Tu cherches un endroit où lire, un endroit calme, tu files droit devant mais après la clameur familiale, cette fois-ci c’est le ciel qui gronde, les nuages menaçants finissent par passer de chaque côté, de droite et de gauche comme de lourds et lents passing-shots, tu te balades dans le terrain jusqu’à la mer, ça y est, tu as trouvé un repos (les images aperçues et fixées dans le paysage t’empêcheraient presque de lire, ne l’oublie pas), c’est assis à l’ombre de la jetée sur une pierre et sous le poids du silence que tu ouvres le livre (curieusement – et enfin – il n’y a personne ; ah si, une promeneuse, isolée à première vue, me livre une observation, le temps est émollient, mais son compagnon initialement invisible ajoute il n’y a pas de réseau),

Philippe Sollers, Fugues.

… octobre 2012 (ou toute autre date au choix dans le panorama) :

Nous sommes maintenant au 8e siècle en Chine. Nous suivons un poète de cette époque dans sa promenade. Il marche au bord d’un fleuve aux rives couvertes de pêchers, de pruniers. Il voit des bourgeons, le soleil voilé, des bassins calmes. Il pense au vide, il se vide, il devient le vide, il est ici. Après tout, il pourrait sortir de chez lui au crépuscule, en pleine ville moderne, recevoir la pluie et les trottoirs en pleine figure, les voitures, les silhouettes pressées des passants, les cloches d’une église voisine, un sourire discret, un regard. Mais non, pour l’instant son paysage est chargé de rochers, de saules, d’un sentier sous les nuages conduisant à un ravin encore caché par des bambous et des lianes. Il pense : « Nul ne sait où se trouve la source magique. » Il pense : « La connaissance intime du paysage dissout l’émotion du départ. » Il écrira des trucs comme ça en rentrant chez lui, après avoir bu un verre de vin. Il s’arrête devant des abricotiers, mais cela pourrait être ailleurs, un platane étrangement noueux ou un buisson de lavande. Il palpe, dans sa poche, son petit cercle troué de jade blanc, symbole phallique paradoxal du ciel. Il pense : « Dépouillé de tout, j’habite l’unique chambre. » Plus tard, ce sera seulement : « La nuit est calme, tous les mouvements ont cessé. » Là, on commence à comprendre : le plus simple ou le plus proche sera toujours le plus riche et le plus mystérieux. Avançons. Le Chinois a mis des sandales légères, il passe près d’un ponton, repère l’échiquier des marais, des champs, se perd un peu dans la broussaille au-delà des pins, s’approche d’un torrent qui tombe à pic dans le fleuve. Des grues volent au loin devant lui, ailleurs ce seraient des goélands ou des mouettes. Pas de lierre, mais des roseaux et des joncs. Que veut-il dire exactement lorsqu’il pense : « La beauté du paysage étend sa blessure » ? Ou bien : « Simplicité de la souffrance : agiter son éventail blanc » ? Souvenir, deuil ancien ou récent, brève cicatrice dans la vision, conscience d’un danger qui monte ? Il reprend sa marche et pense : « La simplicité souffle sur notre vie. » Il le dit encore, et cela est émouvant après treize siècles. Treize siècles ? Treize minutes ? Treize secondes ? « Le torrent clair est entouré d’épais taillis, l’eau courante a comme une pensée, l’oiseau du soir rentre avec moi. » Tu es noire et claire, tu es comme une pensée, tu rentres avec moi.

De retour en ville, le monde est proportionnellement harmonieux, bizarrement.



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