup de Radio-Nostalgie). Dehors il y aura bientôt un nouveau plan de circulation, histoire de mieux tourner en rond après les municipales et de fidéliser clients et ingénieurs de l’équipement.

Il n’empêche, la photo de ma mère à motocyclette sur la route blanche poudrée des vacances, pas loin de la villa des parents Dior en 49 – elle s’appelle « les Rhumbs », la rose des vents et on y reviendra – question départs ça se pose là.

La photo est passée comme un souvenir d’avant naissance, bribes jaunies lavées par le temps et les paroles depuis, les paroles de pluie. Et les cabines de plage reviendront toujours au même endroit avec d’autres baigneuses toujours jeunes dans des toilettes qui passent en boucle, comme la mémoire et comme la mode fait du neuf avec du vieux cheveux au vent, évidemment.

 
 
 
 
 
 
(photos à Granville, le 29 janvier 2020, la dernière datée 1949, et on dirait l’été)

 

Au personnage, la distance

Ça a mis du temps à venir. Longtemps, elle m’a hanté inlassablement, matin midi et soir. À toute heure du jour et de la nuit. Le souvenir de notre rencontre était imprévisible, brutal, entier. Incongru. Malhonnête. Sinueux. Divin. Je pensais à elle en me levant, à la toilette, aux toilettes, en enfilant mes chaussettes, en coiffant mes cheveux. En lisant, en écrivant, en écoutant de la musique. Seul, à plusieurs, en voiture, au marché, le long des chemins, à l’ombre des maïs, sous les vitraux des églises, dans la vase des havres, en boîte de nuit, dans les cols de haute montagne.

Je ne l’avais côtoyée que pendant deux ou trois jours, et encore, au creux de ces heures-là, une seule fois en tête à tête, si j’ose dire. Quelques heures, en résumé. La dernière image que j’ai d’elle est un clin d’œil, une coupe de champagne à la main, lors d’une affreuse cérémonie de clôture. Sa petite taille et son sourire éblouissant la préservaient des gestes vifs et maladroits des grands types qui l’entouraient, tout à l’alcoolisation bruyante de leurs adieux. Un instantané bien cadré aux couleurs contrastées, peut-être déjà en clair-obscur. Les heures qui suivirent ne m’ont pas laissé d’autre souvenir qu’un voyage en taxi avec vue sur la vitre embuée derrière quoi les gouttes de pluie, instables, puis en train, nacelle soumise aux mêmes conditions ; mais dès le lendemain, pressentant la catastrophe je m’étais efforcé de l’oublier, en vain. Suffoqué, flottant, j’ai fait des efforts démesurés pour ne pas m’abandonner à la langueur d’une illusion stéréotypée. Je me suis tu, je l’ai joué viril, comme un con. À peine une allusion dans un ou deux courriels anodins, comme du lait sur le feu qu’on stoppe à temps, rien de bien explicite. Black-out. Évidemment, ça m’est retombé dessus à la puissance douze.

J’ai commencé à compter les nuits. Les saisons. Je n’avais pas de photo d’elle, ou une photo dont je n’étais pas l’auteur, c’est à dire une photo qui en disait plus sur celui qui l’avait prise, que sur la personne sise dans le cadre. Je m’en étais vite séparé. Je zappai les réseaux sociaux sur lesquels elle était susceptible d’apparaître. De toute façon j’avais à disposition en permanence la couleur de ses cheveux, la teinte de son rire, le goût de sa peau et le fruit de ses gestes. Seul, parfois même accompagné, je lui parlais à voix haute. On me reprenait, qu’est-ce que tu dis ? Rien, rien. J’ai même surpris des rires, je les ignorais. Je lui faisais partager mes éclats et mes coups de gueule. En voiture : non mais regarde le panneau « voisins vigilants » ! bande de tarés par ici (accompagnant mes mots d’un geste brusque, l’auto fait un écart, grand coup de volant pour la redresser ; je l’entendais me réprimander ; moi : oh là ! la prochaine fois c’est toi qui conduis !) On a mangé de la friture au bord de l’eau. On escaladait la montagne. On regardait le soleil se coucher. Ce genre de choses qu’on fait à deux. Au musée, nous partagions des vues sur les visiteurs ; cela nous faisait rire discrètement. Je prenais en photo les gens dans la pose du visiteur de musée. Nous étions jeunes, je n’avais pas encore pris ce pli un peu triste de photographier les œuvres dans l’intention de les poster sur internet avec des mots rares et choisis, pour donner le change (cela viendrait plus tard, forcément, en même temps, d’ailleurs, que le goût pour les pâtisseries).

On écoutait la radio. Pour mieux m’inviter chez elle, imbiber en quelque sorte son intimité, j’ai cessé de regarder la télévision et j’ai failli acheter un piano à queue. Enfin, un quart de queue. D’occasion. J’ai pensé prendre des cours de solfège et apprendre sérieusement à danser. J’évaluais l’âge de ses enfants, je réfléchissais aux rentrées scolaires, les examens à préparer, les zones de vacances. J’imaginais l’âge de leurs pères, l’étendue de leurs privilèges. Je méditais sur ses amants, sans m’y attarder. J’espérais simplement qu’ils fussent doux et attentionnés, souples et sauvages. Nous nous retrouvions le soir côte à côte, je tapotais sur mon portable, elle lisait des livres d’Histoire. Elle était souvent sortie, elle aimait faire la fête et tout ce qui va avec. J’espérais qu’elle ne tomberait pas dans les bras de quelqu’un (quelqu’une, au fait ?) qui la ferait souffrir. On en parlait en rentrant du cinéma. J’argumentais avec des exemples tirés de mon expérience personnelle, elle m’écoutait en silence, l’air de rien et les yeux sur le trottoir.

Arriva un soir où je me surpris de penser qu’elle n’était pas apparue dans mon esprit pendant toutes les heures du jour. J’en conçus une sorte de nostalgie. Curieusement, c’était bon. J’ai senti des fourmillements dans les jambes, un grande fatigue et je me suis endormi sans elle, pour la première fois depuis plusieurs milliers de nuits. J’ai dormi douze heures. Le lendemain, prenant sur moi, j’ai essayé de retrouver, intactes, les sensations que m’avaient laissées les deux journées inaugurales de notre passion. Il m’apparut que je n’avais plus ne serait-ce qu’une idée précise de son visage. Les jours qui suivirent connurent une période de regain, une euphorie, mais j’avais l’impression que mon imagination prenait le dessus, suppléant directement aux convulsions de mon impuissance. Les mois suivants me virent tour à tour oublier le son de sa voix, perdre l’instantanéité de ses réparties ; je n’étais plus sûr de la couleur exacte de ses cheveux, du grain de sa peau, de l’emplacement de ses rides, de la largeur de ses hanches. Restait, fossilisé, le balancement de sa démarche dans le creux de mon bras et sur ma hanche lorsque nous avions marché côte à côte sous la pinède (ou près du lac, ou sur la route des Forges, je ne sais plus), et le détail photographique de ses orteils érotiquement peints dans les lanières fines de ses sandalettes bleues. Encore plus tard, je ne me souvenais plus de ses goûts alimentaires ni de son odeur corporelle du matin. J’avais perdu plusieurs kilos. Il en avait fallu des efforts pour produire une telle distance.

Elle était devenue, en définitive, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un personnage de roman.

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