« Jeunes Errants »

Je me revois encore, je me revois très bien, marchant le long de la route avec mon cabas au retour du supermarché. C’était juste après le collège.
Un garçon, il passe devant moi avec sa taille immense, des vêtements neufs trop justes pour lui, la tête inclinée haut par-dessus. Un jeune homme noir, il regarde devant lui et en même temps tout autour avec l’impression de parler tout seul et pour les autres à la fois. Un gamin comme un autre, comme tous ceux qui reviennent de classe à cette heure-ci, sac à dos Eastpack, seuls ou en groupe, pressés et invulnérables. Il fait un froid de canard, je ne fais pas plus attention à lui.

Brusquement il se retourne, revient vers moi, se penche et tend une enveloppe, ou un papier de la taille d’une enveloppe, fait des gestes pour se faire comprendre ; il cherche quelque chose. Je regarde l’enveloppe, sur quoi de grandes lettres tracées à la main et ces mots : Madame C… « JEUNES ERRANTS » à Esbly, y compris les capitales et les guillemets français. Je connais cet endroit et je lui explique, faisant des gestes moi aussi, qu’il n’a qu’à suivre le trottoir, sur la gauche passer le pont, traverser à droite par la grande place sous les arbres le long de l’eau, ce sera là, la première maison qui fait un angle. D’ailleurs, regardez, on la voit d’ici, la clôture marron. Il me remercie, un sourire, et part devant à grandes enjambées.

Je le suis des yeux sur le pont dont la voie piétonne, distincte de la route, ressemble à un pont Bailey avec ses poutrelles métalliques et ses planches enrobées de bitume. Il avance entre les losanges sur le gris du ciel, silhouette à la Tardi, descend le long de la station-service Total – les treize côtés du préfabriqué de Jean Prouvé ne lui ont pas porté pas chance, le tout commence à battre de l’aile – Mais ! il n’a pas pris à droite… j’ai dû me faire mal comprendre. Sur la place, un peu plus loin il a l’air d’hésiter, j’accélère le pas pour le rejoindre, de derrière je l’appelle, je lui redonne la bonne direction, et voilà, c’est par là.

Cette fois-ci il a bien vu la maison. Il traverse la route et se retourne pour me faire signe que c’est bon, sourire, avec toujours à la main son enveloppe et les deux mots jeunes errants dont je n’arrive toujours pas à comprendre le sens, ou peut-être je ne veux pas comprendre comment il est possible d’en arriver là. Puis il s’en va, très vite, tête nue. Je ne sais pas ce qu’il fuit, qui lui a donné cette adresse. Je ne sais pas s’il a une idée de ce qui l’attend, moi non plus je n’en sais rien, je ne sais même pas s’il a envie d’y penser. Pour lui il n’y a pas de « si » car il est dans le présent. Il est même pour ainsi dire dans le plus-que-présent.

Je me revois encore, je me revois très bien rentrer en passant devant la maison médicale, autrefois restaurant, autrefois hôtel, autrefois guinguette et autrefois bal. Sur la reproduction agrandie d’une vieille carte postale agrafée sur un panneau de liège, à l’entrée de la boulangerie, on voit des terrains de boules et des grandes tentes près du canal où, le dimanche, on guinchait. Plus loin, à l’emplacement du garage Renault en allant vers le supermarché Carrefour, une prairie où, sans doute, on se joignait. La mère, de la mère, de la mère de la boulangère, qui ressemblait certainement à la fille, de la fille, de sa fille, s’en souvient à la perfection. De « Jeunes Errants », en revanche, nulle trace, nul mot, nulle image. Sans doute pas nul souvenir.