La ronde N° 31 : Figures (par Marie-Christine Grimard)

C’est aujourd’hui la ronde, suite de textes en échanges
avec pour thème le mot « Figure »

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc.

Je reçois à nouveau (le hasard en a décidé ainsi, et je ne m’en plaindrai pas) Marie-Christine Grimard, auteur du blog Promenades en Ailleurs
Et c’est Giovanni Merloni qui me fait le plaisir de m’accueillir sur le portrait inconscient

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, et à leurs lecteurs !

Figures à géométrie variable

Les figures réalisées par ces patineurs sont autant d’exploits. Ils enchaînent arabesques et pirouettes, semblant défier les lois de la pesanteur à chaque instant. Ils gravent dans la glace et dans l’esprit des aficionados, le souvenir de leur sillage impeccable, peu importe si les juges ne leur accordent pas la suprême récompense. Parfois les nuits d’hiver, la glace qui glisse sous le vent, rêve aux figures qu’elle a gardées en mémoire et dessine sur les fenêtres les guirlandes de volutes dont elle se souvient.

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Ma chérie, je n’ai plus figure humaine, regarde ce que ce coiffeur a fait de moi. Je lui ai demandé d’égaliser les pointes et il est parti sur ses grands cheveux, à grand renfort de ciseaux aiguisés qu’il agitait au-dessus de ma tête. Je le voyais dessiner des grands cercles concentriques de plus en plus serrés me demandant quelle figure géométrique, triangle, losange ou pentagramme, trônerait au sommet de mon crâne à la fin de son délire.

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Le visage de cet homme me rappelle une figure géométrique : un carré ou plutôt un beau cube lisse aux arêtes saillantes, sans un poil sur le caillou, les oreilles collées à son crâne dans le sens du vent, les yeux enfoncés et le nez aplati comme si rien ne devait dépasser de sa personne. Une vraie figure de statue de sel, imperturbable et tellement sûr de lui, qu’on a envie de voir un oiseau le prendre pour perchoir pour lui rabattre son caquet !

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Je vous demande d’écrire un texte d’invention, vous avez tout loisir de choisir librement votre sujet, en utilisant cependant toutes les figures de style apprises depuis le début de l’année. Votre texte devra se développer comme un arbre dont on suivrait la croissance des branches harmonieusement construites, dans un registre réaliste. Les figures de style apparaîtront comme autant de perles agrémentant le texte pour mettre en valeur vos idées. Vous avez quatre heures.

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Figurez-vous qu’un jour j’aurai le temps de l’écrire ce roman surréaliste où les plantes s’empareront du monde pour se venger de ce que les hommes leur ont fait subir depuis leur apparition sur terre. Elles s’affranchiront de leur immobilité, franchiront les limites de l’inimaginable et feront disparaître les vestiges de la civilisation humaine sous un tourbillon de vrilles et de feuilles.

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Finalement, je ne sais quelle figure choisir, tous ces textes feraient bien le début d’une belle histoire à figure humaine ou pourquoi pas les aventures d’une figure de proue ! En ces temps de récompenses littéraires, il suffirait de laisser les mots s’étirer sur la page en prenant le temps de les écrire en suivant les lignes comme on suit le vol des oies sauvages…

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Texte et photos M Christine Grimard

— prochaine ronde le 15 janvier —

Il fait froid, paraît-il

Quand on passe la main sur le dos du monde, au début c’est doux, et puis ça frotte, ça pique. Ça fait mal et ça fait du bien, ça fouette le sang. Partout l’on s’y tient comme on peut, les jambes en forme de chevalet planté là et pas toujours au bon endroit, trop de ceci pas assez de cela, allons bon, on s’arrangera bien par la suite avec les couleurs en tube, penser à bien mélanger les pinceaux.

Ici, la rumeur de la ville arrive comme une nuée d’oiseaux. On reconnaît l’espèce à son vol, elle se pose sur un tas de grain puis elle repart en froufrou décroissant, bientôt suivie d’une autre vague ou par un individu solitaire tout entouré de sa voilure. À un jet de pierre (et demi) il toise son monde et puis s’en va, laissant l’observateur dans des pensées elles-mêmes de plus en plus lointaines, et les deux solitudes de s’amplifier mutuellement.

Les grains repartent par bateau après un séjour d’ensilage pour leur faire oublier tout ce qu’ils ont appris de la nature, comme écouter l’orage qui tombe, se sécher dans le vent sans bouger, sentir la petite bête qui vient se frotter sur le ventre le soir en regardant le dernier rayon de soleil, etc.,  et se bien comporter à présent dans le cœur des péniches et sur les fléaux de la balance commerciale.

Les gens vont bientôt revenir du travail, chacun reprenant le cours de son autoradio là où il l’avait laissé le matin. Monter dans sa voiture est déjà mettre un pied chez soi, les moins aimables en ménage ont déjà un doigt sur le klaxon et un pied dans la soupe. Le container à verre déborde, on dirait une écume de rage. J’attends toujours qu’il soit plein pour y déposer les bouteilles, on ne sait jamais, un enfant qu’on risquerait de réveiller.

Le soleil bas cogne contre le mur blanc cassé du jardin, vieil or réfléchi par la toile il inonde les basses branches de l’if. If you please, a little more hot heat, do you want to? semble-t-il dire avec ses bras de gospel. Qui diable a eu l’idée de planter là, et si près de la maison, un if – dont la baie est toxique – dans ce jardin pour le reste si avenant ? Un misanthrope, une misanthrope ? (Le genre de certains individus n’est pas pertinent.) Je me contente, une fois l’an, de l’escalader par la face est pour lui tailler la barbe au nez. C’est un bon exercice qui a juste besoin d’une corde et si l’on ne s’y pend pas, c’est du sérieux. D’ailleurs, son profil perdu devenu asymétrique fait de l’arbre un membre de la famille qui, dans la lumière du soir, viendrait nous gesticuler sa joie.

Des iris, pas encore divisés, les rizomes (I got rythm, I got music, I got my gal, who could ask for anything more?) font penser à la naissance des statues dans Les Jardins statuaires de Jacques Abeille. Sauf qu’ici, la pouponnière est en même temps le cimetière des escargots. Ils ont dû trouver là un terrain favorable pour mourir, comme la savane des éléphants ou les abysses des grands cétacés. De sorte que le calcium du gastéropode serait assimilé par les radicelles de la statue naissante ? Il est plaisant d’imaginer que peut-être, suivant le même processus quasi révolutionnaire, les squelettes des habitants préhistoriques trouvés au fond du jardin sous le nom de Sépulture du Mouton Noir (et rapidement laissés en paix, l’immobilier ayant toujours le dessus) continuent de se métamorphoser dans nos courges, salades, tomates et radis. Cela vaut le coup d’être remué, comme hypothèse, de quel bois mêlé nos os sont faits.

On entend encore quelques rares bestioles qui radotent avec discrétion. Les couleurs au ras du sol se sont rafraîchies. Les lombrics, mulots et autres musaraignes ont muré leur logis. L’horlogerie, parlons-en, ne s’est pas déréglée, ce sont les aiguilles qui ont été dévissées, trafiquées et remontées sans précaution.

Il paraît qu’il fait froid dehors, avec un contraste saisissant entre le nord et le sud. Une bonne pluie de printemps simplifierait les choses.

L’arbre sur la montagne

Samedi dernier en rentrant des courses, dans la rue devant chez toi tu croises un voisin venu te rendre un livre à lui prêté quelques jours plus tôt. Il te dit un truc auquel attention tu ne portes sur-le-champ : Merci l’ami puis, après un silence, Merci frère. Deux secondes plus tard tu te souviens que personne ne t’a appelé frère depuis plus de 40 ans. Tombent les dominos vers le passé, vers les tombes qui tombent à leur tour.

Toi si petit ordinairement, perdu parmi les flux, tu t’en sens grandi, transformé indiciblement, mais ça peut s’exprimer. L’air est plus léger, le bruit des heureux s’estompe, les pauvres mystères réintègrent leur sens exact de pauvres mystères et le sens des maux en est tout modifié. La ville bruisse de milles gestes par-delà les murs de la gare, on entendrait les baisers voler. D’ailleurs, il s’en faut de peu pour que l’ami tu n’embrasses.

Le lendemain midi, on pouvait lire dans Le Monde un entretien avec Élisabeth de Fontenay. Le journal interroge chaque semaine une personnalité sur les instants décisifs de son existence. La philosophe, après avoir retracé le secret dont furent entourées, en famille, ses origines juives, évoque son frère déficient. À son propos, elle a ces mots :

« Il a fait de moi une femme de gauche. Il m’a fait détester tout ce qui est de l’ordre de la compétition, de la rivalité, de la performance, j’ajouterais même des grandes écoles, moi qui aurais pourtant rêvé d’être normalienne. Entendre des parents se vanter de ce que leur enfant est le meilleur en classe m’est odieux.

Mon orientation politique vient donc de lui. Un rejet du libéralisme et la volonté d’un État protecteur pour les plus faibles, pour ceux qui boitent et peuvent tomber sur le bas-côté de la route. Je ne peux pas dire que ce fut mon maître spirituel ou mon ange gardien, mais il a veillé sur mon parcours, m’a empêchée d’écrire des bêtises, de m’égarer dans une croyance en la toute-puissance des idées et m’a protégée de tout excès politique.

Sans doute est-il aussi à l’origine de mon intérêt et de mon combat pour les animaux, leur vulnérabilité et leur sensibilité. Je comprends aujourd’hui que c’est à son mystère que je dois d’avoir réfléchi plus avant. Il est à la source, avec mon origine juive, de mon choix de la philosophie. »

Nous ne sommes pas des saints, mais nous sommes au rendez-vous. Combien de gens peuvent en dire autant ?

Samuel Beckett, En attendant Godot

Les prénoms ont été modifiés

… et le titre aurait dû l’être aussi, mais il était déjà prévu, et écrit, avant de me souvenir à quel point l’ordinateur est un être vivant.

C’est tombé en panne à peu près au même moment : ordinateur, portable, mobile. Tout comme une consécration de l’obsolescence programmée, la victoire des multinationales. La tablette seule échappa au désastre, une bouée de sauvetage. Le PC, c’est différent, seul outil réellement indispensable dans la clique électronique, d’usage quotidien, si l’on veut. Son histoire remonte à loin, lorsque j’étais assez féru pour le construire par mes propres moyens, comme un Meccano pour adulte ; il faut dire aussi qu’on s’y retrouvait, question budget. Il suffisait juste de changer une pièce de temps à autre, ça s’apprenait au fur et à mesure. Il fait depuis toujours partie de la famille, à tel rang que lorsque son cœur a lâché, j’étais à son chevet jour et nuit dans l’attente de la greffe. Depuis, l’opération ayant réussi, avec juste quelques séquelles périphériques, je le ménage et lui procure une douce convalescence, d’où mes minces apparitions par ici. En contrepartie, il me laisse prendre du bon temps entre les mains expertes des maîtresses que sont les livres. Riche consolation, dont le ménage ne pâtit ; mieux, s’améliore, se complique.

Je me demandais s’il  existait encore en ville des cybercafés, pour faire des rencontres et partager ses peines ? Des endroits, aussi, où l’on recopierait en catimini un billet rédigé auparavant sur papier ? Ce qui n’est pas d’une grande utilité pourtant, puisque le contact du clavier est saisissant, et malgré une bonne préparation on finit toujours par broder différemment, réécrire, refaire, et c’est toujours autre chose que l’on a sous les yeux au moment d’appuyer sur la touche Envoi. Le clavier est une peau, et sous la peau, la chair.

Hier soir, avec un smartphone moribond mais pas encore myope, j’ai pris trois photos (on les verra plus tard) avant d’aller cueillir, au fond du jardin, deux citrouilles, dont l’une deux fois plus grosse que l’autre, en dépit de soins identiques. (Deux citrouilles ! pour combien de litres d’eau ? Maintenant que la pluie est interdite, sauf en quelques régions où elle se mue en fléau, la chair végétale finira par coûter bien cher.) Ce faisant, m’accompagnait en chemin, ébouriffé et sautillant, le premier rouge-gorge, déjà copain. On se serait cru dans l’illustration allégorique d’un vieux livre pour enfants. Il était dit qu’on en arriverait là, un jour ou l’autre…

En un mot, les amis, et vous qui passez là, je vous dis à bientôt.

Précisions sur un flou

(en cliquant sur la photo, l'« accord » apparaît)

Il a fallu, d’un disque dur moribond extraire le suc et faire le tri, exactement comme, lors d’un déménagement, on se débarrasse des vieux livres devenus encombrants (plus rarement des vêtements, qu’on use généralement jusqu’à l’accident textile) ou, même sans déménager, quand leur abondance met en péril l’équilibre du lieu, et là qu’en faire, qui en voudra, où aller ? De ce disque, donc, récupérer l’essentiel, s’apercevoir que plus de dix ans de photos pèsent moins lourd que quelques heures de vidéo HD (qui passeront à la trappe), par conséquent se dire avec joie qu’il sera possible de les garder toutes, chic.

En jetant un œil rétrospectif sur les photos, une teinte ocre m’a surpris en début d’année 2010, mois de février. Il serait facile, en croisant avec les archives papier, de savoir ce dont il était question, mais le flou des personnages au moment du salut à la fin du concert (tout le monde semble avoir le sourire, à l’exception notable du violiste, étonnamment hiératique), où je ne reconnais personne (j’en étais pourtant bien proche) si ce n’est, sous le « ci-gît » (dont j’ai aussi oublié le nom) de l’église de Bry-sur-Marne, la silhouette tremblée d’Hélène Dufour, claveciniste du Capriccio Français, me fait penser – bien involontairement – à certains portraits de Gerhard (et non Karl) Richter ; le flou donc m’a rafraîchi la mémoire vers une musique paradoxalement très précise dans sa notation, peut-être une cantate de Bach (je ne prends pas beaucoup de risques) interprétée légèrement et avec netteté, je n’en doute pas (Hélène Dufour), et la photo de l’accordeur venu régler le positif avant le concert est une clé supplémentaire dont je ne me servirai pas pour éclairer ma lanterne, ou déjaunir les vieux souvenirs, quitte à reculer de quelques pas pour mieux voir la précision du tout.

Pluies fines – 6/6

Eaux, ponts, traverses… l’objectif s’embue, et l’esprit fourbu retient ce par quoi il a commencé, les gravures et illustrations des livres de géographie, temps primaire, temps prioritaire. La rareté des images les faisait s’imprimer en mémoire plus durablement, elles reviennent donc de temps en temps en pure anachronie. La dernière pensée du mourant contemporain serait-elle pour le pont du Gard, ou les roches Thuillière et Sanadoire ? Au fait, s’accordent-elles en genre et en nombre, comme les roues de bicyclette de Marcel Duchamp ?

 

Épilogue

 

 

Peaux, sons, renverses. La fibre n’atteint pas le cœur de la maison, pas encore, mais tu ris, de me voir si boueux, en ce terroir et ton rire, et tes fibres radieuses me font l’âme aussi légère que les ciseaux de Matisse, des ciseaux à bout rond, sans pouvoir de blesser. Plus de jambes, oubliées les jambes, inutiles à cette heure. Dans la boîte aux lettres, il y avait un prospectus vantant le confort moderne d’une construction Bouygues. Le lacérant, nous en fîmes des lanières, si vite incendiées dans la cheminée où montaient des petites étoiles de fatigue phosphorescentes.

 

 

(Fin)