Dans la lignée des « Vases communicants », le « Va-et-vient » reprend le même schéma de communication : un échange entre personnes qui écrivent un texte (avec ou sans illustration) sur le blog d’une autre.

Ce jeu littéraire paraît tous les premiers vendredis du mois. Le thème de ce dixième échange est : D’un redoublement l’autre. J’ai aujourd’hui le grand plaisir de recevoir pour la première fois Marlen Sauvage, auteure du blog Les ateliers du déluge. Ses Chemins d’écriture sont une source foisonnante de découvertes. Merci à elle pour cet échange.

(Les précédentes contributions peuvent être consultées dans la section archives du présent blog)

Un autre échange a lieu simultanément entre Dominique Hasselmann (Métronomiques), et Amélie Gressier (Plume dans la main), tandis que Jérôme Decoux (Carnets Paresseux) accompagne notre quatuor en soliste.

Le Va-et-Vient N°11 paraîtra le vendredi 1er mars, le thème en sera : Invalides

À vos claviers, et merci de nous signaler votre participation avant la date de publication !

Il s’agissait d’écrire sur le redoublement et plus précisément, sur le thème suivant : “D’un redoublement l’autre”. Elle avait un mois pour réfléchir. Elle entreprit donc de s’y mettre.

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Le temps s’était raccourci et refroidi à la fois, ce qui lui valait des maux de tête permanents dès le réveil. “D’un redoublement l’autre” s’avérait un thème ardu, ce qu’elle avait subodoré dès le départ. Elle suspectait le thème d’engendrer deux fois plus de maux de tête qu’à l’habitude. Déjà, il lui fallait trouver un binôme pour ce jeu littéraire qui en réunissait trois ou quatre paires.

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Heureusement un auteur audacieux lui avait dit oui ! Mais très vite, il lui avait aussi fait part de sa circonspection quant à relever le défi. Ce qui ne fit qu’aggraver son angoisse. Si CET auteur avait du mal avec le thème, comment s’en sortirait-elle ? Elle avait établi une liste de mots, sa première idée tournait autour d’un dialogue de bègues, et puis, comme elle avait aimé un bègue dans le passé, et bien qu’elle n’eût aucunement le souhait de ridiculiser qui que ce soit, elle craignit de risquer d’engendrer la moquerie. Le temps passait deux fois plus vite que d’habitude lui semblait-il. C’était un redoublement à l’envers ! Ça redoublait à la vitesse V multipliée par 2 dans un sens pour aboutir paradoxalement à un rétrécissement du temps au moins égal à cette vitesse. A peu de choses près…

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Elle était au pied du mur, il fallait écrire. « Dans de très nombreux cas, et rares sont les langues qui ne le font pas à un degré ou un autre, le redoublement est un procédé de dérivation plus ou moins productif permettant de créer des variantes connotées et subjectives d’un terme de départ. C’est souvent la marque du langage enfantin hypocoristique, argotique et du vocabulaire imitatif, comme les onomatopées, ce qui a conduit les premiers explorateurs entendant des langues qui font un usage grammatical du redoublement (comme les langues austronésiennes) à considérer qu’ils étaient en présence de langues enfantines et simples. » Elle se répétait en boucle l’explication trouvée sur Wikipédia, elle expérimentait le redoublement si on voulait aller par là. Elle commença d’écrire une liste de mots étrangers [tok : parler ; toktok : dire à de nombreuses reprises (en Papouasie, Nouvelle-Guinée) / orang : personne ; orang-orang : l’ensemble des personnes (en Indonésie, Malaisie) / piki : cochon ; piki-piki : cochons (dans les îles Salomon]. Et puis cela lui sembla vain et inintéressant, sauf à vouloir faire fuir tous ceux et celles que l’apprentissage d’une langue rebutait déjà. Heureusement, le redoublement expressif suggérait une autre liste de mots, lui laissant une chance d’en faire une histoire : papa, maman, tata, tonton, mémé, pépé, bébé, dodo, dada, kiki, caca, pipi, popo, quéquette, zizi, cucul, panpan, zonzon, nana, neneu, gogole, collé-collé, barbare, auxquels elle ajouta flonflon, nunuche, ronron, yéyé et zazou.

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Mais là encore, rien de tout cela ne donna rien. RIEN + RIEN = PAS GRAND-CHOSE aurait pu clamer Raymond Devos. Zazou lui inspira pourtant une histoire qui se tenait dans les années 30, une histoire remplie de swing, de « scat » – diga diga doo – de jeunes gens dégingandés, nonchalants, jamais à court d’idées en matière de musique, de chant, créant des onomatopées toutes plus sensuelles les unes que les autres « dip dop doo », « boop-boop-a-doo », qu’ils susurraient en avançant les lèvres et en se déhanchant. Puis tout retomba comme un soufflé : son enthousiasme, son goût pour inventer des histoires, sa volonté. Elle avait redoublé d’efforts, ce qui n’avait engendré qu’un redoublement de son angoisse. Pouvait-on là parler d’un redoublement l’autre ?

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Elle décida de se replier sur elle-même, de ne plus penser, de refouler le thème “D’un redoublement l’autre” dans un coin de sa mémoire pour l’oublier. Existait-il un tel endroit ? Elle se souvint que vouloir absolument oublier certains souvenirs contribuait paradoxalement à les conserver longtemps, selon une étude réalisée par des chercheurs du Texas quelques années auparavant.

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Alors, après avoir finalement lâché prise sur ce défi, elle se retrouva un jour un stylo dans la main, un cahier devant elle, nota sans y penser “D’un redoublement l’autre” et se mit à écrire. Ceci.

Texte : Marlen Sauvage

(Harry White & Cab Calloway, Zaz Zuh Zaz, 1933)