Ça commence par une image simple, une image de la campagne. Des hirondelles se sont rassemblées sur une portée de fils électriques sous un ciel gris, presque menaçant. On pourrait déchiffrer une partition musicale, simple elle aussi. Un prélude ?

Mais c’est beaucoup trop tôt pour partir, entend-on. Elles viennent à peine d’arriver. Le climat se serait-il déréglé, au point de perturber le cycle sans âge de ces petites bêtes si familières qui nichent dans nos granges et nos greniers, et ravissent l’observateur d’audacieux looping au ras du sol par les chaudes après-midi d’été ?

Et puis le ciel s’est dégagé. Dans les trouées des nuages, du bleu, un bleu très sombre. Il fait frais, presque froid, le vent du nord souffle en rafales. Il est difficile de croire que des gens, pas loin d’ici, souffrent de la chaleur. La semaine dernière, le feu ronflait dans la cheminée dès le début de soirée. Ah, s’il était possible de brasser tout ça et d’égaliser les chances, s’il était possible… Mais il est déjà tard, on se persuade comme on peut avec nos petits gestes dérisoires.

Sur une autre image, on voit des enfants traverser la rue dans Coutances. La photo les immobilise sur le passage piéton, comme les hirondelles sur leur fil, ou les musiciens pieds nus sur la pochette d’un album des Beatles. Tout le monde se persuade qu’il finira bien par faire chaud, alors on force le destin en s’habillant léger. La peau, peu confiante en l’allant de son propriétaire, se hérisse en chair de poule. Les mollets et les avant-bras trop blancs sont comme la peau d’une semoule au lait. On se frictionne vigoureusement, l’air de rien. Non non, il fait bon, juste un peu frais. Mais le pas est vif, on ne traîne pas.

Sous les halles de la salle Marcel-Hélie, le marché du jeudi. Comme partout, la concurrence est rude avec le commerce de grande surface et les autres marchés opportunistes des stations balnéaires. Le nombre de commerces s’en ressent. Viennent ici en client les fidèles, et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas prendre la voiture.

Au centre de la salle polyvalente (handball, basket et concerts de jazz du festival), sont assises sur des bancs parallèles, se faisant face, quelques personnes des deux sexes, dans l’âge, ou sans âge. Une observation trop rapide pourrait laisser croire qu’elles font une pause, prennent appui pour s’entrenir du pays. Mais non, pas seulement. À leur pied, des paquets, un cageot ; elles sont venues ici proposer une récolte particulière, le fruit de leur jardin. Ça parle, ça négocie. Il y a une circulation. Une façon comme une autre de rencontrer les amis, partager les dernières nouvelles ; c’est le club urbain des rencontres rurales.

Devant la salle, rue de la Halle au Blé, parmi fripiers et vendeurs de tout-venant, un marchand de dentelle. Inutile d’en vérifier la qualité ou la provenance, dans le mot de Coutances il était dit qu’il y aurait de la dentelle, et dentelle il y a devant la façade joliment courbée de la reconstruction d’après-guerre aux garde-corps si simples, si fins.

De la dentelle au vent, comme un pied de nez dans le centre ville bombardé puis rebâti en ordre dispersé au gré des desiderata des intervenants.

Une dentelle à point nommé contre le vent mauvais

Le soir, le jardin s’agrandit vers l’ouest en un paysage de peintre hollandais. Les bêtes gardent leur distance et dévisagent le personnage nouveau venu qui a toujours  froid dans le vent pourtant faibli.

Les couleurs, au contraire, se réchauffent, comme tout un chacun. Et l’on entend Verlaine :

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous »

6 Commentaires

  1. mchristinegrimard

    Cette fraîcheur fait du bien en ces jours où l’on étouffe jour et nuit. Vous avez choisi la bonne région compte tenu du réchauffement climatique !

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  2. Anna Urli-Vernenghi

    Dominique, j’ai expédié votre texte sur mon compte Twitter. Ça fait un peu de chiffres quelques lettres un peu de votre texte et ça continue comme ça…. Faudrait voir.

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    • Dominique AUTROU

      Merci de votre retour.
      On va mettre cela au compte des neurones qui s’affolent.
      Pour cette fois-ci seulement !
      Je crois la lisibilité retrouvée, ce soir.

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  3. Dominique Hasselmann

    Belle installation (au sens artistique aussi) !

    Coutances sera donc ton nouveau fief, payé comptant (ou content), à l’abri, dirait-on, des canicules qui nous canulent et des manifs qui démantibulent ceux qui osent encore s’élever contre un pouvoir absolu.

    La résistance – le mot de « résilience » fait vraiment huitième arrondissement parisien – s’est toujours développée aussi à la campagne (maquis puis poésie, Char présent…).

    Bon début de nouveau séjour !
    🙂

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    • Dominique AUTROU

      Merci pour ces bons vœux. La 4G (et les départementales, où les 80km/h semblent n’être qu’un conte de Noël) nous relient encore aux joyeusetés du monde moderne !

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