Ça a mis du temps à venir. Longtemps, elle m’a hanté inlassablement, matin midi et soir. À toute heure du jour et de la nuit. Le souvenir de notre rencontre était imprévisible, brutal, entier. Incongru. Malhonnête. Sinueux. Divin. Je pensais à elle en me levant, à la toilette, aux toilettes, en enfilant mes chaussettes, en coiffant mes cheveux. En lisant, en écrivant, en écoutant de la musique. Seul, à plusieurs, en voiture, au marché, le long des chemins, à l’ombre des maïs, sous les vitraux des églises, dans la vase des havres, en boîte de nuit, dans les cols de haute montagne.

Je ne l’avais côtoyée que pendant deux ou trois jours, et encore, au creux de ces heures-là, une seule fois en tête à tête, si j’ose dire. Quelques heures, en résumé. La dernière image que j’ai d’elle est un clin d’œil, une coupe de champagne à la main, lors d’une affreuse cérémonie de clôture. Sa petite taille et son sourire éblouissant la préservaient des gestes vifs et maladroits des grands types qui l’entouraient, tout à l’alcoolisation bruyante de leurs adieux. Un instantané bien cadré aux couleurs contrastées, peut-être déjà en clair-obscur. Les heures qui suivirent ne m’ont pas laissé d’autre souvenir qu’un voyage en taxi avec vue sur la vitre embuée derrière quoi les gouttes de pluie, instables, puis en train, nacelle soumise aux mêmes conditions ; mais dès le lendemain, pressentant la catastrophe je m’étais efforcé de l’oublier, en vain. Suffoqué, flottant, j’ai fait des efforts démesurés pour ne pas m’abandonner à la langueur d’une illusion stéréotypée. Je me suis tu, je l’ai joué viril, comme un con. À peine une allusion dans un ou deux courriels anodins, comme du lait sur le feu qu’on stoppe à temps, rien de bien explicite. Black-out. Évidemment, ça m’est retombé dessus à la puissance douze.

J’ai commencé à compter les nuits. Les saisons. Je n’avais pas de photo d’elle, ou une photo dont je n’étais pas l’auteur, c’est à dire une photo qui en disait plus sur celui qui l’avait prise, que sur la personne sise dans le cadre. Je m’en étais vite séparé. Je zappai les réseaux sociaux sur lesquels elle était susceptible d’apparaître. De toute façon j’avais à disposition en permanence la couleur de ses cheveux, la teinte de son rire, le goût de sa peau et le fruit de ses gestes. Seul, parfois même accompagné, je lui parlais à voix haute. On me reprenait, qu’est-ce que tu dis ? Rien, rien. J’ai même surpris des rires, je les ignorais. Je lui faisais partager mes éclats et mes coups de gueule. En voiture : non mais regarde le panneau « voisins vigilants » ! bande de tarés par ici (accompagnant mes mots d’un geste brusque, l’auto fait un écart, grand coup de volant pour la redresser ; je l’entendais me réprimander ; moi : oh là ! la prochaine fois c’est toi qui conduis !) On a mangé de la friture au bord de l’eau. On escaladait la montagne. On regardait le soleil se coucher. Ce genre de choses qu’on fait à deux. Au musée, nous partagions des vues sur les visiteurs ; cela nous faisait rire discrètement. Je prenais en photo les gens dans la pose du visiteur de musée. Nous étions jeunes, je n’avais pas encore pris ce pli un peu triste de photographier les œuvres dans l’intention de les poster sur internet avec des mots rares et choisis, pour donner le change (cela viendrait plus tard, forcément, en même temps, d’ailleurs, que le goût pour les pâtisseries).

On écoutait la radio. Pour mieux m’inviter chez elle, imbiber en quelque sorte son intimité, j’ai cessé de regarder la télévision et j’ai failli acheter un piano à queue. Enfin, un quart de queue. D’occasion. J’ai pensé prendre des cours de solfège et apprendre sérieusement à danser. J’évaluais l’âge de ses enfants, je réfléchissais aux rentrées scolaires, les examens à préparer, les zones de vacances. J’imaginais l’âge de leurs pères, l’étendue de leurs privilèges. Je méditais sur ses amants, sans m’y attarder. J’espérais simplement qu’ils fussent doux et attentionnés, souples et sauvages. Nous nous retrouvions le soir côte à côte, je tapotais sur mon portable, elle lisait des livres d’Histoire. Elle était souvent sortie, elle aimait faire la fête et tout ce qui va avec. J’espérais qu’elle ne tomberait pas dans les bras de quelqu’un (quelqu’une, au fait ?) qui la ferait souffrir. On en parlait en rentrant du cinéma. J’argumentais avec des exemples tirés de mon expérience personnelle, elle m’écoutait en silence, l’air de rien et les yeux sur le trottoir.

Arriva un soir où je me surpris de penser qu’elle n’était pas apparue dans mon esprit pendant toutes les heures du jour. J’en conçus une sorte de nostalgie. Curieusement, c’était bon. J’ai senti des fourmillements dans les jambes, un grande fatigue et je me suis endormi sans elle, pour la première fois depuis plusieurs milliers de nuits. J’ai dormi douze heures. Le lendemain, prenant sur moi, j’ai essayé de retrouver, intactes, les sensations que m’avaient laissées les deux journées inaugurales de notre passion. Il m’apparut que je n’avais plus ne serait-ce qu’une idée précise de son visage. Les jours qui suivirent connurent une période de regain, une euphorie, mais j’avais l’impression que mon imagination prenait le dessus, suppléant directement aux convulsions de mon impuissance. Les mois suivants me virent tour à tour oublier le son de sa voix, perdre l’instantanéité de ses réparties ; je n’étais plus sûr de la couleur exacte de ses cheveux, du grain de sa peau, de l’emplacement de ses rides, de la largeur de ses hanches. Restait, fossilisé, le balancement de sa démarche dans le creux de mon bras et sur ma hanche lorsque nous avions marché côte à côte sous la pinède (ou près du lac, ou sur la route des Forges, je ne sais plus), et le détail photographique de ses orteils érotiquement peints dans les lanières fines de ses sandalettes bleues. Encore plus tard, je ne me souvenais plus de ses goûts alimentaires ni de son odeur corporelle du matin. J’avais perdu plusieurs kilos. Il en avait fallu des efforts pour produire une telle distance.

Elle était devenue, en définitive, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un personnage de roman.

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