C’était dans l’après-midi, dehors le soleil rayonnait exactement au-dessus les grands ifs. En dedans, poussière, tiédeur, peu d’activité. À la télévision, un film en replay sur une chaîne lambda commençait. On y voyait un ouvrier sur son lieu de travail. Seul, sans un mot, il agissait. Un narrateur, en voix off, décrivait l’environnement du personnage, l’ordre de ses mouvements. La voix, nette et précise, grave et légèrement voilée, ressemblait à celle de François Truffaut ou encore à celle de JLG dans un film de la Nouvelle Vague. Ce fut la première impression, captivante, bien que subtilement anachronique, dans un film manifestement récent compte tenu de l’âge des acteurs, un film de ce siècle, en tout cas. Les premiers dialogues, rares puis plus fournis, n’interrompirent pas le narrateur qui trouvait toujours un blanc pour continuer sa description presque clinique des lieux et des gestes. La précision de cette voix, prodigieuse de douceur et d’objectivité mêlées, était telle qu’elle s’étendait à la description du hors-champ : voix d’enfants, rumeurs de la ville, murmure du vent dans les arbres, bruits de chocs et de tôle froissée, etc.

Après une bonne demi-heure de regard et d’écoute, dans un état d’apesanteur extralucide (ou plutôt d’engourdissement, comme on va le voir), j’ai fini par remarquer une icône inconnue dans un coin du téléviseur. À contrecœur, j’ai mis sur pause pour manœuvrer la télécommande, et voir de quoi t’est-ce.

Dans les paramètres de réglage, était activée la fonction audiodescription, à l’attention des déficients oculaires et des non-voyants.

Alors, une fois déboutonnée la touche coupable j’ai regardé la fin du film, par l’absence de la voix fraternelle devenu terne, alors qu’il ne le méritait pas (la presse, d’ailleurs lui rend hommage), et puis j’ai rempli un formulaire d’attestation dérogatoire (d’avance découpée dans le journal, je dois en avoir une bonne douzaine) à la case 5, et je suis sorti me perdre dans la nature.

En réfléchissant, je me suis souvenu d’un ballet vu sur le même poste de télévision quelques heures auparavant : il m’avait mis sur la voie de l’écriture de ce souvenir. C’était un ballet du nom de Body and Soul, une chorégraphie de Crystal Pite. En particulier, une voix off (celle de Marina Hands, qui n’est pas un automate), y définit l’espace et les mouvements de Figure 1 et Figure 2, deux danseurs en pas de deux. Et cette voix off, sans aucune équivoque, est l’écriture même créant la danse, on n’imagine pas un seul instant se voir amputé d’elle, plus encore que de la musique en accompagnement, pourtant fort belle.

Alors j’ai poursuivi ma promenade dans la campagne.

Ensuite j’ai repensé à l’idéologie qui accompagne les progrès de la maladie depuis le début du confinement. Effets politiques scientifiquement dosés, impossible d’y échapper en allumant le poste de radio, a fortiori la télévision, où ça suinte habituellement en abondance. Il serait facile de se prendre au jeu, s’y habituer en parallèle au décompte des morts, s’habituer aussi aux contre-pieds systématiques de l’opposition officielle, admettre le flot de paroles comme une petite musique en easy-listening, mais là par contre, on aurait tort.

Comm’ Mélenchon j’ai les cheveux longs / Comm’ Mélenchon je porte un veston

Non mais sérieusement, j’ai continué ma route dans la campagne.

Au retour, avec le smartphone j’ai enregistré les sons ambiants dans la soirée, puis dans la nuit. Il faut tendre l’oreille, d’abord on n’entend rien, un bruit de fond grésille, et puis au début de la nuit il y a une sorte de combat, impossible de deviner qui ou quoi, mise à mort ou copulation, ce genre de bruit parfois citadin, clandestin, dans mon souvenir. Sans y porter attention, une chouette hulotte chante sa solitude et sa soif d’aventure dans un bosquet lointain.

Après, le sommeil vient quand il veut.


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