Le paysage était tout à fait désolé. Il n’y a pas de quoi, ai-je répondu, moi-même, je n’en pense pas moins, figurez-vous. Ah, fit-il alors, pardon, je ne savais pas. Nous voilà bien, en somme.

Ce n’était pas la première fois que le paysage prenait langue avec moi de la sorte, mais tout de même il fallait apprécier, à nouveau, de cette situation le caractère merveilleux. Et, en l’occurrence, ce dernier lieu était important car il venait, en contrepoint majeur à la désolation initiale, et à la façon dont un plus annule un moins, anéantir la déprime des deux interlocuteurs.

Aussi nous fîmes ensemble un bout de chemin, l’esprit libre et le moral à zéro (ne pouvant être plus bas puisque le moral est ainsi fait, la langue ne permet pas qu’il soit en dessous de zéro, question de mesure, sans doute, pourtant le moral peut être, dans les faits, largement dessous ; comme, en mathématiques, une droite partant d’un point vers l’infini est infinie, tout comme une droite allant d’un infini à un autre, et pas moins, allez comprendre) c’est à dire dans une situation d’amendement, état neutre qui convenait aux deux parties (quoique dans un sens différent).

Nous parcourûmes donc quelques stations.

En chemin vers le plateau de Montigny, le bâtiment va. Comme sur la photo ci-dessus (ou sur le côté gauche, tout dépend de l’outil utilisé pour lire ce billet). Une incroyable richesse se transforme en béton (puissance brute) et en bitume (imparable et imperméable, pour garer les voitures, deux ou trois par maison). À cette fin, des arbres sont abattus (quand on prononce ces mots, le paysage s’assombrit). Par conséquent, la majeure partie des eaux de pluie va à la Marne sans discernement. On pourrait croire à une société tout sauf secrète qui unirait ses efforts pour participer à l’engloutissement de Paris et de sa banlieue lors d’une future crue (le paysage devient livide). Mais ce serait nourrir une rumeur.

N‘allons pas trop vite, des îlots de résistance existent (la figure du paysage s’éclaircit) comme sur la photo ci-après (même remarque que précédemment). Ici, un réactionnaire au progrès a bâti une cabane en bois au milieu de sa friche. Les promoteurs ne sont pas loin, l’endroit est sursitaire tant qu’un accident idiot ne précipitera pas le résistant dans la tombe (un petit carré de béton, comme un dernier clin d’œil ; le promoteur a toujours l’humour noir). En attendant, on entendrait presque une mouche ou un rouge-gorge voler. D’ailleurs, c’est le cas. Le passereau, en dépit de son nom, reste.

Plus haut, sur la commune de Lesches, une Maison d’Accueil Spécialisée héberge des adultes handicapés en situation de grande dépendance, autistes essentiellement. Cela coûte évidemment à la collectivité un pognon de dingue, comme on dit dans le langage des gens supérieurs prétendument éduqués. Chez les gens ordinaires, on appelle ça la dignité et la civilisation. Le paysage donne tout ce qui lui reste pour les travaux à venir, et se fend d’un sourire (ou se sent d’un fou rire) dans l’éclaircie de l’autre côté de la route. Égayons-nous de son tempérament.

Au retour, des ouvriers préparaient le terrain pour installer la fibre. La fibre maternelle, la fibre patriotique ?
En respirant l’air vif et pur qui accélère la vie chez les hommes à fibre molle, vous aidez encore à une combustion déjà trop rapide (Balzac, La Peau de chagrin) Ah, pourvu que la fibre nous inspire ! Il est vrai qu’avec l’ADSL, par ailleurs d’une lenteur moyenâgeuse, il était plus compliqué de faire de l’esprit (ce n’est pas dans son ADN). Les acronymes ont toujours cette propension au dédain qui sied peu par ici.

Ne reste plus qu’à terminer ce billet liquide et vibrionnant en queue de poisson, ou plutôt en triptyque. J’avais remarqué dans le blog l’œil des chats la reproduction d’une toile de Friedrich Frozel, Der alte Bücherkasten, 1929. Une partie de mon attention avait été détournée dans un mouvement entre le collier de perles de la lectrice et le mouchoir perdu sur le sol. Que penser de cette lecture apparemment urgente, et peut-être secrète (cliquer sur le triptyque doit agrandir la toile centrale). Dans un autre mouvement plus convenu, j’ai composé la chose suivante en m’entourant de deux livres sortis à l’occasion d’un « défi » proposé sur la toile par Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi) et Marie-Christine Grimard (@GrimardC) (entre autres, car dans ces cas-là le mouvement sur les réseaux est quasiment épidémique) où il s’agissait de publier la couverture d’un livre aimé, apprécié, lu en tout cas – enfin je l’espère – pour une durée déterminée. Parmi ceux-ci, deux m’ont paru à l’ordre du jour, qui en est un autre (de livre). Voilà. Et pour ce qui est du collier de perles, alors…

 

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