J’attendrai

La voiture est en pilotage automatique, l’Intelligence Artificielle s’occupe de tout. Par exemple, les piétons sont automatiquement détectés, identifiés, avertis, évités, chiffrés. Grâce à quoi la cabine de commande a pu être coupée de sa fonction initiale de surveillance et transformée en tourelle d’observation panoramique – salon de lecture – mini-bar, sièges avant retournés en vis-à-vis de la banquette arrière, ordinateur central polyvalent à multi-sessions. L’été peut mourir tranquille, le ciel par dessus le toit transparent défile comme un bandeau, comme un livre à rouleau, un codex. Dans chaque portière est un bac, des cyclamens ou des colchiques y fleurissent, fleurissent, hydratés par un retour du circuit de climatisation. Le moteur électrique feule sans à-coups, éternuements, couacs ou autres inconvénients. Ça baigne, non ? Osai-je (il faut faire attention à ce que l’on dit, qui pourrait être mal interprété par les écouteurs ambiants et diffuser dans l’habitacle une musique du même nom sous prétexte qu’ils auraient pris des rêves pour des réalités, croyant bien faire, donc). Dans mon coin sont restées des expressions du vieux monde, je gribouille, manie et triture les ♦ quarante poèmes ♦ (en construction, griffons furtifs aphorismes et périls) à en rester baba. Pas de quoi fouetter la queue du chat, en pense ma compagne (j’interprète et, sans doute, déforme ; il n’y a pas encore la possibilité de lire dans les pensées des autres). L’été s’achève et des mots se relèvent et en éveillent d’autres, tout n’est donc pas perdu.

Les drapeaux sauvages

Tout reste à écrire: les petites bricoles ici et là à droite à gauche, tous les corps empêtrés virgules du décor, les boiteux, les bocaux, les bancals ébréchés, les dormeurs, araignées, fruits de terre et garniture, les toiles empoussiérées dans les recoins ceux qui ne sont pas sur la liste ceux qui longent les murs ceux qui ne savent pas dire ou qui n’ont jamais lu, les contraints les bannis les enfermés les noyés les salissures, les laveurs de carreaux chahuteurs de vaisselle les enivrés et les buveurs d’eau les enfiévrés les honteux les repentis, les mères abandonnées les taches de gras empreintes capitales les voix des petits enfants et les drapeaux sauvages

 

Poèmes en fusion

6 poèmes courts, accompagnés

d’une photo monochrome,

autour d’Esbly, les 2 et 3 août 2018

 

 

 

 

 

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C’est un vieux geste

fumer en marchant

entre grande ciguë et carotte sauvage

un pli

nous parlons de riens

 

 

 

 

 

 

Nos blessures cicatrisées

sur le fonds contemporain

des ombres nous rattrapent

au plein-vent de l’histoire

mystère imprévu

 

 

 

­Silence des taches brunes

sur ta peau à la dérive

du soleil

autant de caresses discrètes

secrètes  

 

 

 

­Les citadelles abondent

paysages sans cadre

évasions, voyages

le ciel s’obscurcit

de plaisirs déjà enfuis

 

 

­Des prénoms

des silhouettes en couleur soudain

au bord des chemins

parfums retrouvés

d’autres années en cascade

­

 

C’était hier ou avant-hier

c’était tous les jours

la musique oubliée

des gestes un peu gauches

apaisants, éternels