Toussaint, ouvertures

 

 

 
 
 
 

À Pirou, dans la Manche, dans la venue du soir et dans les rues, allées et venues de passants promenant. Vitrines illuminées et terrasses chauffées au gaz de ville. Dans une cour, un arbre semble s’être réfugié là comme le dernier de son espèce, à bout de souffle, ébouriffé, haletant. En quarantaine avant l’arrivée des scientifiques, puis des médias.

À la faveur d’une marée à fort coefficient, l’estran s’est élargi démesurément. À l’horizon, un ciel clair ou un ciel orageux, difficile à interpréter. Il fait toujours plus doux ou plus colérique ailleurs qu’au-dessus de sa tête. La profondeur de champ est variable, fluctuant au gré du contraste. L’île de Jersey – île aux trésors – reste une menace dans son assoupissement. Comme souvent, dans ce désert de sable et de vase, à perte de vue, là où il n’y a rien, on trouve le tout. Le repos, celui des marins ou celui des cendres. L’ouverture aux défunts qui sont, comme on le ressent à l’allonge, plus présents après leur mort que de leur vivant.

 
 

photos: Pirou, le 31 oct. 2019

Éloge du quart de seconde

 

En dépit de la réalité quantique, dédoublement des ondes-particules, avatars en plusieurs endroits du labyrinthe et solution immédiate, puissance de calcul, création de monnaie et entourloupe à endiguer les marées, il faudra toujours un quart de seconde pour tourner les reins, le torse, accompagner des épaules la rotation du cou et, au détour d’une plaine de vase ou d’un champ de maïs, retrouver dans la seconde qui suit le terrain de son enfance, ses ébats, l’insouciance sans limite ; les jours sans fin, le sommeil inaltérable dans les bras d’une mère, ses baisers si doux et les bêtises à faire au fond du jardin.

Et nous voilà doubles nous-mêmes, aussi imparfaits et éloignés que deux particules élémentaires qui se seraient perdues loin du calculateur. Humains.

 

Souvenir bref et liquide

 

 

Le jardin était caché par une station-service à vendre en l’état, à distance d’une allée de troènes et de fusains dressés parmi les pierres jusqu’à ce que, tout à coup, une maison s’allonge.

Tu prenais des boutures, j’ai posé un baiser sur le dos de ta main et j’ai vu monter les fourmillements le long de ton bras jusqu’au cou avant que, subitement, la situation m’échappe.

C’était il y a longtemps, parfois le ciel m’en est témoin. Un épais feutrage de mousse remplace peu à peu le gazon primitif au point que dans l’humidité, soudain des champignons explosent.

 

 

La ronde N° 34 : épreuve(s), par Frisch

C’est aujourd’hui la ronde, suite de textes en échanges, avec pour thème le mot « épreuves(s) ».

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que la boucle soit bouclée.

J’ai le grand plaisir de recevoir cette fois-ci l’ami frisch, auteur du blog jfrisch — la vie de Joseph F, avec une communication dont il a le secret.

Je me déplace pour ma part chez le métronomique (et néanmoins ami) Dominique Hasselmann.

Gratitude à eux deux, à tous ceux qui font la ronde, et à leurs lecteurs !

Patchwork

Véhicule où dans la nuit un couple parle sous la lumière du plafonnier; discussion grumeleuse, des sièges en cuir clair, ils semblent dans une sorte de salon, isolés du monde, calmes, urbains, nocturnes, causant affaires, alors que la pluie commençait. De l’autre côté de la rue un grand appartement. Plafond élevé, éclairage indirect et sur le mur de biais, un tableau avec un paysage de collines vert malachite, nuages arrondis, voluptueux, un hameau ? Un empilement de construction en torchis (à cette distance on ne verra pas les détails) on peut penser à un paysage imaginaire. Ou bien une estampe décorative très chère mais sans beaucoup de valeur.

L’après-midi l’ombre tatoue la façade de verre fumé, une jeune jupe rouge sort et se dirige vers le boulevard et traverse les rails du tram.

Amazonen Dreef

Naturellement le droit à l’image non jamais photo

Mais oui si vous pensez…

Seulement ahaha mais

Je vous l’assure le droit

Mais ceci n’empêche absolument pas de vous rac…

Charlequin

Je pense dit Joseph, que le langage est plus précis que la photographie.

On pourrait absolument tout savoir de son trajet. Omniscient. Les différentes stations, le labyrinthe, par exemple ce parcours en baïonnette depuis le boulevard Raspail par la rue Campagne Première puis le boulevard Montparnasse qu’elle prenait (numéro 148). Absolument.

Pouvez-vous définir : boulevard : s’agit-il bien d’une voie inévitablement rectiligne ?

Votre voix est elle légitime ? Rectiligne ? Juste ? Pensée correcte : car sinon camp de rééducation chinois , Xinjiang (du chinois : 新疆 ; pinyin : Xīnjiāng ; litt. « nouvelles frontières »), ou Sin-kiang quarante cinq millions de morts. Grand bond en avant. Sans transition passe à autre chose, voix empreinte de légèreté soudain sujet léger fait-divers. On oublie vite. On ne dit pas publicité mais réclame. Jingle.

Lightspeed

On parle bien n’est ce pas de boulevard circulaire, périphérique, mais aussi d’artères de circulation. À ce propos anatomique qu’est-ce qui est le cœur de la ville, l’origine des artères -rectilignes –  ? Montparnasse ? Atomique ?

Jupe rouge, voluptueuse, photo de la jeune femme assise le buste en arrière sensation de bien-être. Sur un pouf. Goudron fumé. Tueuse.

En japonais Moya-Moya : fumée montant dans l’air du matin.

Marché à Arles fruits & légumes fenouil (plus loin lac ou plutôt un grand étang. Lac Balaton si peu profond. Oxyde de cuivre bleu-vert, Katanga, nuages arrondis , Prinsenhof, Charles Quint à l’emplacement me dit-il de la cage du lion (1535). Ancien couvent.

Une série de plafonniers s’allume, l’un après l’autre alors que la jeune femme s’avance lentement (corsage d’Arlequin, losanges, penser à l’huile Lesieur, même motif). Une lumière feutrée. Velours.

Une brosse avec une fente au centre.

Envoi à H. Michaux, agréable exemplaire truffé d’une lettre de l’auteur. 1250 euros.

– si je comprends

– pas de la littérature ça ce qu’on cherche c’est vraiment autre

– Il n’y a pas de continuité de la pensée .. ne voit pas le film, ..on perd le fil

– ne comprends rien

– taches assemblées organisées ou plutôt désorganisées, damier comme un paysage urbain vu d’avion

– je comprends

S’était prise subitement cette semaine là d’un amour fou du théâtre, de leur visage convulsé, en noir et blanc, affiché à l’entrée de la salle.

Devant la fenêtre il regarde vers l’immeuble en dessous, dessus nuages, Rubens, dont la frange argentée. Dessous donc paysage d’une dizaine de maisons de styles différents, ainsi des petits balcons superposés comme des jardins d’hiver, zinc, briques, tuiles, une grande baie arrondie, climatiseur saillant sur la façade et même une sorte d’œil de bœuf (Œ).

Lætitia avec robe rouge fendue, joli brin, collant brun fumé châtaigne . Bruxelles. E dans l’A. Esperluette.

Boerenbrug weg

Cimetière Montparnasse

Suresnes

Saints-Pères

Sonia Rykiel

Chapelle expiatoire

Balconnet.

La toute jeune fille, porte l’ enfant sur le bras gauche, le présentant de l’autre main et lui, tenant le monde, bénissant de sa main droite, leurs regards croisés, méditatifs, elle pensive, Un sentiment évident de confiance. Le manteau rouge de Marie, l’enfant blanc, les mains au centre, le croisement des regards l’addition des deux auréoles. Amour virginal de Lætitia, aréoles dorées (Grande Chaumière). En bas de l’estampe à droite cartouche rouge, hanko marquait l’empreinte.

Pâtes langue d’oiseau (khritaraki)

Filles se tenant par la taille dans les allées

mandorle 

seins boudeurs

Harlequin

Het Duivelshol

J’attendais là, mais la pluie a recommencé vers 11h30, et le jardin fut rapidement constellé de feuilles de hêtre, petite monnaie cuivrée dorée sur le gazon. Pièces détachées.

texte, photos : Frisch

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant :

Métronomiques, Dominique Hasselmann

chez

Éclectique et Dilettante, Marie-Noëlle Bertrand

le portrait inconscient, Giovanni Merloni

à l’envi, Franck

talipo, Noël Bernard

Promenades en Ailleurs, Marie-Christine Grimard

jfrisch, la vie de Joseph Frisch

etc.

— prochaine ronde vers le 15 décembre —

Relativement parlant

Je ne sais plus très bien ce que j’avais à dire

Il eût été question, je crois, de la venue de l’un, et du départ d’un autre

Personnes de la vie, qui s’en soucie

Tension d’un jour vers le minuscule, comme un objet céleste à la gravitation exacerbée, relativement parlant

C’est très insuffisant, mais la pluie, et le vent

Le doux stridulement de la mémoire aimant

Elle lisait, droit sur sa chaise avec au bord des lèvres une ombre de café-crème, un livre de Modiano ou de Robert van Gulik (le bon juge Ti la titillait plus que de raison), je n’en suis plus certain.

C’était dans une autre ville, la mémoire me joue un tour et de toute façon cela n’a pas d’importance ; elle lisait, déjà au bord d’un autre monde, réécrivant mentalement une histoire à venir, parallèle et simultanée, force vents et marées ; avec au creux du cou une chaleur douce à mourir.

C’était dans une autre ville, Dinard ou Saint-Malo, Saint-Lunaire ou Paramé, allez savoir.

Mais Éric Rohmer est mort, comme dans la chanson, et la mer, dans son infinie reconnaissance et sa perpétuelle innovation remonte, aux marées favorables, les vestiges bizarres et décalés des vœux inaccomplis. Allez comprendre.

(photos : à Granville le 14 août 2019)

Vers Hambye, chemin creux

Les pas sont doux, atténués par un sol meuble saupoudré de feuilles brunes et de mucus. Pour un peu, on avancerait pieds nus. Parfois, une branche morte cède sous la sandale, c’est un craquement mat émietté sous la voûte mobile et claire comme la Voie lactée. Au loin, un éclair roux ? Ce doit être un écureuil, un furet, une martre peut-être, ou bien l’une de ces bêtes anodines, furtives mais révélatrices que l’on croise dans les contes, légendes ou fabliaux. Sur les parois de la grotte végétale, un clair-obscur révèle, à son gré, de la fougère, du millepertuis, des hémérocalles. L’eau est partout dans ce milieu fragile, chemin vert et creux où se perdre absolument. C’est une des routes qui mènent à Hambye.

Il faut traverser le couvert de l’ancien verger, à la lisière duquel s’apprécie la majesté d’un tulipier de Virginie. Son nom seul est un roman d’aventures et son âge, approximatif, comme celui des hommes qui choisirent ici, abandonnés du monde, d’organiser leur désert irrévocable.

Les hommes. Avec l’abbaye, ils ont structuré leur monde idéal, où la fondation et les ordres s’apparient impeccablement. Les choucas et les corneilles se disputent désormais l’esprit évaporé. Des fleurs simples, mais indélébiles, habitent inlassablement les parois d’une salle qui fut peut-être capitulaire, ou simple parloir. Sous la voûte doublement céleste, comme une toile d’Hubert Robert qu’un esprit malicieux délierrerait régulièrement — et où l’on peut aussi marcher pieds nus — le vent souligne encore des proportions aussi simples et limpides que celles du chemin, dans ses talus perdu.

Une année astronomique

Il y eut un fort coup de vent accompagné d’orages secs, des orages de chaleur en brouhahas cinétiques, camaïeu de gris si doux à l’œil par-dessus celui des haies et des pâtures. Les esprits de la dépression se révoltaient, dans le ciel comme sur la terre. Une dépression bien creusée, entendait-on à la radio, un mal dont la force est inversement proportionnelle à la baisse d’humeur qui meurtrit le cœur des hommes, quand on appelle ce mot.

L’esprit du vent contrarie celui des âmes, par contamination. L’esprit des fils téléphoniques ne s’accommode plus de celui des oiseaux. L’esprit des oiseaux se réfugie dans les trous du mur en terre sous le toit.

L’esprit des brins de luzerne et celui des brins d’orge, l’esprit du talus, l’esprit des roses, tous les esprits au-delà de la clôture voudraient faire un festin avec l’esprit de la langue, belle marieuse.

( je me souviens comment tu jouais de la mandoline, au pied du lit ou dans la cuisine avec les légumes d’été, de la même façon précise, chignon relevé sur ta nuque inimaginable et vertigineuse. Tes doigts sentaient l’ail et la sève nuit et jour)

Après quoi, on retourne en ville. La ville, si droite, si forte. La ville a résisté. La ville s’est refait une beauté. Habituellement la ville est bonne fille, la ville est confiante. La ville est de bonne humeur, la ville nous joue des tours.

La ville nous fait rire. Pour la ville on reste debout. Pour la ville on s’habille. En ville, par la ville, à travers la ville, dans la ville, on ne sait plus comment dire. Le pire serait de s’écœurer du mot ville, et le pire n’est peut-être pas à venir, risquons l’idée.

(les yeux des araignées brillaient la nuit sous le toit de la grange

ou alors, il n’y avait pas de grange)

Au retour, dans la solitude du hameau dépeuplé — vacances, travaux d’été, travail tout court, j’aime encore et toujours l’étreinte et la peau du grand arbre, qui laisse sur la joue et sur la poitrine ses larmes de miel. Pour combien de temps encore ?

À tendre l’oreille aux bruissements de son fût, mille grillons chatouillant le tympan en alerte, je l’avais oublié : j’aime aussi le bruit des enfants dans la maison, dans l’escalier, au grenier ; le silence subit qui suit une bêtise à la sonorité imprévue. Ouf ! on l’a échappé belle

À la toute fin du jour la beauté du soir, une nouvelle fois, laisse sans voix. Le disque solaire, imperceptiblement s’éloigne des tours de la cathédrale pour y revenir — vraisemblablement à l’identique, dans une année astronomique.

À l’heure indécise

Avant toutes les pages blanches, avant le plaisir de la pointe de feutre caressant le papier, c’est vivre au creux de l’été, doux comme le sein d’une mère, la douceur à se savoir ici d’Yves Elien. Le luxe incomparable de la solitude et de l’effacement, aussi.

Si le mot effacement est juste, globalement, celui de solitude est sans doute trop fort. En toute circonstance, sauf peut-être immédiatement après la pluie, et à certaines heures de la nuit, des milliards d’insectes nous accompagnent de leur bruissement assourdissant. Le vent doit en emporter la rumeur vers d’autres solitaires, pris eux aussi dans les soies d’une toile hydrophobe.

Après la pluie viennent des odeurs oubliées, indescriptibles, enivrantes. La coupe de l’abstème est un invisible calice. Entre-temps, il y aura eu quelques rencontres avec des observateurs nimbés d’incognito.

Et puis, et surtout, au retour d’une promenade :

Avril et surtout mai ont connu l’apogée des chants, et pourtant, à aucun moment peut-être le charme des voix n’est plus subtil que dans les soirées de fin juin, quand un peu de lassitude apparaît déjà chez les chanteurs. La journée a été chaude. Sous le soleil de midi, la phrase monotone et traînante de l’Ortolan a résonné seule dans les vignobles pleins de lumière. Avec la brise du soir, les sons ont repris. Puis, au déclin du jour, le bavardage confus des petites voix sans art s’est éteint. Le Rossignol a chanté encore, par fragments de strophes, sans conviction. Alors, le Loriot a sifflé une dernière fois. Des voix, après la sienne, sont montées de la paix du soir, discrètes, rares, comme imprégnées de silence et de nuit. Un Merle a tenu la scène, pendant quelques instants; son sifflet grave, flûté, est venu d’un coin d’ombre, masse de feuillage où la lumière ne pénètre plus. Un autre, puis un autre, lui répondent. La Grive semblait attendre qu’ils eussent fini pour dire à son tour sa chanson sautillante. Des Coucous, au loin, ont répété la double note familière qui prend à cette heure une étrange poésie. Puis, l’obscurité grandissant, le Rouge-Gorge, à deux ou trois reprises, lance sa petite note « tac-tac» qui déjà fait penser aux soirs d’automne. Enfin un bruit étrange, celui d’un rouet que tournerait une fileuse, tantôt proche, tantôt lointaine : le chant de l’oiseau de rêve, l’Engoulevent, dont le vol ouaté hante les clairières à l’heure indécise.

Jacques Delamain, Pourquoi les oiseaux chantent, Stock, 1930

(Réédité en 2011, Éditions des Équateurs. Merci à Jacques Brélivet pour cette découverte.)

Et soudain le soir comparaît.

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