Le chien petit, la corneille noire et le marcassin doré

Ça, c’est le mur de la maison. Quand il est jaune le soir, il fera beau demain.

Les photos ont été prises samedi dernier à Paris dans l’après-midi, lors d’une une marche en diagonale à travers les Tuileries – à la manière du cheval aux échecs – entre Le Musée des Arts Décoratifs (deux expos, l’une très belle, Gio Ponti, l’autre un peu trop touffue, on y passerait facilement la journée, Japon-Japonismes), et l’Orangerie (rien de neuf, mais une buvette agréable et abordable sous le cube en béton ciré comme une grosse commode).

De l’autre côté de la Seine provenaient les bruits sourds de fusils ou de grenades, mais non accompagnés d’émanations lacrymogènes visibles comme sur BFMTV (l’absence de vent, probablement, en était la cause). Les troupes disposées quais d’Orsay et Anatole-France devaient être au combat. La rue de Rivoli, dont la circulation automobile avait été exclue, était laissée aux piétons, vélos et patinettes jusqu’à la statue dorée de Jeanne d’Arc, avec son allure de péplum. On avait dû craindre, par ici, mais cela ne vint pas. L’accès à la place de la Concorde était défendu par un montage abrupt de barrières métalliques bleu nuit à travers lesquelles on voyait du vide, et quelques mines patibulaires faisant le pied de grue. Vu d’ici, parmi la foule clairsemée et à moitié dévêtue, cela donnait l’impression d’un couvre-feu chic et sympathique.

Nagani Iwao « Marcassin »

Il y avait huit mains, et ça faisait douze pieds. En fin de soirée, à l’heure de l’apéro, les hommes ont battu les femmes dix à zéro. Le baby-foot est un être vivant, un gros scarabée aux mouvements brusques, maladroit et parfois cruel comme l’œil du marcassin.

Dans un grand à-peu-près

 

 

Pour aller à Villiers-sur-Morin on a pris la voiture, parce que l’horaire de la navette ferroviaire n’était pas commode ; avec elle nous serions arrivés ou trop tôt, ou trop tard.

C’était un chemin en boucle, repéré sur la carte et conseillé par quelques amis de balade, à partir de la mairie. Dans la région, il n’y a pas à craindre d’être désorienté, les bruits diffus mais reconnaissables des activités humaines sont autant de repères, mais une contrainte futile voulait que nous fussions de retour à midi et demi pile. Par conséquent, compte tenu du chemin estimé, nous sommes arrivés à l’heure dite au départ : neuf heures tapantes. Pour preuve, un employé municipal forcément ponctuel quittait les lieux, tandis que le clocher voisin égrenait son couplet d’heures croissant. À cet égard, la boulangerie voisine était ouverte depuis pas mal de temps, et il en restait quelques-uns, encore tièdes.

 

Ce n’est pas dans les premiers mètres que nous nous sommes perdus. J’avais oublié (ou peut-être ne l’ai-je jamais su ?) que le poète Vercors avait passé une partie de sa vie ici, jusqu’à sa séparation d’avec sa première femme. Il y écrivit, entre autres, Le silence de la mer, et chacun sait qu’il s’agit du premier ouvrage des Éditions de Minuit, en 1942.

« Je ne quitte jamais Paris, ce n’est pas bon. Je devrais de temps en temps faire retraite, à la campagne. Pour un mois, pour un an. Je m’en ouvre à Pierre Falké, très excellent illustrateur que j’ai recruté pour Allô Paris, et qui habite du côté du Morin. Justement, me dit-il, une maison est à louer dans un village voisin qui lui semble une affaire à saisir. Peu après, un dimanche, il me conduit par des sentiers champêtres à Villiers-sur-Morin, que Dunoyer de Segonzac et ses amis ont illustré par leurs gravures. Las ! je cherche une bicoque et la maison est bien trop vaste : elle est faite pour y vivre et non pour y camper. Mais d’un loyer si raisonnable ! Pas même le quart de ce que je paye à Paris. Et l’idée s’insinue. Y vivre… Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas quitter une bonne fois la ville ? Falké m’y encourage : “Vous n’avez pas idée combien on travaille mieux”. De retour à Paris, c’est fait: j’ai décidé de sauter le pas. »

(ce texte est extrait du recueil Les occasions perdues, 1932, trouvé dans ce site)

Un des premiers albums de Jean Bruller, paru chez Paul Hartmann en 1929, s’appelle Un homme coupé en tranches. Les promoteurs (et autres promus) locaux lui rendent fréquemment un hommage involontaire et cruel par un geste gratuit, et c’est une peine supplémentaire qui devient lassitude. Les hommes décidément n’aiment pas les arbres. Ils n’aiment pas grand monde, en général.

À la sortie du village, quand les chemins seraient bien entretenus il est toujours possible de se tromper de sens. Peu importe, au fond. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qui nous reste, et à propos de quoi on peut prétendre à une certaine maîtrise : le droit de se tromper. Pour le reste, ça patauge grave, comme dit la postière Maryvonne, une solide amie. Le terrain est pourtant sec, la plupart du temps ; la caillasse boit les trombes d’eau qui ruissellent au Morin.

Il y a un château ayant appartenu aux Dames de Chelles, lorsque cette dernière était une résidence royale. Une pancarte renseigne sommairement. Il était inutile de creuser plus avant cette généalogie, avec attributs, sans aucun doute, perceptions, taxes et tout le saint-frusquin. En revanche, et comme toujours, chaque allée d’herbes sauvages fait immanquablement penser à n’importe quelle photo (grise ou colorée) de Samuel Beckett posant dru, rides agrestes et regard clair. Les câbles haute tension, qui accompagnent la majeure partie du voyage, fléchis en bonne intelligence sur leurs porteurs d’acier de haute couture, ploient et croient dans le même mouvement prodigieux.

Un ultime panonceau donne à voir une gouache réalisée par l’un des peintres coutumiers du lieu aux siècles derniers, à-peu-près depuis l’endroit où nous sommes, est-il écrit. D’accord, mais c’est un grand à-peu-près, à première vue, pensai-je, avant de corriger aussitôt : l’intention est appréciable. 

Georges Rault (1897-1977) Point de vue, collection privée

Après, on est rentrés. Demain serait encore plus venteux, entendait-on. On allait voir. Aujourd’hui, c’était juste une parenthèse dans un vent relatif et modéré.

BLACK ORFEUS (Luiz Bonfà)

par Joscho Stephan, Olli Soikkeli, Stefan Berge, Jazz Club Hanover, sept 2016

Le caractère merveilleux

Le paysage était tout à fait désolé. Il n’y a pas de quoi, ai-je répondu, moi-même, je n’en pense pas moins, figurez-vous. Ah, fit-il alors, pardon, je ne savais pas. Nous voilà bien, en somme.

Ce n’était pas la première fois que le paysage prenait langue avec moi de la sorte, mais tout de même il fallait apprécier, à nouveau, de cette situation le caractère merveilleux. Et, en l’occurrence, ce dernier lieu était important car il venait, en contrepoint majeur à la désolation initiale, et à la façon dont un plus annule un moins, anéantir la déprime des deux interlocuteurs.

Aussi nous fîmes ensemble un bout de chemin, l’esprit libre et le moral à zéro (ne pouvant être plus bas puisque le moral est ainsi fait, la langue ne permet pas qu’il soit en dessous de zéro, question de mesure, sans doute, pourtant le moral peut être, dans les faits, largement dessous ; comme, en mathématiques, une droite partant d’un point vers l’infini est infinie, tout comme une droite allant d’un infini à un autre, et pas moins, allez comprendre) c’est à dire dans une situation d’amendement, état neutre qui convenait aux deux parties (quoique dans un sens différent).

Nous parcourûmes donc quelques stations.

En chemin vers le plateau de Montigny, le bâtiment va. Comme sur la photo ci-dessus (ou sur le côté gauche, tout dépend de l’outil utilisé pour lire ce billet). Une incroyable richesse se transforme en béton (puissance brute) et en bitume (imparable et imperméable, pour garer les voitures, deux ou trois par maison). À cette fin, des arbres sont abattus (quand on prononce ces mots, le paysage s’assombrit). Par conséquent, la majeure partie des eaux de pluie va à la Marne sans discernement. On pourrait croire à une société tout sauf secrète qui unirait ses efforts pour participer à l’engloutissement de Paris et de sa banlieue lors d’une future crue (le paysage devient livide). Mais ce serait nourrir une rumeur.

N’allons pas trop vite, des îlots de résistance existent (la figure du paysage s’éclaircit) comme sur la photo ci-après (même remarque que précédemment). Ici, un réactionnaire au progrès a bâti une cabane en bois au milieu de sa friche. Les promoteurs ne sont pas loin, l’endroit est sursitaire tant qu’un accident idiot ne précipitera pas le résistant dans la tombe (un petit carré de béton, comme un dernier clin d’œil ; le promoteur a toujours l’humour noir). En attendant, on entendrait presque une mouche ou un rouge-gorge voler. D’ailleurs, c’est le cas. Le passereau, en dépit de son nom, reste.

Plus haut, sur la commune de Lesches, une Maison d’Accueil Spécialisée héberge des adultes handicapés en situation de grande dépendance, autistes essentiellement. Cela coûte évidemment à la collectivité un pognon de dingue, comme on dit dans le langage des gens supérieurs prétendument éduqués. Chez les gens ordinaires, on appelle ça la dignité et la civilisation. Le paysage donne tout ce qui lui reste pour les travaux à venir, et se fend d’un sourire (ou se sent d’un fou rire) dans l’éclaircie de l’autre côté de la route. Égayons-nous de son tempérament.

Au retour, des ouvriers préparaient le terrain pour installer la fibre. La fibre maternelle, la fibre patriotique ?
En respirant l’air vif et pur qui accélère la vie chez les hommes à fibre molle, vous aidez encore à une combustion déjà trop rapide (Balzac, La Peau de chagrin) Ah, pourvu que la fibre nous inspire ! Il est vrai qu’avec l’ADSL, par ailleurs d’une lenteur moyenâgeuse, il était plus compliqué de faire de l’esprit (ce n’est pas dans son ADN). Les acronymes ont toujours cette propension au dédain qui sied peu par ici.

Ne reste plus qu’à terminer ce billet liquide et vibrionnant en queue de poisson, ou plutôt en triptyque. J’avais remarqué dans le blog l’œil des chats la reproduction d’une toile de Friedrich Frozel, Der alte Bücherkasten, 1929. Une partie de mon attention avait été détournée dans un mouvement entre le collier de perles de la lectrice et le mouchoir perdu sur le sol. Que penser de cette lecture apparemment urgente, et peut-être secrète (cliquer sur le triptyque doit agrandir la toile centrale). Dans un autre mouvement plus convenu, j’ai composé la chose suivante en m’entourant de deux livres sortis à l’occasion d’un « défi » proposé sur la toile par Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi) et Marie-Christine Grimard (@GrimardC) (entre autres, car dans ces cas-là le mouvement sur les réseaux est quasiment épidémique) où il s’agissait de publier la couverture d’un livre aimé, apprécié, lu en tout cas – enfin je l’espère – pour une durée déterminée. Parmi ceux-ci, deux m’ont paru à l’ordre du jour, qui en est un autre (de livre). Voilà. Et pour ce qui est du collier de perles, alors…

 

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