Le souvenir m’est apparu en revenant de la boulangerie, à traverser les vestiges de l’ancien séminaire de Coutances désormais reconverti partiellement en médiathèque, pour aller retrouver ma voiture garée en contrebas. Il y avait là des hortensias pas encore taillés et figés dans leur vivacité perdue, sous le ciel bas et sec.

Il ne pleuvait pas non plus, deux mois plus tôt peu avant la Toussaint, le temps était juste un petit peu froid et je marchais vite, dans le cimetière de Dinan où j’ai toujours aimé me promener, alors même que presque tout le monde dans la famille était encore en vie, entre les ifs du carré des Anglais et les hortensias plus ou moins sauvages, plus ou moins vaillants qui accompagnent ça et là des tombes à l’abandon ou presque, volontairement ou pas.

J’avais à la main la dernière des trois bruyères achetées au Carrefour Market du centre-ville et je commençais à douter de ma mémoire. Deux ans plus tôt j’étais allé sur sa tombe, peu après l’enterrement, je m’étais fait indiquer son emplacement dans la partie neuve ; c’est à dire que les services techniques ont acquis une parcelle voisine et ouvert le mur du fond, et voilà le nouveau cimetière, dit « paysager » avec un « jardin du souvenir » et un columbarium.

Je ne me souvenais pas avoir eu du mal à trouver la tombe, à l’époque. C’était une des seules encore couvertes de fleurs. Mais aujourd’hui, rien à faire, je ne reconnaissais pas les lieux (qui forcément, eux aussi s’étendent, se propagent), je suis passé plusieurs fois dans chaque allée, marchant à chaque fois de plus en plus vite, et quand l’agacement a pris le pas sur le vertige, la nuit tombait, il fallait rentrer.

Au retour, j’ai planté la bruyère au milieu du jardin, sous le cerisier aux racines apparentes près de qui, en été, l’on mange, on boit, on lit ou l’on rêvasse… Après tout, elle est aussi bien ici, à cet endroit choisi au hasard. Le soleil la caresse le matin et une partie de l’après-midi. Il n’y a pas de lieu pour se souvenir, ça vient quand ça veut, on s’y blottit quelques minutes, et puis les autres, et puis la vie, il faut courir à nouveau. Un peu comme elle, d’ailleurs, l’amie d’enfance et l’amie de plus tard, l’amie retrouvée et puis perdue de vue, qui n’avait sûrement pas « lutté courageusement contre la maladie », comme on voit mal écrit faute de mieux, mais, continuant à fumer comme si de rien n’était, à se déplacer autant que possible, sautant de lieu en lieu, et puis la vie, et puis les autres, et puis la vie.

Lorsque les bêtes, traquées par la meute, feintent le chasseur en se cachant dans un repli du terrain ou sous un couvert, immobiles un instant, haletantes sans doute, avant de courir à nouveau vers un autre abri, à chaque fois plus rapproché, et une mort probable, on parle de « fausses reposes ». Une forêt près de Paris porte ce nom, vestige probable d’un passé de vénerie.

 

 

(derrière les fils électriques et celui du téléphone, le soleil continue sa ronde, imperturbable comme un roi, et les petites histoires font ce qu’elles peuvent pour lui tenir tête)

 

 

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