J’attendrai

La voiture est en pilotage automatique, l’Intelligence Artificielle s’occupe de tout. Par exemple, les piétons sont automatiquement détectés, identifiés, avertis, évités, chiffrés. Grâce à quoi la cabine de commande a pu être coupée de sa fonction initiale de surveillance et transformée en tourelle d’observation panoramique – salon de lecture – mini-bar, sièges avant retournés en vis-à-vis de la banquette arrière, ordinateur central polyvalent à multi-sessions. L’été peut mourir tranquille, le ciel par dessus le toit transparent défile comme un bandeau, comme un livre à rouleau, un codex. Dans chaque portière est un bac, des cyclamens ou des colchiques y fleurissent, fleurissent, hydratés par un retour du circuit de climatisation. Le moteur électrique feule sans à-coups, éternuements, couacs ou autres inconvénients. Ça baigne, non ? Osai-je (il faut faire attention à ce que l’on dit, qui pourrait être mal interprété par les écouteurs ambiants et diffuser dans l’habitacle une musique du même nom sous prétexte qu’ils auraient pris des rêves pour des réalités, croyant bien faire, donc). Dans mon coin sont restées des expressions du vieux monde, je gribouille, manie et triture les ♦ quarante poèmes ♦ (en construction, griffons furtifs aphorismes et périls) à en rester baba. Pas de quoi fouetter la queue du chat, en pense ma compagne (j’interprète et, sans doute, déforme ; il n’y a pas encore la possibilité de lire dans les pensées des autres). L’été s’achève et des mots se relèvent et en éveillent d’autres, tout n’est donc pas perdu.

Dans les bras du sophora

La gamme des verts juxtaposés couvre la vallée et la plaine ;

Et les arbres sont si profonds qu’on ne voit pas leurs fleurs.

La brise et le soleil, ne sachant plus à qui témoigner leur tendresse,

Reviennent caresser le chanvre et les mûriers.

Wang Ngan-che, Promenade en banlieue, XIe siècle

(Anthologie de la poésie chinoise classique, Poésie/Gallimard)

Sur le plateau briard, au-dessus de Montry, une parcelle est cadastrée sous le nom des Hautes Terres. Il s’y trouve un château, à l’origine du XVIe siècle, mais dont ce billet ne parlera pas. Ou alors juste une chose, par exemple et goût de l’anecdote. Le 1er juin 1940, le Colonel de Gaulle, le château étant depuis janvier le siège du Grand Quartier général français, y reçut le grade de Général de brigade. Il y rencontra, huit jours plus tard, le Généralissime Weygand, c’est à dire son chef, entrevit l’arnaque, ne convint pas qu’on pût, en un mot comme en cent, baisser les bras, exprima son désaccord, partit. On connaît la suite.

Le château est au centre d’un jardin anglais imaginé par les frères Bühler ; on reconnaît peut-être leur signature dans les bosquets de séquoias qui vont, par groupes de trois, donner au jardin une allure de scène dont on attendrait les toiles, mais les toiles ne viennent pas et le promeneur, lui, va, de mâts en mâts. Au centre du triangle, les troncs (qui à la pression du doigt résistent, mollement, on dirait du balsa cotonneux qui résonnerait creux) d’une hauteur vertigineuse, écartent leurs bras d’une ère et d’un mouvement anciens. On ne serait pas étonné de voir planer le ptérosaure ou le ptérodactyle.

C’est un immense globe vert clair, devant la façade nord du château. Il y a quelques chose qui cloche. On imagine tout de suite une illustration de Léon Benett pour La Jangada de Verne, chez Hetzel. Les prémices d’une forêt primaire, Amazonie. Le sophora du Japon, ou arbre à miel, qui en réalité vient de Chine, planté il y a à peu près deux cents ans, c’est à dire peu de temps après son introduction en Europe, a une particularité accidentelle. Une tempête le fendit en deux en 1930, mais la partie du tronc couchée continua de croître en marcottant, c’est à dire en reconstituant des racines à partir des branches au contact du sol. Comme certains hêtres, dits tortillards, Les faux de Verzy, près de Reims, ailleurs aussi certainement, ou comme les fraisiers. D’où cet aspect foisonnant, mousseux, en plusieurs dimensions, l’arbre étant désormais, sur une aire de plus de 1000 mètres carrés, plus large que haut.

Il faut pénétrer sous sa voûte — curieusement, le silence se fait, on y parle bas, comme dans une chapelle romane un peu mal en point, semi-ouverte aux vents, j’ai pensé à La Chapelle-sous-Chapaize — pour mesurer l’extrême complexité de son architecture évolutive. On ne marche pas sur les caractères effacés par les pas, par le temps, des pierres tombales, mais sur un substrat sec, sphaigneux, souple, un tapis de tourbe de la même douceur pâtissière qu’une pierre d’église. Le toit est un paradis, je n’y peux rien, et le photographier un acte dérisoire. D’ailleurs, sous l’arbre sont des peintres, et des dessinateurs.

Le sophora est un arbre solitaire qui pousse en plein vent. Il faut croire, ici, que l’absence de piétons (l’endroit est privé, l’établissement qui occupe les lieux tient beaucoup au caractère symbolique de gueule cassée, mais résilient, de la plante, l’assimilant à un totem) est favorable à la légèreté du sol, sa porosité, l’absence de poids sur le système racinaire. C’est sans doute vrai, et pourtant, à partager ainsi pendant quelques heures la vie de cette personne (ou bien plutôt étaient-elles plusieurs, je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu, il faudrait y rester des jours, faire retraite, en quelque sorte) elle murmurait, de ses gousses, des gammes, et c’était une vibration musicale, aussi, un chant. Les Gitans qui campent, par ici et en tout lieu, le diraient mieux que moi, je crois.

For Sephora

par Trio Rosenberg | Live from North Sea Jazz Festival 1994

La ronde N° 30 : Arbre(s)

C’est aujourd’hui la ronde, suite de textes en échanges
autour du thème « Arbre(s) »

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc.

J’ai le grand plaisir d’accueillir, pour cette trentième ronde, Marie-Christine Grimard, avec un phototexte des plus communicatifs, comme à son habitude.
On me retrouvera cette fois-ci chez l’ami Dominique Hasselmann. *

Merci amicalement à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, et à leurs lecteurs.

ARBRE DE VIE / ARBRE D’OUBLI / ESPOIR

 

 

Auprès de toi, l’air est plus doux
Rêver de ce qui pourrait être
Bercé dans l’ombre de tes branches
Redevenir un jeune enfant
En écoutant l’oiseau chanter

Dans l’espoir fou de la jeunesse
Errant dans l’éternel printemps

Vivre sans décompter son temps
Impatient de ce qui sera
Empreint d’un espoir inconscient

Avoir tout le temps devant soi
Reprendre un peu de jours heureux
Boire à la coupe des plaisirs
Refuser de voir les nuages
Et décider que tout est beau

Derrière soi, laisser les maux

Oublier ceux qui passent et lassent
Un jour amis, un jour tueurs
Bénir les nuits où la vie danse
Laisser passer les jours d’horreur
Indifférent aux importuns

Et quand le dernier jour viendra
Se retourner sur son chemin
Penser, sans regret ni remord
Oser écrire en souriant
Il faisait très bon ici-bas
Reviendrai-je sous ces branchages …
……….… où j’ai vécu et tant aimé

Texte et photos : M. Christine Grimard

Aujourd’hui dans l’atelier :

Marie-Noëlle Bertrand
va chez Joseph Frisch
qui va chez Noël Bernard
va chez Hélène Verdier
va chez Franck Bladou
va chez Giovanni Merloni
va chez Marie-Christine Grimard
va chez Dominique Autrou
va chez Dominique Hasselmann
va chez Guy Deflaux
qui va chez Marie-Noëlle Bertrand

— prochaine ronde le 15 novembre —
  • texte disponible ici également

Les drapeaux sauvages

Tout reste à écrire: les petites bricoles ici et là à droite à gauche, tous les corps empêtrés virgules du décor, les boiteux, les bocaux, les bancals ébréchés, les dormeurs, araignées, fruits de terre et garniture, les toiles empoussiérées dans les recoins ceux qui ne sont pas sur la liste ceux qui longent les murs ceux qui ne savent pas dire ou qui n’ont jamais lu, les contraints les bannis les enfermés les noyés les salissures, les laveurs de carreaux chahuteurs de vaisselle les enivrés et les buveurs d’eau les enfiévrés les honteux les repentis, les mères abandonnées les taches de gras empreintes capitales les voix des petits enfants et les drapeaux sauvages

 

Un fil, de l’eau

Il y a deux ans, jour pour jour ou à peu près, j’envisageai une visite du Fonds Combier à Chalon-sur-Saône. Sans préparation, ce fut un échec et depuis, réflexion faite, je me suis rendu compte de l’inutilité de cette démarche ; à quoi bon manipuler, aussi minutieusement que possible, de vieilles cartes postales, photos, négatifs et positifs sans autre but que d’errer entre elles, sans projet, en somme. Il fut plus agréable, en définitive, de flâner le long de la Saône, sans but non plus mais en simple et attentive compagnie.

Hier après-midi j’allai voir une expo au Centre d’art de l’ancienne synagogue de La Ferté-sous-Jouarre. Deux voisines – et amies – Claude Baudin et Dominique Barberet Grandière (que j’abrège en DBG sur Twitter) y exposent, parmi d’autres artistes, leurs livres d’art, simples, complexes  ou leporellos (l’un d’entre-eux aussi beau et long qu’un jour d’hiver tardant à se lever), la plupart confectionnés par elles-mêmes. Au mur, quelques belles photos de Claude, qui travaille le numérique avec des procédés anciens. Leur site « la baraque de chantier » donne une idée plus précise de ce que je ne saurais dire. Je n’avais pas eu la possibilité d’aller, en Bretagne, vers Plougrescrant cet été, alors c’est une joie de les voir ici, en translation d’ouest en est, en quelque sorte. Suivent quelques photos plus ou moins explicites et à la volée de l’événement, et de ses à-côtés.

Claude Baudin et... DBG

 

 

 

*

L’endroit est aussi le musée André Planson, né sur le quai de l’autre côté de la Marne et dont l’ombre lumineuse plane à l’étage, en particulier ses gouaches extraordinaires de fraîcheur et de spontanéité (curieusement, cela se sent moins dans ses huiles sur toile, à mon sens plus convenues). En accord avec l’atmosphère, comme une évidence, revient  alors le souvenir de Pierre Mac Orlan qui submerge tout, et qui vécut pas très loin d’ici, à Saint-Cyr-sur-Morin (les photos devaient être interdites, je demande pardon à qui, de droit ou d’usage, entretient les lieux).

Et puis décidément, le fil de l’eau ne nous quitte pas ; on sait depuis longtemps ce que cela veut dire, plus ou moins.

Suippes, 1940

 

 

La part des anges

Il a fini par pleuvoir, mais une pluie si fine que seul le ciment dans l’allée s’en est aperçu, s’assombrissant au matin. On se demande à qui peuvent bien faire plaisir les premières ondées d’automne, inutiles aux feuilles des arbustes, d’ordinaire habituées à humer l’air nocturne et humide, autant qu’aux arbres, dont les racines profondes ne sentiront aucun changement dans leur métabolisme souterrain ; elles sont semblables à une mesure gouvernementale démagogique en faveur de telle ou telle « catégorie » et dont personne, en définitive, n’aperçoit jamais le présumé bénéfice ; elle finira, dans l’esbroufe, par s’évaporer comme la part des anges, au profit d’opportunistes champignons.

Enfin, ne perdons pas l’horizon pour autant. La pluie, même timide, reste un bienfait.

Avant de s’endormir, en mains L’homme approximatif, de Tzara (Tristan), quelques lignes seulement d’une page au hasard. Les mots claquent comme une voile au vent. À mon côté, son sommeil agité, presque intranquille. Je lis à voix douce quelques mots, elle s’apaise ; se retourne lorsque je cesse de lire, ma voix seule pour la soulager semble-t-il. On dirait alors qu’elle écoute, réfugiée dans ma lecture, sérieuse et attentive dans un sommeil pourtant devenu profond, inatteignable. Il faut, détachant les mots, se recentrer autour de l’étoile : le grain du papier et son odeur de cendre se répandent dans toute la chambre.

La paume de l’oreiller gonflée pour les absorber (les mots, le papier, les cendres, la ligature de l’œil, et toute la chambre).