Umbilicus rupestris, portrait

Crassulescente et saxicole, la plante appelée « nombril de Vénus » provoque les mots savants et convoque les genres simples. On la trouve sur les murs, au long des haies ou contre les talus ; entre les racines des arbres. On ne doit pas la confondre avec l’écuelle d’eau (ou arbre aux patagons).

En mâchonnant sa feuille, diurétique et colalogue, légèrement déprimée mais radicale et orbiculaire, comestible crue, un goût de concombre juteux se détache ; et après en avoir retiré la cuticule inférieure, on peut l’appliquer sur les plaies pour les aider à cicatriser, ou sur les brûlures, pour en calmer la douleur. On peut également, comme jadis en Bretagne, l’écraser pour culotter les poêles. Quand ses fleurs sont hermaphrodites, la partie souterraine de la plante est tubéreuse et subsphérique. Ses déclinaisons vernaculaires sont la coucoumelle, le carinet, l’escoudelle ou l’oreille-d’abbé, frères et sœurs d’empierrement ou de bocage.

Seul hiatus dans la sensualité syllabique de la succulente, sa dissémination est dyszoochore. Et l’on se doit d’y tenir, comme la corde au cou du pianiste, ou à l’âme du pendu d’Aloysius Bertrand.

illustr. un talus à Nicorps (50) orienté S. S. E.

(note réalisée avec des mots provenant majoritairement de l’article Wikipédia afférant à, lequel je remercie de)

Granville, carnet

 
 
 

On se promène sous le soleil, comme dans la toile d’un peintre anglais conservée dans le palimpseste de la rétine avec sa mémoire collective, sans précision supplémentaire ; l’idée suffit, le vent émiette les cris des enfants et ceux des mouettes dans un même élan libertaire (les cabines de plage ne sont pas encore sorties de leur emballage). On aura fait le tour de la ville en moins de temps qu’il n’en faut pour aller à Chausey, Saint-Hélier, New-York ou Southampton.

Car c’est un cap, que dis-je c’est une presqu’île, un doigt crocheté en pichenette pour déguerpir au plus vite, une langue de rochers conçue pour l’exil. Les ferries, vedettes et hydrofoils sont en éveil, diesel ronronnant au cœur du port de commerce (celui dit de plaisance est purement décoratif).

Chez ceux qui restent, amis, amants ou maris, au bar on taperait bien la belote, de comptoir bien sûr avec à la mise quelque chose à boire (à la radio on entendait Portishead, encore un coup de Radio-Nostalgie). Dehors il y aura bientôt un nouveau plan de circulation, histoire de mieux tourner en rond après les municipales et de fidéliser clients et ingénieurs de l’équipement.

Il n’empêche, la photo de ma mère à motocyclette sur la route blanche poudrée des vacances, pas loin de la villa des parents Dior en 49 – elle s’appelle « les Rhumbs », la rose des vents et on y reviendra – question départs ça se pose là.

La photo est passée comme un souvenir d’avant naissance, bribes jaunies lavées par le temps et les paroles depuis, les paroles de pluie. Et les cabines de plage reviendront toujours au même endroit avec d’autres baigneuses toujours jeunes dans des toilettes qui passent en boucle, comme la mémoire et comme la mode fait du neuf avec du vieux cheveux au vent, évidemment.

 
 
 
 
 
 
(photos à Granville, le 29 janvier 2020, la dernière datée 1949, et on dirait l’été)

 

Au personnage, la distance

Ça a mis du temps à venir. Longtemps, elle m’a hanté inlassablement, matin midi et soir. À toute heure du jour et de la nuit. Le souvenir de notre rencontre était imprévisible, brutal, entier. Incongru. Malhonnête. Sinueux. Divin. Je pensais à elle en me levant, à la toilette, aux toilettes, en enfilant mes chaussettes, en coiffant mes cheveux. En lisant, en écrivant, en écoutant de la musique. Seul, à plusieurs, en voiture, au marché, le long des chemins, à l’ombre des maïs, sous les vitraux des églises, dans la vase des havres, en boîte de nuit, dans les cols de haute montagne.

Je ne l’avais côtoyée que pendant deux ou trois jours, et encore, au creux de ces heures-là, une seule fois en tête à tête, si j’ose dire. Quelques heures, en résumé. La dernière image que j’ai d’elle est un clin d’œil, une coupe de champagne à la main, lors d’une affreuse cérémonie de clôture. Sa petite taille et son sourire éblouissant la préservaient des gestes vifs et maladroits des grands types qui l’entouraient, tout à l’alcoolisation bruyante de leurs adieux. Un instantané bien cadré aux couleurs contrastées, peut-être déjà en clair-obscur. Les heures qui suivirent ne m’ont pas laissé d’autre souvenir qu’un voyage en taxi avec vue sur la vitre embuée derrière quoi les gouttes de pluie, instables, puis en train, nacelle soumise aux mêmes conditions ; mais dès le lendemain, pressentant la catastrophe je m’étais efforcé de l’oublier, en vain. Suffoqué, flottant, j’ai fait des efforts démesurés pour ne pas m’abandonner à la langueur d’une illusion stéréotypée. Je me suis tu, je l’ai joué viril, comme un con. À peine une allusion dans un ou deux courriels anodins, comme du lait sur le feu qu’on stoppe à temps, rien de bien explicite. Black-out. Évidemment, ça m’est retombé dessus à la puissance douze.

J’ai commencé à compter les nuits. Les saisons. Je n’avais pas de photo d’elle, ou une photo dont je n’étais pas l’auteur, c’est à dire une photo qui en disait plus sur celui qui l’avait prise, que sur la personne sise dans le cadre. Je m’en étais vite séparé. Je zappai les réseaux sociaux sur lesquels elle était susceptible d’apparaître. De toute façon j’avais à disposition en permanence la couleur de ses cheveux, la teinte de son rire, le goût de sa peau et le fruit de ses gestes. Seul, parfois même accompagné, je lui parlais à voix haute. On me reprenait, qu’est-ce que tu dis ? Rien, rien. J’ai même surpris des rires, je les ignorais. Je lui faisais partager mes éclats et mes coups de gueule. En voiture : non mais regarde le panneau « voisins vigilants » ! bande de tarés par ici (accompagnant mes mots d’un geste brusque, l’auto fait un écart, grand coup de volant pour la redresser ; je l’entendais me réprimander ; moi : oh là ! la prochaine fois c’est toi qui conduis !) On a mangé de la friture au bord de l’eau. On escaladait la montagne. On regardait le soleil se coucher. Ce genre de choses qu’on fait à deux. Au musée, nous partagions des vues sur les visiteurs ; cela nous faisait rire discrètement. Je prenais en photo les gens dans la pose du visiteur de musée. Nous étions jeunes, je n’avais pas encore pris ce pli un peu triste de photographier les œuvres dans l’intention de les poster sur internet avec des mots rares et choisis, pour donner le change (cela viendrait plus tard, forcément, en même temps, d’ailleurs, que le goût pour les pâtisseries).

On écoutait la radio. Pour mieux m’inviter chez elle, imbiber en quelque sorte son intimité, j’ai cessé de regarder la télévision et j’ai failli acheter un piano à queue. Enfin, un quart de queue. D’occasion. J’ai pensé prendre des cours de solfège et apprendre sérieusement à danser. J’évaluais l’âge de ses enfants, je réfléchissais aux rentrées scolaires, les examens à préparer, les zones de vacances. J’imaginais l’âge de leurs pères, l’étendue de leurs privilèges. Je méditais sur ses amants, sans m’y attarder. J’espérais simplement qu’ils fussent doux et attentionnés, souples et sauvages. Nous nous retrouvions le soir côte à côte, je tapotais sur mon portable, elle lisait des livres d’Histoire. Elle était souvent sortie, elle aimait faire la fête et tout ce qui va avec. J’espérais qu’elle ne tomberait pas dans les bras de quelqu’un (quelqu’une, au fait ?) qui la ferait souffrir. On en parlait en rentrant du cinéma. J’argumentais avec des exemples tirés de mon expérience personnelle, elle m’écoutait en silence, l’air de rien et les yeux sur le trottoir.

Arriva un soir où je me surpris de penser qu’elle n’était pas apparue dans mon esprit pendant toutes les heures du jour. J’en conçus une sorte de nostalgie. Curieusement, c’était bon. J’ai senti des fourmillements dans les jambes, un grande fatigue et je me suis endormi sans elle, pour la première fois depuis plusieurs milliers de nuits. J’ai dormi douze heures. Le lendemain, prenant sur moi, j’ai essayé de retrouver, intactes, les sensations que m’avaient laissées les deux journées inaugurales de notre passion. Il m’apparut que je n’avais plus ne serait-ce qu’une idée précise de son visage. Les jours qui suivirent connurent une période de regain, une euphorie, mais j’avais l’impression que mon imagination prenait le dessus, suppléant directement aux convulsions de mon impuissance. Les mois suivants me virent tour à tour oublier le son de sa voix, perdre l’instantanéité de ses réparties ; je n’étais plus sûr de la couleur exacte de ses cheveux, du grain de sa peau, de l’emplacement de ses rides, de la largeur de ses hanches. Restait, fossilisé, le balancement de sa démarche dans le creux de mon bras et sur ma hanche lorsque nous avions marché côte à côte sous la pinède (ou près du lac, ou sur la route des Forges, je ne sais plus), et le détail photographique de ses orteils érotiquement peints dans les lanières fines de ses sandalettes bleues. Encore plus tard, je ne me souvenais plus de ses goûts alimentaires ni de son odeur corporelle du matin. J’avais perdu plusieurs kilos. Il en avait fallu des efforts pour produire une telle distance.

Elle était devenue, en définitive, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un personnage de roman.

Toussaint, ouvertures

 

 

 
 
 
 

À Pirou, dans la Manche, dans la venue du soir et dans les rues, allées et venues de passants promenant. Vitrines illuminées et terrasses chauffées au gaz de ville. Dans une cour, un arbre semble s’être réfugié là comme le dernier de son espèce, à bout de souffle, ébouriffé, haletant. En quarantaine avant l’arrivée des scientifiques, puis des médias.

À la faveur d’une marée à fort coefficient, l’estran s’est élargi démesurément. À l’horizon, un ciel clair ou un ciel orageux, difficile à interpréter. Il fait toujours plus doux ou plus colérique ailleurs qu’au-dessus de sa tête. La profondeur de champ est variable, fluctuant au gré du contraste. L’île de Jersey – île aux trésors – reste une menace dans son assoupissement. Comme souvent, dans ce désert de sable et de vase, à perte de vue, là où il n’y a rien, on trouve le tout. Le repos, celui des marins ou celui des cendres. L’ouverture aux défunts qui sont, comme on le ressent à l’allonge, plus présents après leur mort que de leur vivant.

 
 

photos: Pirou, le 31 oct. 2019

Vers Hambye, chemin creux

Les pas sont doux, atténués par un sol meuble saupoudré de feuilles brunes et de mucus. Pour un peu, on avancerait pieds nus. Parfois, une branche morte cède sous la sandale, c’est un craquement mat émietté sous la voûte mobile et claire comme la Voie lactée. Au loin, un éclair roux ? Ce doit être un écureuil, un furet, une martre peut-être, ou bien l’une de ces bêtes anodines, furtives mais révélatrices que l’on croise dans les contes, légendes ou fabliaux. Sur les parois de la grotte végétale, un clair-obscur révèle, à son gré, de la fougère, du millepertuis, des hémérocalles. L’eau est partout dans ce milieu fragile, chemin vert et creux où se perdre absolument. C’est une des routes qui mènent à Hambye.

Il faut traverser le couvert de l’ancien verger, à la lisière duquel s’apprécie la majesté d’un tulipier de Virginie. Son nom seul est un roman d’aventures et son âge, approximatif, comme celui des hommes qui choisirent ici, abandonnés du monde, d’organiser leur désert irrévocable.

Les hommes. Avec l’abbaye, ils ont structuré leur monde idéal, où la fondation et les ordres s’apparient impeccablement. Les choucas et les corneilles se disputent désormais l’esprit évaporé. Des fleurs simples, mais indélébiles, habitent inlassablement les parois d’une salle qui fut peut-être capitulaire, ou simple parloir. Sous la voûte doublement céleste, comme une toile d’Hubert Robert qu’un esprit malicieux délierrerait régulièrement — et où l’on peut aussi marcher pieds nus — le vent souligne encore des proportions aussi simples et limpides que celles du chemin, dans ses talus perdu.

Une année astronomique

Il y eut un fort coup de vent accompagné d’orages secs, des orages de chaleur en brouhahas cinétiques, camaïeu de gris si doux à l’œil par-dessus celui des haies et des pâtures. Les esprits de la dépression se révoltaient, dans le ciel comme sur la terre. Une dépression bien creusée, entendait-on à la radio, un mal dont la force est inversement proportionnelle à la baisse d’humeur qui meurtrit le cœur des hommes, quand on appelle ce mot.

L’esprit du vent contrarie celui des âmes, par contamination. L’esprit des fils téléphoniques ne s’accommode plus de celui des oiseaux. L’esprit des oiseaux se réfugie dans les trous du mur en terre sous le toit.

L’esprit des brins de luzerne et celui des brins d’orge, l’esprit du talus, l’esprit des roses, tous les esprits au-delà de la clôture voudraient faire un festin avec l’esprit de la langue, belle marieuse.

( je me souviens comment tu jouais de la mandoline, au pied du lit ou dans la cuisine avec les légumes d’été, de la même façon précise, chignon relevé sur ta nuque inimaginable et vertigineuse. Tes doigts sentaient l’ail et la sève nuit et jour)

Après quoi, on retourne en ville. La ville, si droite, si forte. La ville a résisté. La ville s’est refait une beauté. Habituellement la ville est bonne fille, la ville est confiante. La ville est de bonne humeur, la ville nous joue des tours.

La ville nous fait rire. Pour la ville on reste debout. Pour la ville on s’habille. En ville, par la ville, à travers la ville, dans la ville, on ne sait plus comment dire. Le pire serait de s’écœurer du mot ville, et le pire n’est peut-être pas à venir, risquons l’idée.

(les yeux des araignées brillaient la nuit sous le toit de la grange

ou alors, il n’y avait pas de grange)

Au retour, dans la solitude du hameau dépeuplé — vacances, travaux d’été, travail tout court, j’aime encore et toujours l’étreinte et la peau du grand arbre, qui laisse sur la joue et sur la poitrine ses larmes de miel. Pour combien de temps encore ?

À tendre l’oreille aux bruissements de son fût, mille grillons chatouillant le tympan en alerte, je l’avais oublié : j’aime aussi le bruit des enfants dans la maison, dans l’escalier, au grenier ; le silence subit qui suit une bêtise à la sonorité imprévue. Ouf ! on l’a échappé belle

À la toute fin du jour la beauté du soir, une nouvelle fois, laisse sans voix. Le disque solaire, imperceptiblement s’éloigne des tours de la cathédrale pour y revenir — vraisemblablement à l’identique, dans une année astronomique.

Et puis le ciel s’est dégagé

Ça commence par une image simple, une image de la campagne. Des hirondelles se sont rassemblées sur une portée de fils électriques sous un ciel gris, presque menaçant. On pourrait déchiffrer une partition musicale, simple elle aussi. Un prélude ?

Mais c’est beaucoup trop tôt pour partir, entend-on. Elles viennent à peine d’arriver. Le climat se serait-il déréglé, au point de perturber le cycle sans âge de ces petites bêtes si familières qui nichent dans nos granges et nos greniers, et ravissent l’observateur d’audacieux looping au ras du sol par les chaudes après-midi d’été ?

Et puis le ciel s’est dégagé. Dans les trouées des nuages, du bleu, un bleu très sombre. Il fait frais, presque froid, le vent du nord souffle en rafales. Il est difficile de croire que des gens, pas loin d’ici, souffrent de la chaleur. La semaine dernière, le feu ronflait dans la cheminée dès le début de soirée. Ah, s’il était possible de brasser tout ça et d’égaliser les chances, s’il était possible… Mais il est déjà tard, on se persuade comme on peut avec nos petits gestes dérisoires.

Sur une autre image, on voit des enfants traverser la rue dans Coutances. La photo les immobilise sur le passage piéton, comme les hirondelles sur leur fil, ou les musiciens pieds nus sur la pochette d’un album des Beatles. Tout le monde se persuade qu’il finira bien par faire chaud, alors on force le destin en s’habillant léger. La peau, peu confiante en l’allant de son propriétaire, se hérisse en chair de poule. Les mollets et les avant-bras trop blancs sont comme la peau d’une semoule au lait. On se frictionne vigoureusement, l’air de rien. Non non, il fait bon, juste un peu frais. Mais le pas est vif, on ne traîne pas.

Sous les halles de la salle Marcel-Hélie, le marché du jeudi. Comme partout, la concurrence est rude avec le commerce de grande surface et les autres marchés opportunistes des stations balnéaires. Le nombre de commerces s’en ressent. Viennent ici en client les fidèles, et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas prendre la voiture.

Au centre de la salle polyvalente (handball, basket et concerts de jazz du festival), sont assises sur des bancs parallèles, se faisant face, quelques personnes des deux sexes, dans l’âge, ou sans âge. Une observation trop rapide pourrait laisser croire qu’elles font une pause, prennent appui pour s’entrenir du pays. Mais non, pas seulement. À leur pied, des paquets, un cageot ; elles sont venues ici proposer une récolte particulière, le fruit de leur jardin. Ça parle, ça négocie. Il y a une circulation. Une façon comme une autre de rencontrer les amis, partager les dernières nouvelles ; c’est le club urbain des rencontres rurales.

Devant la salle, rue de la Halle au Blé, parmi fripiers et vendeurs de tout-venant, un marchand de dentelle. Inutile d’en vérifier la qualité ou la provenance, dans le mot de Coutances il était dit qu’il y aurait de la dentelle, et dentelle il y a devant la façade joliment courbée de la reconstruction d’après-guerre aux garde-corps si simples, si fins.

De la dentelle au vent, comme un pied de nez dans le centre ville bombardé puis rebâti en ordre dispersé au gré des desiderata des intervenants.

Une dentelle à point nommé contre le vent mauvais

Le soir, le jardin s’agrandit vers l’ouest en un paysage de peintre hollandais. Les bêtes gardent leur distance et dévisagent le personnage nouveau venu qui a toujours  froid dans le vent pourtant faibli.

Les couleurs, au contraire, se réchauffent, comme tout un chacun. Et l’on entend Verlaine :

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous »

En coup de vent

Reprendre son outil après un mois d’absence, être surpris de le découvrir en friche ; les commandes de l’éditeur de blog ne sont plus les mêmes, il y a eu une « mise à jour ; la présentation diffère, je ne m’y retrouve plus. Advienne que pourra, espérons que les textes seront lisibles et les images correctes. C’est comme une expérience neuve, toujours sur le métier, etc.

Reprendre, donc, au 1er mai, de retour d’en ville où j’ai sacrifié avec bonheur au rite du brin de muguet à l’adresse de la bien-aimée, même si une partie du jardin en est jonchée (de muguet, et de bien-aimées, aussi, en souvenirs lointains mais encore accessibles). Les joies d’une observance, en quelque sorte. Un devoir léger, et consentant.

Je croisai José au retour (j’ai dit quelques mots du personnage un jour de ronde, c’était chez l’ami D.H. J’y fus bavard, je tâcherai désormais de l’être un peu moins — À propos de ronde, je ne participerai pas à celle qui vient, le 15 mai. Bien sûr, il me serait toujours loisible de tenter un textulet, je pourrais toujours essayer. Mais dans l’impossibilité de disposer du temps nécessaire à l’élaboration d’un travail soigné, le présenter tel quel ne serait vraiment pas fair-play, sans parler de celui que j’aurais la responsabilité de publier. J’y reviendrai).

José vient de perdre sa femme. « Du muguet, me dit-il, je n’ai plus personne à qui en offrir… Allons, passez à la maison, répondis-je, nous nous offrirons quelques mots… » Le printemps est déjà mûr, la glycine fatiguerait presque. On laissera ici un jardin agréablement travaillé, avec le sentiment d’un devoir rendu à l’esprit du lieu.

Quelques mots, justement, d’une balade récente au bord du canal, vers l’ancien tunnel du chemin de fer. Au passage du port, un marinier chargeait l’or dans sa péniche en route pour Rouen ou Le Havre. Des grains de maïs, le chuintement du transfert via une échelle articulée depuis les silos était audible à plusieurs centaines de mètres.

Nous avons voulu vérifier un mystère. Une amie (celle d’un livre, un jour, mais pas comme à la télé) nous avait parlé de bas-reliefs étranges aperçus dans le tunnel abandonné de Chalifert. Elle n’arrivait pas à comprendre leur origine. Dans la pénombre, lors de mes nombreuses promenades je ne les avais jamais remarqués.

Effectivement, c’est tout l’appareil qui semble avoir été sculpté, et le plus étrange est que les salissures des chaudières à charbon en recouvrent une partie, ce qui ferait remonter le travail à une période bien antérieure aux tags. Or le tunnel n’a été abandonné qu’en 1985, quand l’époque des locomotives à vapeur était révolue depuis bien longtemps…

On a l’impression de se mouvoir dans un organe aux circonvolutions mobiles, ou dans les muqueuses d’un inquiétant boyau. Il y a du perplexe, du vivant et de l’archéologie dont l’emmêlement excède mes compétences. Quel artiste souterrain a pris gouge, quel tunnelier excentrique ? Travaillait-il la nuit, incognito cavernicole ? On parle de réutiliser le tunnel pour doubler l’objectif en termes de voyageurs, à l’horizon 2025. Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas le quadrupler, histoire de surperformer l’objectif ? Le Grand Paris est une aventure imprévisible, et ses penseurs, des visionnaires obsessionnels.

Mais tout de même, un tunnel abandonné aussi érotique méritait peut-être quelque prudence, un esprit de préservation ; est-il encore possible de caresser cet espoir dans le sens du poil des conservateurs ? Le TGV aérien n’a pas de ces scrupules, qui fend la bise sans complexe majeur par dessus la canopée.

Au retour, la péniche repue s’était enfoncée dans ses œuvres mortes, prête au long voyage d’une lenteur quasi anachronique, mais tellement reposant dans son économie de moyens et son rapport silencieux au paysage ; vertigineux vestige d’une époque révolue. Et son couple marinier complice en manœuvres, calmes et avenants à l’image même de ce monde parallèle, de prendre causette avec le passant, d’expliquer un détail dans l’art délicat de faire naviguer un tel véhicule dans les eaux étroites.

Il y eut aussi, ces dernières semaines, des allées et venues avec la Normandie, où nous vivrons bientôt. Plus précisément la presqu’île du Cotentin et sa région de Coutances, connue sur les prospectus pour sa cathédrale, son festival de jazz et ses pommiers à cidre. Trente cinq ans de vie parisienne, j’ai pensé qu’il était temps de les solder, et partir en bons termes. Le luxe et la fureur de ses rues, la laideur des hommes pressés me pèsent, désormais. Je n’avais encore rien dit de cela, de l’ordre de l’implicite, et ceux qui me connaissent comprendront mon silence.

Heureusement existent encore des trains permettant de s’échapper vite et en douceur du noyau atomique.*

Je poste ici quelques photos prises au gré des voyages, j’aurai l’occasion d’y revenir plus précisément dans quelques semaines. D’abord les plages, et puis la ville.

Dans « Coutances », ce que j’ai entendu d’emblée, et ce n’est pas d’aujourd’hui, ce sont des syllabes dorées et anciennes qui m’ont fait penser à un métier précis et vaguement oublié, des ouvrières attentives à leur ouvrage méticuleux. Une ouverture vers un havre, aussi. Un mot proustien qui appelle d’autres sonorités, quelque chose de travaillé. De la belle ouvrage dans l’élocution même, donc une saveur intemporelle et, je le crois fort, moderne.

Quelques raisons de se tenir droit. J’ai déjà hâte de revenir écrire dans ces murs — pour l’heure branlants — j’essaierai de le faire dans des proportions plus rigoureuses. Allons, un petit film, pour finir et comme suggéré dans le titre ! (et mon salut, bien sûr, à ceux qui seront venus faire un tour par ici).

(il faut cliquer pour lancer le film, à l’ancienne, dira-t-on…)

* Ce n’est qu’une image. En réalité il y a plus d’uranium dans le Cotentin que dans toute la région parisienne. Mais s’il fallait s’arrêter à ce détail…

Nouvelles brèves d’un monde sensible

 

Les belles chansons reprennent vie

Souvent

L’air et les paroles nous agacent

Longtemps

Près de la rivière, derrière l’aérodrome où jouent les petits Cessna, les aubépines et leurs sœurs exhalent un bonheur accessible dans l’immédiat. Un vent léger le transporte sur l’autre rive. Sans trop y croire, l’ombre s’attarde dans l’herbe mouillée. La victoire est proche (bientôt, l’odeur d’invisibles et persistants lilas ?)

En cet endroit, hier encore, des caravanes. Aujourd’hui, c’est à peine si l’on remarque un creux dans le lit défait de la clairière. Cette parole donnée, chez certains : ne pas laisser de traces.

Il y a déjà du travail dans le jardin. Ceux qui prendront la suite devront se débrouiller avec les carottes et les petits pois. S’ils n’aiment pas ça, ils pourront toujours en faire des conserves, ou les donner au Secours Populaire près du garage Renault. Ou les deux, successivement, ce qui serait encore mieux.

En attendant le moment de partir, il est agréable de jouer à la petite bête qui monte, qui monte derrière les fétuques et leurs cils hypersensibles. S’il faisait moins frais, on pourrait faire des photos de nu comme celles de Lucien Clergue dans les dunes (heureusement pour tout le monde, il y a encore beaucoup de « si » avant de passer à l’acte déclencheur).

Hier, nous sommes allés dire au revoir à l’amie C. qui se bat avec un crabe envahissant, épuisant, « un panier de vieux crabes, désormais » dit-elle. J’ai toujours admiré son petit jardin qui me semble conforme à ce que j’en lisais ou voyais, enfant, quand il était question des jardins parisiens. Un jardin qui faisait rêver, un jardin dépaysant. Un jardin où prendre l’apéro. Images vues dans des films français des années 50 ou 60, sans doute, où des grands-pères d’opérette s’endormaient sous leur chapeau de paille les dimanches après-midi, tandis que les parents s’engueulaient et que les petits-enfants allaient découvrir le monde de l’autre côté de la rue, avec à la main un Opinel ou la canne à pêche de l’ancêtre assoupi. La bande-son, du jazz manouche, forcément.

Avec C. nous regardons un album de photos d’un voyage en Norvège, il y a trente ans avec son mari. Les bateaux dans la brume des fjords, sur les photos argentiques d’un piqué et d’une douceur extrêmes, ont plus de profondeur que tout ce que l’on voit habituellement sur internet ou à la télévision. Une hallucination de la mémoire affective, certainement.

Dans la bagarre, c’est à dire le nez dans les cartons, remontant de la cave transformée au fil du temps en crypte à souvenirs, je n’ai pas oublié que ma mère aurait eu cent ans, le onze de ce mois-ci. J’ai hérité d’elle le goût de la marche et des déplacements, le plaisir du voyage. Sur la photo, à l’arrière-plan le Beaufortain me semble-t-il (je ne crois pas que ce soient les Aravis). Elle est un peu gênée, elle ne savait jamais quelle position prendre sur les photos, quelle figure adopter. Son goût de la composition, obsessionnel, était tel que rarement atteint dans les faits. D’où, peut-être, cette légère mélancolie qui tournait parfois à la déprime, cette dernière définitivement ancrée après qu’elle eût perdu sa fille. Le reste du temps elle avait été gaie, et il m’arrive encore d’entendre son rire, la nuit ou en plein jour, et je tombe sous le charme aimant de la personne qui rit. Il s’agit paraît-il d’un accident fréquent et inoffensif.

Le soir même, en sortant du Carrefour :

— Partir, partir… On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on trouve !

— Oh ça va, René. Change de disque.

[Je prie les lecteurs qui passent par ici, habituellement ou par hasard, de me pardonner ; pour des raisons techniques il me sera difficile dans les semaines à venir de leur rendre la pareille. Nous nous retrouverons je l’espère cet été, lorsqu’il fera clair]

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