Pour aller à Villiers-sur-Morin on a pris la voiture, parce que l’horaire de la navette ferroviaire n’était pas commode ; avec elle nous serions arrivés ou trop tôt, ou trop tard.

C’était un chemin en boucle, repéré sur la carte et conseillé par quelques amis de balade, à partir de la mairie. Dans la région, il n’y a pas à craindre d’être désorienté, les bruits diffus mais reconnaissables des activités humaines sont autant de repères, mais une contrainte futile voulait que nous fussions de retour à midi et demi pile. Par conséquent, compte tenu du chemin estimé, nous sommes arrivés à l’heure dite au départ : neuf heures tapantes. Pour preuve, un employé municipal forcément ponctuel quittait les lieux, tandis que le clocher voisin égrenait son couplet d’heures croissant. À cet égard, la boulangerie voisine était ouverte depuis pas mal de temps, et il en restait quelques-uns, encore tièdes.

 

Ce n’est pas dans les premiers mètres que nous nous sommes perdus. J’avais oublié (ou peut-être ne l’ai-je jamais su ?) que le poète Vercors avait passé une partie de sa vie ici, jusqu’à sa séparation d’avec sa première femme. Il y écrivit, entre autres, Le silence de la mer, et chacun sait qu’il s’agit du premier ouvrage des Éditions de Minuit, en 1942.

« Je ne quitte jamais Paris, ce n’est pas bon. Je devrais de temps en temps faire retraite, à la campagne. Pour un mois, pour un an. Je m’en ouvre à Pierre Falké, très excellent illustrateur que j’ai recruté pour Allô Paris, et qui habite du côté du Morin. Justement, me dit-il, une maison est à louer dans un village voisin qui lui semble une affaire à saisir. Peu après, un dimanche, il me conduit par des sentiers champêtres à Villiers-sur-Morin, que Dunoyer de Segonzac et ses amis ont illustré par leurs gravures. Las ! je cherche une bicoque et la maison est bien trop vaste : elle est faite pour y vivre et non pour y camper. Mais d’un loyer si raisonnable ! Pas même le quart de ce que je paye à Paris. Et l’idée s’insinue. Y vivre… Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas quitter une bonne fois la ville ? Falké m’y encourage : « Vous n’avez pas idée combien on travaille mieux ». De retour à Paris, c’est fait: j’ai décidé de sauter le pas. »

(ce texte est extrait du recueil Les occasions perdues, 1932, trouvé dans ce site)

Un des premiers albums de Jean Bruller, paru chez Paul Hartmann en 1929, s’appelle Un homme coupé en tranches. Les promoteurs (et autres promus) locaux lui rendent fréquemment un hommage involontaire et cruel par un geste gratuit, et c’est une peine supplémentaire qui devient lassitude. Les hommes décidément n’aiment pas les arbres. Ils n’aiment pas grand monde, en général.

À la sortie du village, quand les chemins seraient bien entretenus il est toujours possible de se tromper de sens. Peu importe, au fond. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qui nous reste, et à propos de quoi on peut prétendre à une certaine maîtrise : le droit de se tromper. Pour le reste, ça patauge grave, comme dit la postière Maryvonne, une solide amie. Le terrain est pourtant sec, la plupart du temps ; la caillasse boit les trombes d’eau qui ruissellent au Morin.

Il y a un château ayant appartenu aux Dames de Chelles, lorsque cette dernière était une résidence royale. Une pancarte renseigne sommairement. Il était inutile de creuser plus avant cette généalogie, avec attributs, sans aucun doute, perceptions, taxes et tout le saint-frusquin. En revanche, et comme toujours, chaque allée d’herbes sauvages fait immanquablement penser à n’importe quelle photo (grise ou colorée) de Samuel Beckett posant dru, rides agrestes et regard clair. Les câbles haute tension, qui accompagnent la majeure partie du voyage, fléchis en bonne intelligence sur leurs porteurs d’acier de haute couture, ploient et croient dans le même mouvement prodigieux.

Un ultime panonceau donne à voir une gouache réalisée par l’un des peintres coutumiers du lieu aux siècles derniers, à-peu-près depuis l’endroit où nous sommes, est-il écrit. D’accord, mais c’est un grand à-peu-près, à première vue, pensai-je, avant de corriger aussitôt : l’intention est appréciable. 

Georges Rault (1897-1977) Point de vue, collection privée

Après, on est rentrés. Demain serait encore plus venteux, entendait-on. On allait voir. Aujourd’hui, c’était juste une parenthèse dans un vent relatif et modéré.

BLACK ORFEUS (Luiz Bonfà)

by Joscho Stephan, Olli Soikkeli, Stefan Berge, Jazz Club Hanover, sept 2016