Toussaint, ouvertures

 

 

 
 
 
 

À Pirou, dans la Manche, dans la venue du soir et dans les rues, allées et venues de passants promenant. Vitrines illuminées et terrasses chauffées au gaz de ville. Dans une cour, un arbre semble s’être réfugié là comme le dernier de son espèce, à bout de souffle, ébouriffé, haletant. En quarantaine avant l’arrivée des scientifiques, puis des médias.

À la faveur d’une marée à fort coefficient, l’estran s’est élargi démesurément. À l’horizon, un ciel clair ou un ciel orageux, difficile à interpréter. Il fait toujours plus doux ou plus colérique ailleurs qu’au-dessus de sa tête. La profondeur de champ est variable, fluctuant au gré du contraste. L’île de Jersey – île aux trésors – reste une menace dans son assoupissement. Comme souvent, dans ce désert de sable et de vase, à perte de vue, là où il n’y a rien, on trouve le tout. Le repos, celui des marins ou celui des cendres. L’ouverture aux défunts qui sont, comme on le ressent à l’allonge, plus présents après leur mort que de leur vivant.

 
 

photos: Pirou, le 31 oct. 2019

Vers Hambye, chemin creux

Les pas sont doux, atténués par un sol meuble saupoudré de feuilles brunes et de mucus. Pour un peu, on avancerait pieds nus. Parfois, une branche morte cède sous la sandale, c’est un craquement mat émietté sous la voûte mobile et claire comme la Voie lactée. Au loin, un éclair roux ? Ce doit être un écureuil, un furet, une martre peut-être, ou bien l’une de ces bêtes anodines, furtives mais révélatrices que l’on croise dans les contes, légendes ou fabliaux. Sur les parois de la grotte végétale, un clair-obscur révèle, à son gré, de la fougère, du millepertuis, des hémérocalles. L’eau est partout dans ce milieu fragile, chemin vert et creux où se perdre absolument. C’est une des routes qui mènent à Hambye.

Il faut traverser le couvert de l’ancien verger, à la lisière duquel s’apprécie la majesté d’un tulipier de Virginie. Son nom seul est un roman d’aventures et son âge, approximatif, comme celui des hommes qui choisirent ici, abandonnés du monde, d’organiser leur désert irrévocable.

Les hommes. Avec l’abbaye, ils ont structuré leur monde idéal, où la fondation et les ordres s’apparient impeccablement. Les choucas et les corneilles se disputent désormais l’esprit évaporé. Des fleurs simples, mais indélébiles, habitent inlassablement les parois d’une salle qui fut peut-être capitulaire, ou simple parloir. Sous la voûte doublement céleste, comme une toile d’Hubert Robert qu’un esprit malicieux délierrerait régulièrement — et où l’on peut aussi marcher pieds nus — le vent souligne encore des proportions aussi simples et limpides que celles du chemin, dans ses talus perdu.

Une année astronomique

Il y eut un fort coup de vent accompagné d’orages secs, des orages de chaleur en brouhahas cinétiques, camaïeu de gris si doux à l’œil par-dessus celui des haies et des pâtures. Les esprits de la dépression se révoltaient, dans le ciel comme sur la terre. Une dépression bien creusée, entendait-on à la radio, un mal dont la force est inversement proportionnelle à la baisse d’humeur qui meurtrit le cœur des hommes, quand on appelle ce mot.

L’esprit du vent contrarie celui des âmes, par contamination. L’esprit des fils téléphoniques ne s’accommode plus de celui des oiseaux. L’esprit des oiseaux se réfugie dans les trous du mur en terre sous le toit.

L’esprit des brins de luzerne et celui des brins d’orge, l’esprit du talus, l’esprit des roses, tous les esprits au-delà de la clôture voudraient faire un festin avec l’esprit de la langue, belle marieuse.

( je me souviens comment tu jouais de la mandoline, au pied du lit ou dans la cuisine avec les légumes d’été, de la même façon précise, chignon relevé sur ta nuque inimaginable et vertigineuse. Tes doigts sentaient l’ail et la sève nuit et jour)

Après quoi, on retourne en ville. La ville, si droite, si forte. La ville a résisté. La ville s’est refait une beauté. Habituellement la ville est bonne fille, la ville est confiante. La ville est de bonne humeur, la ville nous joue des tours.

La ville nous fait rire. Pour la ville on reste debout. Pour la ville on s’habille. En ville, par la ville, à travers la ville, dans la ville, on ne sait plus comment dire. Le pire serait de s’écœurer du mot ville, et le pire n’est peut-être pas à venir, risquons l’idée.

(les yeux des araignées brillaient la nuit sous le toit de la grange

ou alors, il n’y avait pas de grange)

Au retour, dans la solitude du hameau dépeuplé — vacances, travaux d’été, travail tout court, j’aime encore et toujours l’étreinte et la peau du grand arbre, qui laisse sur la joue et sur la poitrine ses larmes de miel. Pour combien de temps encore ?

À tendre l’oreille aux bruissements de son fût, mille grillons chatouillant le tympan en alerte, je l’avais oublié : j’aime aussi le bruit des enfants dans la maison, dans l’escalier, au grenier ; le silence subit qui suit une bêtise à la sonorité imprévue. Ouf ! on l’a échappé belle

À la toute fin du jour la beauté du soir, une nouvelle fois, laisse sans voix. Le disque solaire, imperceptiblement s’éloigne des tours de la cathédrale pour y revenir — vraisemblablement à l’identique, dans une année astronomique.

Et puis le ciel s’est dégagé

Ça commence par une image simple, une image de la campagne. Des hirondelles se sont rassemblées sur une portée de fils électriques sous un ciel gris, presque menaçant. On pourrait déchiffrer une partition musicale, simple elle aussi. Un prélude ?

Mais c’est beaucoup trop tôt pour partir, entend-on. Elles viennent à peine d’arriver. Le climat se serait-il déréglé, au point de perturber le cycle sans âge de ces petites bêtes si familières qui nichent dans nos granges et nos greniers, et ravissent l’observateur d’audacieux looping au ras du sol par les chaudes après-midi d’été ?

Et puis le ciel s’est dégagé. Dans les trouées des nuages, du bleu, un bleu très sombre. Il fait frais, presque froid, le vent du nord souffle en rafales. Il est difficile de croire que des gens, pas loin d’ici, souffrent de la chaleur. La semaine dernière, le feu ronflait dans la cheminée dès le début de soirée. Ah, s’il était possible de brasser tout ça et d’égaliser les chances, s’il était possible… Mais il est déjà tard, on se persuade comme on peut avec nos petits gestes dérisoires.

Sur une autre image, on voit des enfants traverser la rue dans Coutances. La photo les immobilise sur le passage piéton, comme les hirondelles sur leur fil, ou les musiciens pieds nus sur la pochette d’un album des Beatles. Tout le monde se persuade qu’il finira bien par faire chaud, alors on force le destin en s’habillant léger. La peau, peu confiante en l’allant de son propriétaire, se hérisse en chair de poule. Les mollets et les avant-bras trop blancs sont comme la peau d’une semoule au lait. On se frictionne vigoureusement, l’air de rien. Non non, il fait bon, juste un peu frais. Mais le pas est vif, on ne traîne pas.

Sous les halles de la salle Marcel-Hélie, le marché du jeudi. Comme partout, la concurrence est rude avec le commerce de grande surface et les autres marchés opportunistes des stations balnéaires. Le nombre de commerces s’en ressent. Viennent ici en client les fidèles, et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas prendre la voiture.

Au centre de la salle polyvalente (handball, basket et concerts de jazz du festival), sont assises sur des bancs parallèles, se faisant face, quelques personnes des deux sexes, dans l’âge, ou sans âge. Une observation trop rapide pourrait laisser croire qu’elles font une pause, prennent appui pour s’entrenir du pays. Mais non, pas seulement. À leur pied, des paquets, un cageot ; elles sont venues ici proposer une récolte particulière, le fruit de leur jardin. Ça parle, ça négocie. Il y a une circulation. Une façon comme une autre de rencontrer les amis, partager les dernières nouvelles ; c’est le club urbain des rencontres rurales.

Devant la salle, rue de la Halle au Blé, parmi fripiers et vendeurs de tout-venant, un marchand de dentelle. Inutile d’en vérifier la qualité ou la provenance, dans le mot de Coutances il était dit qu’il y aurait de la dentelle, et dentelle il y a devant la façade joliment courbée de la reconstruction d’après-guerre aux garde-corps si simples, si fins.

De la dentelle au vent, comme un pied de nez dans le centre ville bombardé puis rebâti en ordre dispersé au gré des desiderata des intervenants.

Une dentelle à point nommé contre le vent mauvais

Le soir, le jardin s’agrandit vers l’ouest en un paysage de peintre hollandais. Les bêtes gardent leur distance et dévisagent le personnage nouveau venu qui a toujours  froid dans le vent pourtant faibli.

Les couleurs, au contraire, se réchauffent, comme tout un chacun. Et l’on entend Verlaine :

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous »

En coup de vent

Reprendre son outil après un mois d’absence, être surpris de le découvrir en friche ; les commandes de l’éditeur de blog ne sont plus les mêmes, il y a eu une « mise à jour ; la présentation diffère, je ne m’y retrouve plus. Advienne que pourra, espérons que les textes seront lisibles et les images correctes. C’est comme une expérience neuve, toujours sur le métier, etc.

Reprendre, donc, au 1er mai, de retour d’en ville où j’ai sacrifié avec bonheur au rite du brin de muguet à l’adresse de la bien-aimée, même si une partie du jardin en est jonchée (de muguet, et de bien-aimées, aussi, en souvenirs lointains mais encore accessibles). Les joies d’une observance, en quelque sorte. Un devoir léger, et consentant.

Je croisai José au retour (j’ai dit quelques mots du personnage un jour de ronde, c’était chez l’ami D.H. J’y fus bavard, je tâcherai désormais de l’être un peu moins — À propos de ronde, je ne participerai pas à celle qui vient, le 15 mai. Bien sûr, il me serait toujours loisible de tenter un textulet, je pourrais toujours essayer. Mais dans l’impossibilité de disposer du temps nécessaire à l’élaboration d’un travail soigné, le présenter tel quel ne serait vraiment pas fair-play, sans parler de celui que j’aurais la responsabilité de publier. J’y reviendrai).

José vient de perdre sa femme. « Du muguet, me dit-il, je n’ai plus personne à qui en offrir… Allons, passez à la maison, répondis-je, nous nous offrirons quelques mots… » Le printemps est déjà mûr, la glycine fatiguerait presque. On laissera ici un jardin agréablement travaillé, avec le sentiment d’un devoir rendu à l’esprit du lieu.

Quelques mots, justement, d’une balade récente au bord du canal, vers l’ancien tunnel du chemin de fer. Au passage du port, un marinier chargeait l’or dans sa péniche en route pour Rouen ou Le Havre. Des grains de maïs, le chuintement du transfert via une échelle articulée depuis les silos était audible à plusieurs centaines de mètres.

Nous avons voulu vérifier un mystère. Une amie (celle d’un livre, un jour, mais pas comme à la télé) nous avait parlé de bas-reliefs étranges aperçus dans le tunnel abandonné de Chalifert. Elle n’arrivait pas à comprendre leur origine. Dans la pénombre, lors de mes nombreuses promenades je ne les avais jamais remarqués.

Effectivement, c’est tout l’appareil qui semble avoir été sculpté, et le plus étrange est que les salissures des chaudières à charbon en recouvrent une partie, ce qui ferait remonter le travail à une période bien antérieure aux tags. Or le tunnel n’a été abandonné qu’en 1985, quand l’époque des locomotives à vapeur était révolue depuis bien longtemps…

On a l’impression de se mouvoir dans un organe aux circonvolutions mobiles, ou dans les muqueuses d’un inquiétant boyau. Il y a du perplexe, du vivant et de l’archéologie dont l’emmêlement excède mes compétences. Quel artiste souterrain a pris gouge, quel tunnelier excentrique ? Travaillait-il la nuit, incognito cavernicole ? On parle de réutiliser le tunnel pour doubler l’objectif en termes de voyageurs, à l’horizon 2025. Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas le quadrupler, histoire de surperformer l’objectif ? Le Grand Paris est une aventure imprévisible, et ses penseurs, des visionnaires obsessionnels.

Mais tout de même, un tunnel abandonné aussi érotique méritait peut-être quelque prudence, un esprit de préservation ; est-il encore possible de caresser cet espoir dans le sens du poil des conservateurs ? Le TGV aérien n’a pas de ces scrupules, qui fend la bise sans complexe majeur par dessus la canopée.

Au retour, la péniche repue s’était enfoncée dans ses œuvres mortes, prête au long voyage d’une lenteur quasi anachronique, mais tellement reposant dans son économie de moyens et son rapport silencieux au paysage ; vertigineux vestige d’une époque révolue. Et son couple marinier complice en manœuvres, calmes et avenants à l’image même de ce monde parallèle, de prendre causette avec le passant, d’expliquer un détail dans l’art délicat de faire naviguer un tel véhicule dans les eaux étroites.

Il y eut aussi, ces dernières semaines, des allées et venues avec la Normandie, où nous vivrons bientôt. Plus précisément la presqu’île du Cotentin et sa région de Coutances, connue sur les prospectus pour sa cathédrale, son festival de jazz et ses pommiers à cidre. Trente cinq ans de vie parisienne, j’ai pensé qu’il était temps de les solder, et partir en bons termes. Le luxe et la fureur de ses rues, la laideur des hommes pressés me pèsent, désormais. Je n’avais encore rien dit de cela, de l’ordre de l’implicite, et ceux qui me connaissent comprendront mon silence.

Heureusement existent encore des trains permettant de s’échapper vite et en douceur du noyau atomique.*

Je poste ici quelques photos prises au gré des voyages, j’aurai l’occasion d’y revenir plus précisément dans quelques semaines. D’abord les plages, et puis la ville.

Dans « Coutances », ce que j’ai entendu d’emblée, et ce n’est pas d’aujourd’hui, ce sont des syllabes dorées et anciennes qui m’ont fait penser à un métier précis et vaguement oublié, des ouvrières attentives à leur ouvrage méticuleux. Une ouverture vers un havre, aussi. Un mot proustien qui appelle d’autres sonorités, quelque chose de travaillé. De la belle ouvrage dans l’élocution même, donc une saveur intemporelle et, je le crois fort, moderne.

Quelques raisons de se tenir droit. J’ai déjà hâte de revenir écrire dans ces murs — pour l’heure branlants — j’essaierai de le faire dans des proportions plus rigoureuses. Allons, un petit film, pour finir et comme suggéré dans le titre ! (et mon salut, bien sûr, à ceux qui seront venus faire un tour par ici).

(il faut cliquer pour lancer le film, à l’ancienne, dira-t-on…)

* Ce n’est qu’une image. En réalité il y a plus d’uranium dans le Cotentin que dans toute la région parisienne. Mais s’il fallait s’arrêter à ce détail…

Nouvelles brèves d’un monde sensible

 

Les belles chansons reprennent vie

Souvent

L’air et les paroles nous agacent

Longtemps

Près de la rivière, derrière l’aérodrome où jouent les petits Cessna, les aubépines et leurs sœurs exhalent un bonheur accessible dans l’immédiat. Un vent léger le transporte sur l’autre rive. Sans trop y croire, l’ombre s’attarde dans l’herbe mouillée. La victoire est proche (bientôt, l’odeur d’invisibles et persistants lilas ?)

En cet endroit, hier encore, des caravanes. Aujourd’hui, c’est à peine si l’on remarque un creux dans le lit défait de la clairière. Cette parole donnée, chez certains : ne pas laisser de traces.

Il y a déjà du travail dans le jardin. Ceux qui prendront la suite devront se débrouiller avec les carottes et les petits pois. S’ils n’aiment pas ça, ils pourront toujours en faire des conserves, ou les donner au Secours Populaire près du garage Renault. Ou les deux, successivement, ce qui serait encore mieux.

En attendant le moment de partir, il est agréable de jouer à la petite bête qui monte, qui monte derrière les fétuques et leurs cils hypersensibles. S’il faisait moins frais, on pourrait faire des photos de nu comme celles de Lucien Clergue dans les dunes (heureusement pour tout le monde, il y a encore beaucoup de « si » avant de passer à l’acte déclencheur).

Hier, nous sommes allés dire au revoir à l’amie C. qui se bat avec un crabe envahissant, épuisant, « un panier de vieux crabes, désormais » dit-elle. J’ai toujours admiré son petit jardin qui me semble conforme à ce que j’en lisais ou voyais, enfant, quand il était question des jardins parisiens. Un jardin qui faisait rêver, un jardin dépaysant. Un jardin où prendre l’apéro. Images vues dans des films français des années 50 ou 60, sans doute, où des grands-pères d’opérette s’endormaient sous leur chapeau de paille les dimanches après-midi, tandis que les parents s’engueulaient et que les petits-enfants allaient découvrir le monde de l’autre côté de la rue, avec à la main un Opinel ou la canne à pêche de l’ancêtre assoupi. La bande-son, du jazz manouche, forcément.

Avec C. nous regardons un album de photos d’un voyage en Norvège, il y a trente ans avec son mari. Les bateaux dans la brume des fjords, sur les photos argentiques d’un piqué et d’une douceur extrêmes, ont plus de profondeur que tout ce que l’on voit habituellement sur internet ou à la télévision. Une hallucination de la mémoire affective, certainement.

Dans la bagarre, c’est à dire le nez dans les cartons, remontant de la cave transformée au fil du temps en crypte à souvenirs, je n’ai pas oublié que ma mère aurait eu cent ans, le onze de ce mois-ci. J’ai hérité d’elle le goût de la marche et des déplacements, le plaisir du voyage. Sur la photo, à l’arrière-plan le Beaufortain me semble-t-il (je ne crois pas que ce soient les Aravis). Elle est un peu gênée, elle ne savait jamais quelle position prendre sur les photos, quelle figure adopter. Son goût de la composition, obsessionnel, était tel que rarement atteint dans les faits. D’où, peut-être, cette légère mélancolie qui tournait parfois à la déprime, cette dernière définitivement ancrée après qu’elle eût perdu sa fille. Le reste du temps elle avait été gaie, et il m’arrive encore d’entendre son rire, la nuit ou en plein jour, et je tombe sous le charme aimant de la personne qui rit. Il s’agit paraît-il d’un accident fréquent et inoffensif.

Le soir même, en sortant du Carrefour :

— Partir, partir… On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on trouve !

— Oh ça va, René. Change de disque.

[Je prie les lecteurs qui passent par ici, habituellement ou par hasard, de me pardonner ; pour des raisons techniques il me sera difficile dans les semaines à venir de leur rendre la pareille. Nous nous retrouverons je l’espère cet été, lorsqu’il fera clair]

Dans un grand à-peu-près

 

 

Pour aller à Villiers-sur-Morin on a pris la voiture, parce que l’horaire de la navette ferroviaire n’était pas commode ; avec elle nous serions arrivés ou trop tôt, ou trop tard.

C’était un chemin en boucle, repéré sur la carte et conseillé par quelques amis de balade, à partir de la mairie. Dans la région, il n’y a pas à craindre d’être désorienté, les bruits diffus mais reconnaissables des activités humaines sont autant de repères, mais une contrainte futile voulait que nous fussions de retour à midi et demi pile. Par conséquent, compte tenu du chemin estimé, nous sommes arrivés à l’heure dite au départ : neuf heures tapantes. Pour preuve, un employé municipal forcément ponctuel quittait les lieux, tandis que le clocher voisin égrenait son couplet d’heures croissant. À cet égard, la boulangerie voisine était ouverte depuis pas mal de temps, et il en restait quelques-uns, encore tièdes.

 

Ce n’est pas dans les premiers mètres que nous nous sommes perdus. J’avais oublié (ou peut-être ne l’ai-je jamais su ?) que le poète Vercors avait passé une partie de sa vie ici, jusqu’à sa séparation d’avec sa première femme. Il y écrivit, entre autres, Le silence de la mer, et chacun sait qu’il s’agit du premier ouvrage des Éditions de Minuit, en 1942.

« Je ne quitte jamais Paris, ce n’est pas bon. Je devrais de temps en temps faire retraite, à la campagne. Pour un mois, pour un an. Je m’en ouvre à Pierre Falké, très excellent illustrateur que j’ai recruté pour Allô Paris, et qui habite du côté du Morin. Justement, me dit-il, une maison est à louer dans un village voisin qui lui semble une affaire à saisir. Peu après, un dimanche, il me conduit par des sentiers champêtres à Villiers-sur-Morin, que Dunoyer de Segonzac et ses amis ont illustré par leurs gravures. Las ! je cherche une bicoque et la maison est bien trop vaste : elle est faite pour y vivre et non pour y camper. Mais d’un loyer si raisonnable ! Pas même le quart de ce que je paye à Paris. Et l’idée s’insinue. Y vivre… Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas quitter une bonne fois la ville ? Falké m’y encourage : “Vous n’avez pas idée combien on travaille mieux”. De retour à Paris, c’est fait: j’ai décidé de sauter le pas. »

(ce texte est extrait du recueil Les occasions perdues, 1932, trouvé dans ce site)

Un des premiers albums de Jean Bruller, paru chez Paul Hartmann en 1929, s’appelle Un homme coupé en tranches. Les promoteurs (et autres promus) locaux lui rendent fréquemment un hommage involontaire et cruel par un geste gratuit, et c’est une peine supplémentaire qui devient lassitude. Les hommes décidément n’aiment pas les arbres. Ils n’aiment pas grand monde, en général.

À la sortie du village, quand les chemins seraient bien entretenus il est toujours possible de se tromper de sens. Peu importe, au fond. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qui nous reste, et à propos de quoi on peut prétendre à une certaine maîtrise : le droit de se tromper. Pour le reste, ça patauge grave, comme dit la postière Maryvonne, une solide amie. Le terrain est pourtant sec, la plupart du temps ; la caillasse boit les trombes d’eau qui ruissellent au Morin.

Il y a un château ayant appartenu aux Dames de Chelles, lorsque cette dernière était une résidence royale. Une pancarte renseigne sommairement. Il était inutile de creuser plus avant cette généalogie, avec attributs, sans aucun doute, perceptions, taxes et tout le saint-frusquin. En revanche, et comme toujours, chaque allée d’herbes sauvages fait immanquablement penser à n’importe quelle photo (grise ou colorée) de Samuel Beckett posant dru, rides agrestes et regard clair. Les câbles haute tension, qui accompagnent la majeure partie du voyage, fléchis en bonne intelligence sur leurs porteurs d’acier de haute couture, ploient et croient dans le même mouvement prodigieux.

Un ultime panonceau donne à voir une gouache réalisée par l’un des peintres coutumiers du lieu aux siècles derniers, à-peu-près depuis l’endroit où nous sommes, est-il écrit. D’accord, mais c’est un grand à-peu-près, à première vue, pensai-je, avant de corriger aussitôt : l’intention est appréciable. 

Georges Rault (1897-1977) Point de vue, collection privée

Après, on est rentrés. Demain serait encore plus venteux, entendait-on. On allait voir. Aujourd’hui, c’était juste une parenthèse dans un vent relatif et modéré.

BLACK ORFEUS (Luiz Bonfà)

par Joscho Stephan, Olli Soikkeli, Stefan Berge, Jazz Club Hanover, sept 2016

Le profil bien senti du versificateur

Dimanche dernier. Une fois de plus le modèle dominant, faisant fi de ses dysfonctionnements et des tourbillons de vent contraires, déployait ses grandes figures sur la toile. Une fois de plus, c’était un devoir de faire un pas de côté, serait-ce uniquement pour atteindre la paix (le jour est bien choisi pour ça).

 

Dans cet espoir on a laissé la ville par derrière, une idée comme une autre, saugrenue pas tant, à la réflexion assez commune, donc paradoxale au mot près avec son petit côté Alphonse Allais, mais la marche se prête assez bien à la philosophie, comme entendu par les siècles passés depuis l’Antiquité jusqu’à certaines émissions sur les ondes radiophoniques.

Ensuite, une fois dévié de la route sûre pour dire les choses crûment, nous nous sommes tus (et respectons ensemble, un instant, les méditations de chacun)

Après une heure ou deux, ou trois peut-être (les distances, comme le temps se diluent, sur la plaine efflanquée), apparut un bourg largement isolé, mais à l’histoire apparemment fastueuse, au moins pour quelques-uns, nommé La-Houssaye-en-Brie. On l’a traversé sans maudire. Une ancienne famille propriétaire s’appelait Plumard, et portait bien son nom, soi-disant. Quoi qu’il en soit, le château est resté privé, et ne se livre pas facilement au regard.

C’est au tournant d’une placette excentrée, peu avant un immense champ de betteraves, que la plaque est apparue, dans le sens bien réel et coercitif de l’apparition, à moitié cachée par une haie de troènes. De l’auteur Étienne Jodelle (1532-1576), membre de la Pléiade (cf les livres poussiéreux dans les bibliothèques de quelques nostalgiques, ou désenchantés, ou pointilleux), l’encyclopédie nous dit (entre autres) : né bourgeois à Paris, il fut attiré par la noblesse, inventa l’usage de l’alexandrin dans la tragédie, mourut dans la misère, toujours à Paris (sur le médaillon de bronze, on admirera le nez à la Cyrano).

Les conditions dans lesquelles il passa une partie de sa vie par ici ne sont pas évoquées. Enfin toujours est-il que…

Admirant ta blancheur, beauté, majesté, gloire, 
Qui sur ton front placée orgueillit tout ton port, 
Et ce qui de l’esprit comme un oracle sort, 
Car c’est un Dieu renclos qui meut ce corps d’ivoire, 

(Les amours, XXXIX)

… gravé ici dans le marbre, et quelques mains complices pour rabattre en silence lierre, orties, qui viendraient à s’étendre.

Au retour, après une boucle assez élégante qui nous faisait revenir au point de départ, force était de constater que les façons de s’exprimer avaient évolué sensiblement. Nonobstant, dans le mot un peu ridicule de « préfète » il n’était pas incongru d’apprécier les deux accents successivement aigu et grave, à eux seuls ils résumaient assez bien l’urgence de la situation, in situ et partout ailleurs.

« Casse-gueule », manège

Partir tôt, matin d’hiver, gants, bonnet. Un regard sur la passerelle pour ceux d’en-bas. Pour tout commerce, bar-tabac, pharmacie. Les fondamentaux.

Le train est à 8 heures 37 et pas une de plus.

Traverser le Bois de Boulogne depuis la Porte Maillot, ou la Porte Dauphine, un dimanche matin en hiver et par temps gris, n’est pas réjouissant. Troncs glabres, lumière peu inspirée, reliefs de nocturnales inappétissants. Avec aux pavillons le vrombissement lointain et incessant des autoroutes urbaines, parfois des invisibles se hâtent, de lieu en lieu échangeant leur misère. 

Ça et là, le fantôme d’un dandy peut éventuellement rappeler de vieilles lectures. À moins que ce ne soient les vieilles lectures qui, de tout temps, préparent et anticipent l’apparition du personnage.

Dans la « Fondation » enchâssée au milieu des bois, il y a une expo (deux hommes pressés dans des salles distinctes, rien ici ne les fera se croiser, on trouvera là-dessus des pages et des pages en faisant une recherche sur le net, et mieux, en tout cas, que ne saurais le dire)

Mais cet homme, là, gardien de jour, invisible debout, tout entouré de bruits et de rien et de tout, et si seul, qui pour en parler ? Il veille aux distances de sécurité entre une oeuvre et son contemplateur. Sur les murs ? un pognon de dingue.

Il veille, et, peut-être, son esprit vagabonde et déjà n’est plus là. 

En revenant au métro par le Jardin d’Acclimatation, divertissement majeur, un manège casse-gueule, on disait autrefois, où tout le monde a sa chance de tourner en rond, seul ou accompagné.

(et par glissement d’idée, la ronde, c’est mardi, le 15

ce sera, forcément, et plus riche, et plus gai)

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