Puisqu’il n’y avait rien à faire d’autre, pas d’échappatoire autorisée, façon de parler, il a été choisi d’abandonner lectures et travaux en cours pour aller, en urgence, débroussailler le roncier au fond du jardin ; ce fut un combat, une guerre, piquants d’un côté, lames aiguisées de l’autre. Longtemps l’issue fut incertaine : le roncier se défend de pied en cap, il se noue, s’enroule, s’agrippe jusqu’aux cheveux de l’assaillant. C’est du vivant. Et puis le roncier a progressivement baissé la garde. Il s’en remettra, mais la voie, enfin, de haute lutte était libre, ouverte sur le champ voisin. Un déconfinement buissonnier, pour ainsi dire. C’est le privilège, le luxe de vivre dans une maison à la campagne (à la différence d’une maison « de campagne », on comprendra la nuance). C’était surtout le prétexte de fêter, prématurément, le printemps. Inutile de s’encombrer d’un laissez-passer car la rencontre avec un garde champêtre, ou avec la maréchaussée, autrefois envisageable, devient improbable.

Il y a ensuite une haie, sur une centaine de mètres, butant sur un talus. La haie continue sa course de l’autre côté, rencontre un autre talus, et ainsi de suite. Il faut imaginer, de cette campagne, une aire quadrillée où les haies seraient méridiens et les talus parallèles. En vue d’oiseau, ce doit être joli. Sur le papier, et seulement sur le papier, un plan de ville nouvelle (on a compris depuis longtemps que ce monde-là ne valait rien, mais il était impossible de partir plus tôt). Au fur et à mesure que les villes nouvelles se dressaient sur leurs plans, ceux de la campagne étaient abattus pour produire plus. On connaît la chanson, et ses arrangements sont illimités. Pour le profit de qui ? Par là-dessus les grands arbres, quasi-humains avec leurs grands gestes impuissants et des larmes qui coulent.

La vue doit s’acclimater, et l’esprit se résoudre à la complexité du vivant encore ici présent. Pour commencer à comprendre, Il faudrait sans doute une vie supplémentaire. Il faudrait aussi beaucoup d’admiration. Il faudrait surtout rentrer, car on n’a pas vu les heures passer. Comme pour parfaire la fable, ce sont tout à coup deux lièvres qui détalent en direction d’un chevreuil qui devait me regarder depuis un certain temps, je l’ai bien compris à son regard préoccupé. Je n’ai pas réussi à les photographier ; l’appareil n’est pas en cause, ne rêvons pas.

Et la tendresse ? Gardons cela pour ceux qu’il est encore autorisé de saluer à distance physique (et non pas « sociale » – mais ils ne sont plus à une ignorance près), ou d’embrasser, ou de caresser, pour le téléphone et pour les mails.

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