Et puis le ciel s’est dégagé

Ça commence par une image simple, une image de la campagne. Des hirondelles se sont rassemblées sur une portée de fils électriques sous un ciel gris, presque menaçant. On pourrait déchiffrer une partition musicale, simple elle aussi. Un prélude ?

Mais c’est beaucoup trop tôt pour partir, entend-on. Elles viennent à peine d’arriver. Le climat se serait-il déréglé, au point de perturber le cycle sans âge de ces petites bêtes si familières qui nichent dans nos granges et nos greniers, et ravissent l’observateur d’audacieux looping au ras du sol par les chaudes après-midi d’été ?

Et puis le ciel s’est dégagé. Dans les trouées des nuages, du bleu, un bleu très sombre. Il fait frais, presque froid, le vent du nord souffle en rafales. Il est difficile de croire que des gens, pas loin d’ici, souffrent de la chaleur. La semaine dernière, le feu ronflait dans la cheminée dès le début de soirée. Ah, s’il était possible de brasser tout ça et d’égaliser les chances, s’il était possible… Mais il est déjà tard, on se persuade comme on peut avec nos petits gestes dérisoires.

Sur une autre image, on voit des enfants traverser la rue dans Coutances. La photo les immobilise sur le passage piéton, comme les hirondelles sur leur fil, ou les musiciens pieds nus sur la pochette d’un album des Beatles. Tout le monde se persuade qu’il finira bien par faire chaud, alors on force le destin en s’habillant léger. La peau, peu confiante en l’allant de son propriétaire, se hérisse en chair de poule. Les mollets et les avant-bras trop blancs sont comme la peau d’une semoule au lait. On se frictionne vigoureusement, l’air de rien. Non non, il fait bon, juste un peu frais. Mais le pas est vif, on ne traîne pas.

Sous les halles de la salle Marcel-Hélie, le marché du jeudi. Comme partout, la concurrence est rude avec le commerce de grande surface et les autres marchés opportunistes des stations balnéaires. Le nombre de commerces s’en ressent. Viennent ici en client les fidèles, et ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas prendre la voiture.

Au centre de la salle polyvalente (handball, basket et concerts de jazz du festival), sont assises sur des bancs parallèles, se faisant face, quelques personnes des deux sexes, dans l’âge, ou sans âge. Une observation trop rapide pourrait laisser croire qu’elles font une pause, prennent appui pour s’entrenir du pays. Mais non, pas seulement. À leur pied, des paquets, un cageot ; elles sont venues ici proposer une récolte particulière, le fruit de leur jardin. Ça parle, ça négocie. Il y a une circulation. Une façon comme une autre de rencontrer les amis, partager les dernières nouvelles ; c’est le club urbain des rencontres rurales.

Devant la salle, rue de la Halle au Blé, parmi fripiers et vendeurs de tout-venant, un marchand de dentelle. Inutile d’en vérifier la qualité ou la provenance, dans le mot de Coutances il était dit qu’il y aurait de la dentelle, et dentelle il y a devant la façade joliment courbée de la reconstruction d’après-guerre aux garde-corps si simples, si fins.

De la dentelle au vent, comme un pied de nez dans le centre ville bombardé puis rebâti en ordre dispersé au gré des desiderata des intervenants.

Une dentelle à point nommé contre le vent mauvais

Le soir, le jardin s’agrandit vers l’ouest en un paysage de peintre hollandais. Les bêtes gardent leur distance et dévisagent le personnage nouveau venu qui a toujours  froid dans le vent pourtant faibli.

Les couleurs, au contraire, se réchauffent, comme tout un chacun. Et l’on entend Verlaine :

« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous »

En coup de vent

Reprendre son outil après un mois d’absence, être surpris de le découvrir en friche ; les commandes de l’éditeur de blog ne sont plus les mêmes, il y a eu une « mise à jour ; la présentation diffère, je ne m’y retrouve plus. Advienne que pourra, espérons que les textes seront lisibles et les images correctes. C’est comme une expérience neuve, toujours sur le métier, etc.

Reprendre, donc, au 1er mai, de retour d’en ville où j’ai sacrifié avec bonheur au rite du brin de muguet à l’adresse de la bien-aimée, même si une partie du jardin en est jonchée (de muguet, et de bien-aimées, aussi, en souvenirs lointains mais encore accessibles). Les joies d’une observance, en quelque sorte. Un devoir léger, et consentant.

Je croisai José au retour (j’ai dit quelques mots du personnage un jour de ronde, c’était chez l’ami D.H. J’y fus bavard, je tâcherai désormais de l’être un peu moins — À propos de ronde, je ne participerai pas à celle qui vient, le 15 mai. Bien sûr, il me serait toujours loisible de tenter un textulet, je pourrais toujours essayer. Mais dans l’impossibilité de disposer du temps nécessaire à l’élaboration d’un travail soigné, le présenter tel quel ne serait vraiment pas fair-play, sans parler de celui que j’aurais la responsabilité de publier. J’y reviendrai).

José vient de perdre sa femme. « Du muguet, me dit-il, je n’ai plus personne à qui en offrir… Allons, passez à la maison, répondis-je, nous nous offrirons quelques mots… » Le printemps est déjà mûr, la glycine fatiguerait presque. On laissera ici un jardin agréablement travaillé, avec le sentiment d’un devoir rendu à l’esprit du lieu.

Quelques mots, justement, d’une balade récente au bord du canal, vers l’ancien tunnel du chemin de fer. Au passage du port, un marinier chargeait l’or dans sa péniche en route pour Rouen ou Le Havre. Des grains de maïs, le chuintement du transfert via une échelle articulée depuis les silos était audible à plusieurs centaines de mètres.

Nous avons voulu vérifier un mystère. Une amie (celle d’un livre, un jour, mais pas comme à la télé) nous avait parlé de bas-reliefs étranges aperçus dans le tunnel abandonné de Chalifert. Elle n’arrivait pas à comprendre leur origine. Dans la pénombre, lors de mes nombreuses promenades je ne les avais jamais remarqués.

Effectivement, c’est tout l’appareil qui semble avoir été sculpté, et le plus étrange est que les salissures des chaudières à charbon en recouvrent une partie, ce qui ferait remonter le travail à une période bien antérieure aux tags. Or le tunnel n’a été abandonné qu’en 1985, quand l’époque des locomotives à vapeur était révolue depuis bien longtemps…

On a l’impression de se mouvoir dans un organe aux circonvolutions mobiles, ou dans les muqueuses d’un inquiétant boyau. Il y a du perplexe, du vivant et de l’archéologie dont l’emmêlement excède mes compétences. Quel artiste souterrain a pris gouge, quel tunnelier excentrique ? Travaillait-il la nuit, incognito cavernicole ? On parle de réutiliser le tunnel pour doubler l’objectif en termes de voyageurs, à l’horizon 2025. Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas le quadrupler, histoire de surperformer l’objectif ? Le Grand Paris est une aventure imprévisible, et ses penseurs, des visionnaires obsessionnels.

Mais tout de même, un tunnel abandonné aussi érotique méritait peut-être quelque prudence, un esprit de préservation ; est-il encore possible de caresser cet espoir dans le sens du poil des conservateurs ? Le TGV aérien n’a pas de ces scrupules, qui fend la bise sans complexe majeur par dessus la canopée.

Au retour, la péniche repue s’était enfoncée dans ses œuvres mortes, prête au long voyage d’une lenteur quasi anachronique, mais tellement reposant dans son économie de moyens et son rapport silencieux au paysage ; vertigineux vestige d’une époque révolue. Et son couple marinier complice en manœuvres, calmes et avenants à l’image même de ce monde parallèle, de prendre causette avec le passant, d’expliquer un détail dans l’art délicat de faire naviguer un tel véhicule dans les eaux étroites.

Il y eut aussi, ces dernières semaines, des allées et venues avec la Normandie, où nous vivrons bientôt. Plus précisément la presqu’île du Cotentin et sa région de Coutances, connue sur les prospectus pour sa cathédrale, son festival de jazz et ses pommiers à cidre. Trente cinq ans de vie parisienne, j’ai pensé qu’il était temps de les solder, et partir en bons termes. Le luxe et la fureur de ses rues, la laideur des hommes pressés me pèsent, désormais. Je n’avais encore rien dit de cela, de l’ordre de l’implicite, et ceux qui me connaissent comprendront mon silence.

Heureusement existent encore des trains permettant de s’échapper vite et en douceur du noyau atomique.*

Je poste ici quelques photos prises au gré des voyages, j’aurai l’occasion d’y revenir plus précisément dans quelques semaines. D’abord les plages, et puis la ville.

Dans « Coutances », ce que j’ai entendu d’emblée, et ce n’est pas d’aujourd’hui, ce sont des syllabes dorées et anciennes qui m’ont fait penser à un métier précis et vaguement oublié, des ouvrières attentives à leur ouvrage méticuleux. Une ouverture vers un havre, aussi. Un mot proustien qui appelle d’autres sonorités, quelque chose de travaillé. De la belle ouvrage dans l’élocution même, donc une saveur intemporelle et, je le crois fort, moderne.

Quelques raisons de se tenir droit. J’ai déjà hâte de revenir écrire dans ces murs — pour l’heure branlants — j’essaierai de le faire dans des proportions plus rigoureuses. Allons, un petit film, pour finir et comme suggéré dans le titre ! (et mon salut, bien sûr, à ceux qui seront venus faire un tour par ici).

(il faut cliquer pour lancer le film, à l’ancienne, dira-t-on…)

* Ce n’est qu’une image. En réalité il y a plus d’uranium dans le Cotentin que dans toute la région parisienne. Mais s’il fallait s’arrêter à ce détail…

Nouvelles brèves d’un monde sensible

 

Les belles chansons reprennent vie

Souvent

L’air et les paroles nous agacent

Longtemps

Près de la rivière, derrière l’aérodrome où jouent les petits Cessna, les aubépines et leurs sœurs exhalent un bonheur accessible dans l’immédiat. Un vent léger le transporte sur l’autre rive. Sans trop y croire, l’ombre s’attarde dans l’herbe mouillée. La victoire est proche (bientôt, l’odeur d’invisibles et persistants lilas ?)

En cet endroit, hier encore, des caravanes. Aujourd’hui, c’est à peine si l’on remarque un creux dans le lit défait de la clairière. Cette parole donnée, chez certains : ne pas laisser de traces.

Il y a déjà du travail dans le jardin. Ceux qui prendront la suite devront se débrouiller avec les carottes et les petits pois. S’ils n’aiment pas ça, ils pourront toujours en faire des conserves, ou les donner au Secours Populaire près du garage Renault. Ou les deux, successivement, ce qui serait encore mieux.

En attendant le moment de partir, il est agréable de jouer à la petite bête qui monte, qui monte derrière les fétuques et leurs cils hypersensibles. S’il faisait moins frais, on pourrait faire des photos de nu comme celles de Lucien Clergue dans les dunes (heureusement pour tout le monde, il y a encore beaucoup de « si » avant de passer à l’acte déclencheur).

Hier, nous sommes allés dire au revoir à l’amie C. qui se bat avec un crabe envahissant, épuisant, « un panier de vieux crabes, désormais » dit-elle. J’ai toujours admiré son petit jardin qui me semble conforme à ce que j’en lisais ou voyais, enfant, quand il était question des jardins parisiens. Un jardin qui faisait rêver, un jardin dépaysant. Un jardin où prendre l’apéro. Images vues dans des films français des années 50 ou 60, sans doute, où des grands-pères d’opérette s’endormaient sous leur chapeau de paille les dimanches après-midi, tandis que les parents s’engueulaient et que les petits-enfants allaient découvrir le monde de l’autre côté de la rue, avec à la main un Opinel ou la canne à pêche de l’ancêtre assoupi. La bande-son, du jazz manouche, forcément.

Avec C. nous regardons un album de photos d’un voyage en Norvège, il y a trente ans avec son mari. Les bateaux dans la brume des fjords, sur les photos argentiques d’un piqué et d’une douceur extrêmes, ont plus de profondeur que tout ce que l’on voit habituellement sur internet ou à la télévision. Une hallucination de la mémoire affective, certainement.

Dans la bagarre, c’est à dire le nez dans les cartons, remontant de la cave transformée au fil du temps en crypte à souvenirs, je n’ai pas oublié que ma mère aurait eu cent ans, le onze de ce mois-ci. J’ai hérité d’elle le goût de la marche et des déplacements, le plaisir du voyage. Sur la photo, à l’arrière-plan le Beaufortain me semble-t-il (je ne crois pas que ce soient les Aravis). Elle est un peu gênée, elle ne savait jamais quelle position prendre sur les photos, quelle figure adopter. Son goût de la composition, obsessionnel, était tel que rarement atteint dans les faits. D’où, peut-être, cette légère mélancolie qui tournait parfois à la déprime, cette dernière définitivement ancrée après qu’elle eût perdu sa fille. Le reste du temps elle avait été gaie, et il m’arrive encore d’entendre son rire, la nuit ou en plein jour, et je tombe sous le charme aimant de la personne qui rit. Il s’agit paraît-il d’un accident fréquent et inoffensif.

Le soir même, en sortant du Carrefour :

— Partir, partir… On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on trouve !

— Oh ça va, René. Change de disque.

[Je prie les lecteurs qui passent par ici, habituellement ou par hasard, de me pardonner ; pour des raisons techniques il me sera difficile dans les semaines à venir de leur rendre la pareille. Nous nous retrouverons je l’espère cet été, lorsqu’il fera clair]

Dans un grand à-peu-près

 

 

Pour aller à Villiers-sur-Morin on a pris la voiture, parce que l’horaire de la navette ferroviaire n’était pas commode ; avec elle nous serions arrivés ou trop tôt, ou trop tard.

C’était un chemin en boucle, repéré sur la carte et conseillé par quelques amis de balade, à partir de la mairie. Dans la région, il n’y a pas à craindre d’être désorienté, les bruits diffus mais reconnaissables des activités humaines sont autant de repères, mais une contrainte futile voulait que nous fussions de retour à midi et demi pile. Par conséquent, compte tenu du chemin estimé, nous sommes arrivés à l’heure dite au départ : neuf heures tapantes. Pour preuve, un employé municipal forcément ponctuel quittait les lieux, tandis que le clocher voisin égrenait son couplet d’heures croissant. À cet égard, la boulangerie voisine était ouverte depuis pas mal de temps, et il en restait quelques-uns, encore tièdes.

 

Ce n’est pas dans les premiers mètres que nous nous sommes perdus. J’avais oublié (ou peut-être ne l’ai-je jamais su ?) que le poète Vercors avait passé une partie de sa vie ici, jusqu’à sa séparation d’avec sa première femme. Il y écrivit, entre autres, Le silence de la mer, et chacun sait qu’il s’agit du premier ouvrage des Éditions de Minuit, en 1942.

« Je ne quitte jamais Paris, ce n’est pas bon. Je devrais de temps en temps faire retraite, à la campagne. Pour un mois, pour un an. Je m’en ouvre à Pierre Falké, très excellent illustrateur que j’ai recruté pour Allô Paris, et qui habite du côté du Morin. Justement, me dit-il, une maison est à louer dans un village voisin qui lui semble une affaire à saisir. Peu après, un dimanche, il me conduit par des sentiers champêtres à Villiers-sur-Morin, que Dunoyer de Segonzac et ses amis ont illustré par leurs gravures. Las ! je cherche une bicoque et la maison est bien trop vaste : elle est faite pour y vivre et non pour y camper. Mais d’un loyer si raisonnable ! Pas même le quart de ce que je paye à Paris. Et l’idée s’insinue. Y vivre… Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas quitter une bonne fois la ville ? Falké m’y encourage : “Vous n’avez pas idée combien on travaille mieux”. De retour à Paris, c’est fait: j’ai décidé de sauter le pas. »

(ce texte est extrait du recueil Les occasions perdues, 1932, trouvé dans ce site)

Un des premiers albums de Jean Bruller, paru chez Paul Hartmann en 1929, s’appelle Un homme coupé en tranches. Les promoteurs (et autres promus) locaux lui rendent fréquemment un hommage involontaire et cruel par un geste gratuit, et c’est une peine supplémentaire qui devient lassitude. Les hommes décidément n’aiment pas les arbres. Ils n’aiment pas grand monde, en général.

À la sortie du village, quand les chemins seraient bien entretenus il est toujours possible de se tromper de sens. Peu importe, au fond. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qui nous reste, et à propos de quoi on peut prétendre à une certaine maîtrise : le droit de se tromper. Pour le reste, ça patauge grave, comme dit la postière Maryvonne, une solide amie. Le terrain est pourtant sec, la plupart du temps ; la caillasse boit les trombes d’eau qui ruissellent au Morin.

Il y a un château ayant appartenu aux Dames de Chelles, lorsque cette dernière était une résidence royale. Une pancarte renseigne sommairement. Il était inutile de creuser plus avant cette généalogie, avec attributs, sans aucun doute, perceptions, taxes et tout le saint-frusquin. En revanche, et comme toujours, chaque allée d’herbes sauvages fait immanquablement penser à n’importe quelle photo (grise ou colorée) de Samuel Beckett posant dru, rides agrestes et regard clair. Les câbles haute tension, qui accompagnent la majeure partie du voyage, fléchis en bonne intelligence sur leurs porteurs d’acier de haute couture, ploient et croient dans le même mouvement prodigieux.

Un ultime panonceau donne à voir une gouache réalisée par l’un des peintres coutumiers du lieu aux siècles derniers, à-peu-près depuis l’endroit où nous sommes, est-il écrit. D’accord, mais c’est un grand à-peu-près, à première vue, pensai-je, avant de corriger aussitôt : l’intention est appréciable. 

Georges Rault (1897-1977) Point de vue, collection privée

Après, on est rentrés. Demain serait encore plus venteux, entendait-on. On allait voir. Aujourd’hui, c’était juste une parenthèse dans un vent relatif et modéré.

BLACK ORFEUS (Luiz Bonfà)

par Joscho Stephan, Olli Soikkeli, Stefan Berge, Jazz Club Hanover, sept 2016

Le profil bien senti du versificateur

Dimanche dernier. Une fois de plus le modèle dominant, faisant fi de ses dysfonctionnements et des tourbillons de vent contraires, déployait ses grandes figures sur la toile. Une fois de plus, c’était un devoir de faire un pas de côté, serait-ce uniquement pour atteindre la paix (le jour est bien choisi pour ça).

 

Dans cet espoir on a laissé la ville par derrière, une idée comme une autre, saugrenue pas tant, à la réflexion assez commune, donc paradoxale au mot près avec son petit côté Alphonse Allais, mais la marche se prête assez bien à la philosophie, comme entendu par les siècles passés depuis l’Antiquité jusqu’à certaines émissions sur les ondes radiophoniques.

Ensuite, une fois dévié de la route sûre pour dire les choses crûment, nous nous sommes tus (et respectons ensemble, un instant, les méditations de chacun)

Après une heure ou deux, ou trois peut-être (les distances, comme le temps se diluent, sur la plaine efflanquée), apparut un bourg largement isolé, mais à l’histoire apparemment fastueuse, au moins pour quelques-uns, nommé La-Houssaye-en-Brie. On l’a traversé sans maudire. Une ancienne famille propriétaire s’appelait Plumard, et portait bien son nom, soi-disant. Quoi qu’il en soit, le château est resté privé, et ne se livre pas facilement au regard.

C’est au tournant d’une placette excentrée, peu avant un immense champ de betteraves, que la plaque est apparue, dans le sens bien réel et coercitif de l’apparition, à moitié cachée par une haie de troènes. De l’auteur Étienne Jodelle (1532-1576), membre de la Pléiade (cf les livres poussiéreux dans les bibliothèques de quelques nostalgiques, ou désenchantés, ou pointilleux), l’encyclopédie nous dit (entre autres) : né bourgeois à Paris, il fut attiré par la noblesse, inventa l’usage de l’alexandrin dans la tragédie, mourut dans la misère, toujours à Paris (sur le médaillon de bronze, on admirera le nez à la Cyrano).

Les conditions dans lesquelles il passa une partie de sa vie par ici ne sont pas évoquées. Enfin toujours est-il que…

Admirant ta blancheur, beauté, majesté, gloire, 
Qui sur ton front placée orgueillit tout ton port, 
Et ce qui de l’esprit comme un oracle sort, 
Car c’est un Dieu renclos qui meut ce corps d’ivoire, 

(Les amours, XXXIX)

… gravé ici dans le marbre, et quelques mains complices pour rabattre en silence lierre, orties, qui viendraient à s’étendre.

Au retour, après une boucle assez élégante qui nous faisait revenir au point de départ, force était de constater que les façons de s’exprimer avaient évolué sensiblement. Nonobstant, dans le mot un peu ridicule de « préfète » il n’était pas incongru d’apprécier les deux accents successivement aigu et grave, à eux seuls ils résumaient assez bien l’urgence de la situation, in situ et partout ailleurs.

« Casse-gueule », manège

Partir tôt, matin d’hiver, gants, bonnet. Un regard sur la passerelle pour ceux d’en-bas. Pour tout commerce, bar-tabac, pharmacie. Les fondamentaux.

Le train est à 8 heures 37 et pas une de plus.

Traverser le Bois de Boulogne depuis la Porte Maillot, ou la Porte Dauphine, un dimanche matin en hiver et par temps gris, n’est pas réjouissant. Troncs glabres, lumière peu inspirée, reliefs de nocturnales inappétissants. Avec aux pavillons le vrombissement lointain et incessant des autoroutes urbaines, parfois des invisibles se hâtent, de lieu en lieu échangeant leur misère. 

Ça et là, le fantôme d’un dandy peut éventuellement rappeler de vieilles lectures. À moins que ce ne soient les vieilles lectures qui, de tout temps, préparent et anticipent l’apparition du personnage.

Dans la « Fondation » enchâssée au milieu des bois, il y a une expo (deux hommes pressés dans des salles distinctes, rien ici ne les fera se croiser, on trouvera là-dessus des pages et des pages en faisant une recherche sur le net, et mieux, en tout cas, que ne saurais le dire)

Mais cet homme, là, gardien de jour, invisible debout, tout entouré de bruits et de rien et de tout, et si seul, qui pour en parler ? Il veille aux distances de sécurité entre une oeuvre et son contemplateur. Sur les murs ? un pognon de dingue.

Il veille, et, peut-être, son esprit vagabonde et déjà n’est plus là. 

En revenant au métro par le Jardin d’Acclimatation, divertissement majeur, un manège casse-gueule, on disait autrefois, où tout le monde a sa chance de tourner en rond, seul ou accompagné.

(et par glissement d’idée, la ronde, c’est mardi, le 15

ce sera, forcément, et plus riche, et plus gai)

Libre circulation

Dans les jours les plus courts, à l’approche des fêtes je tire de sous le lit la cantine des morts, servante des objets et des bris recueillis. C’est un moment très seul, où le cœur se remue dans le sens vertical. Une plongée, et un bain, à durée limitée dans l’écume des vieux jours.

Je ne m’étais jamais préoccupé d’une pochette froissée que je croyais devoir contenir des cartes postales. Mais non, la retournant on voit écrit dessus, en lettres rouge pâle :

POUR VOTRE SANTÉ

MANGEZ DES FRUITS

HALLES MONCEAU

Maurice BANK

RUE JOUFFROY — PARIS

Tél : WAGRAM 05-92

Une pochette d’une taille permettant d’y glisser quatre citrons tout au plus, froissée comme les choses qui ont beaucoup voyagé de main en main. Légère, en l’ouvrant tombe une pluie de timbres-poste estampillés, découpés ou déchirés sur leur support même, enveloppe ou carte. Dans les vaguelettes multicolores répandues sur le couvre-lit d’appoint, c’est tout à coup une circumnavigation immobile et muette. Canton, Madagascar, La Haye, Oran, Villeneuve-sur-Lot, Paimpol. Au verso apparaît parfois une date, l’encre de mots tronqués. Long d’une grosse cinquantaine d’années, première moitié du siècle précédent, c’est du travail de collection inachevé, mais radical et définitif.

Ces témoins, la question n’est plus de savoir qui les a découpés, mais à qui étaient-ils adressés. Et pour dire quoi ? Une amoureuse globe-trotter, mais fidèle à une promesse, hanterait-elle l’histoire familiale­ ? Un commis, chargé de Dieu sait quelle besogne et sommé d’en rendre compte ? Un prêtre itinérant, missionnaire, une tante ou un fils tus ? La réunion de ces figures ? Et pourquoi là, en vrac, valeurs éparpillées sans soin se retrouvent-elles unies comme d’un vol ou d’un rapt ?

Dans le doute, j’ai préféré déléguer mes regrets et mes craintes, et m’affranchir d’une possible malédiction. L’ensemble est parti, cet après-midi, au club philatéliste. Peut-être un fureteur plus malin que les autres y trouvera-t-il le Penny Black ou Dendermond inversé qui fera sa fortune, ou le bonheur d’un enfant débutant son album. Les timbres comme les personnes ne sont-ils pas faits pour circuler, et ceux qui l’empêchent connaîtrons blâme et maudissement dans les siècles des siècles.

La bourse et la vie

Je l’ai reconnue tout de suite grâce à son porte-monnaie.

Dans l’idéal intime de mes souvenirs, une femme aussi précise, délicate, attentionnée dans la vie et au travail, efficace et bien notée par ailleurs, performante sans être besogneuse, humaine, une femme au profil vénitien qui aurait eu sa place dans un tableau de la Renaissance italienne, mèches de cheveux follement assagies, port raffiné de madone aux lèvres et narines de porcelaine et ventre plein, ayant perdu son mari tôt, celui-ci par trop volage ou volatil, une femme doucement autoritaire au rire gracieux, un peu comme ma grand-mère maternelle en plus jolie ; cette femme ne pouvait pas, dans ses histoires d’argent au jour le jour, c’est-à-dire pour les courses, ne pas tenir autrement que par-dessous, main en supination, doigts fermement repliés à plat – geste hérité, immémorial, posture légèrement déhanchée – cette forte bourse rigide et démodée au fermoir clic-clac et à l’architecture interne composée de compartiments et sous-compartiments infimes aux affectations diverses et précieuses, conçue de cuir solide et fin pour la lourdeur des pièces et l’instabilité du papier-monnaie ; objet signifiant par lui-même, indissociable du filet à provisions ou du sac aux armes du supermarché, l’élégance même. Tout ce chic contenu.

Par conséquent, seuls au monde et sourire aux lèvres nous nous ignorâmes superbement, de plein gré, en toute connaissance de cause et pour la définitive, comme des gens biens, mais des gens de peu, en somme.

À la suite de quoi…

je revins tranquillement…

hormis quelques diverticules…

… à la maison, pour faire simple.

En particulier

Au réveil,
la maison brûle, il fallait s’y attendre

Alors il faut repartir
de zéro, perpétuellement

(nous parlons tous de la même chose,
mais le disons différemment :
c’est sans importance aucune)

Il faudra s’habituer au décor. À force de battre la campagne dans un périmètre restreint, les panoramas finissent par se ressembler. Mais un voile de brume, parfois, une incidence particulière du soleil, un accroc dans la ronde des heures, un creux dans l’estomac, et l’esprit se balade autrement. Hier, j’étais à la Rivière du Faou. Depuis le pont au fond de la ria, on descend sur la grève. À marée basse, des canots indolents y reposent à la vase comme des animaux endormis. Longtemps, je n’ai connu la mer que d’eau douce, son odeur verte et grise de corps-morts et de mouettes piétonnes. Un banc tournant le dos à l’église, plein nord, facilitait la contemplation.

Depuis Ty-huel, sur la route de Landerneau, il y avait une vue magnifique sur la naissance de la rade, plein sud. Le jardin était en pente douce vers le midi avec un poirier au milieu et un lavoir dans le bas. Les gamins jouaient au foot à deux heures et demie le dimanche, l’arbitre sifflait le coup d’envoi selon l’heure de l’église. Philippe Le Guillou, natif du coin, en parle très bien dans quelques-uns de ses livres, citant même précisément des personnes de l’entourage, mais curieusement, et bien que nous ayons le même âge, je ne me souviens pas l’avoir jamais rencontré. Alors quoi. Nous ne sortions pas aux mêmes heures, même pour la messe ? Il devait certainement passer plus de temps que moi à réviser ses cours, lire les classiques, sinon rêvasser dans sa chambre. C’est une explication. Par conséquent, nous n’aurons pas suivi le même parcours, assurément.

L’oncle Jo, jeune (et même plus vieux), avait un faux air de Rostropovitch. D’ailleurs il jouait du violoncelle et du piano. À l’église il tenait l’harmonium, mais sa surdité était telle que le curé devait se déplacer pour lui demander de cesser sa partie, entre deux lectures et après la communion. La tante Jeanne avait une jolie voix, tous les deux ils nous faisaient un petit récital après le repas, un dimanche sur deux (l’autre dimanche étant chez ma grand-mère, dans la maison des Glycines où je passais mes vacances, sur la route de Châteaulin, c’est à dire de l’autre côté du village). Chaque maison avait un nom, comme les personnes, et infusait le tendre. Je crois que ça aussi, c’est passé de mode. Les maisons tendres, et leur nom.

Mais peu importe la mode, écrivant ceci je fais une pause. Une coccinelle me passe doucement devant les yeux à l’intersection de deux cloisons. Il y en a quelques-unes qui se sont réfugiées dans la maison pour l’hiver, le soir elles se regroupent dans un angle du plafond, là où il fait bon, surtout quand la cheminée a fonctionné. Elles font comme une petite grappe puis, le matin, se séparent et partent chacune de son côté à conquérir une paroi. Un esprit malin m’a fait tantôt la remarque qu’il s’agissait là de coccinelles asiatiques, dont les pois sont plus petits et plus noirs que les coccinelles occidentales, et la robe d’un rouge terne. Je lui demandai alors pourquoi elles n’avaient pas les pattes jaunes, comme les frelons du même acabit. Le plus drôle est qu’il m’a pris au mot, cherchant une argumentation au fond de sa cervelle. Au Faou, je ne sais pas si les frelons étaient bretons, mais déjà j’avais parfois le bourdon, en prémonition de ce qui m’attendait plus tard.

De retour de promenade, je m’arrête parfois au cimetière, où dorment les reines et les rois.

Je ne suis plus retourné au Faou, ce serait sans doute trop douloureux et je ne suis pas très courageux. Alors ici je peux prier sur la tombe de n’importe qui, c’est à dire lui réciter mentalement la matinée, la vue, des nouvelles des vivants. Le roulement de tambour de l’autorail pour Crécy-la-Chapelle me rappellerait à l’ordre s’il m’arrivait de dormir debout, comme les histoires du même nom.

Au café, je croise parfois des jeunes gens de l’âge de mes souvenirs. Ici, l’autoportrait décentré est involontaire, et la télé ne donnait pas le son, dans la perspective fort bien rendue d’un spectacle de marionnette schizophrène. Le slogan politique à l’impératif rejoint celui de la Française des Jeux, sous l’œil bleu roi de la rue Mlle Poulet. Dans l’attente du verdict, buvons.

Le soir, sans plus rien à faire de précis il m’arrive de passer à la cave aux vases communicants de la lessive. Généralement, comme le monde est bien fait, un bain de machine dure le temps de lecture d’un paragraphe de roman ordinaire. Un Simenon est loyal, sur ce point. La raison pour laquelle je n’ai pas fait réparer la pompe, lorsqu’elle est tombée en panne : toutes les trente pages, on peut remonter le seau d’eau sale. Mais ce soir-là c’était Idiotie, de Pierre Guyotat. Points sur les i et diphtongues à l’envi. Les points-virgules dont Guyotat aère ses phrases m’ont fait penser à la broderie délicate de ton gilet oublié dans la voiture en été (tu l’avais fait exprès ?) Et les voyelles, ah bon sang, ta bouche était une seule voyelle dans laquelle j’aurais aimé m’engloutir tout petit et disparaître tout entier.

L’eau a fini par déborder, c’était à craindre. Il faut arrêter, là ! ai-je entendu tomber d’en-haut et au bout du compte, en particulier.

 

Dans les bras du sophora

La gamme des verts juxtaposés couvre la vallée et la plaine ;

Et les arbres sont si profonds qu’on ne voit pas leurs fleurs.

La brise et le soleil, ne sachant plus à qui témoigner leur tendresse,

Reviennent caresser le chanvre et les mûriers.

Wang Ngan-che, Promenade en banlieue, XIe siècle

(Anthologie de la poésie chinoise classique, Poésie/Gallimard)

Sur le plateau briard, au-dessus de Montry, une parcelle est cadastrée sous le nom des Hautes Terres. Il s’y trouve un château, à l’origine du XVIe siècle, mais dont ce billet ne parlera pas. Ou alors juste une chose, par exemple et goût de l’anecdote. Le 1er juin 1940, le Colonel de Gaulle, le château étant depuis janvier le siège du Grand Quartier général français, y reçut le grade de Général de brigade. Il y rencontra, huit jours plus tard, le Généralissime Weygand, c’est à dire son chef, entrevit l’arnaque, ne convint pas qu’on pût, en un mot comme en cent, baisser les bras, exprima son désaccord, partit. On connaît la suite.

Le château est au centre d’un jardin anglais imaginé par les frères Bühler ; on reconnaît peut-être leur signature dans les bosquets de séquoias qui vont, par groupes de trois, donner au jardin une allure de scène dont on attendrait les toiles, mais les toiles ne viennent pas et le promeneur, lui, va, de mâts en mâts. Au centre du triangle, les troncs (qui à la pression du doigt résistent, mollement, on dirait du balsa cotonneux qui résonnerait creux) d’une hauteur vertigineuse, écartent leurs bras d’une ère et d’un mouvement anciens. On ne serait pas étonné de voir planer le ptérosaure ou le ptérodactyle.

C’est un immense globe vert clair, devant la façade nord du château. Il y a quelques chose qui cloche. On imagine tout de suite une illustration de Léon Benett pour La Jangada de Verne, chez Hetzel. Les prémices d’une forêt primaire, Amazonie. Le sophora du Japon, ou arbre à miel, qui en réalité vient de Chine, planté il y a à peu près deux cents ans, c’est à dire peu de temps après son introduction en Europe, a une particularité accidentelle. Une tempête le fendit en deux en 1930, mais la partie du tronc couchée continua de croître en marcottant, c’est à dire en reconstituant des racines à partir des branches au contact du sol. Comme certains hêtres, dits tortillards, Les faux de Verzy, près de Reims, ailleurs aussi certainement, ou comme les fraisiers. D’où cet aspect foisonnant, mousseux, en plusieurs dimensions, l’arbre étant désormais, sur une aire de plus de 1000 mètres carrés, plus large que haut.

Il faut pénétrer sous sa voûte — curieusement, le silence se fait, on y parle bas, comme dans une chapelle romane un peu mal en point, semi-ouverte aux vents, j’ai pensé à La Chapelle-sous-Chapaize — pour mesurer l’extrême complexité de son architecture évolutive. On ne marche pas sur les caractères effacés par les pas, par le temps, des pierres tombales, mais sur un substrat sec, sphaigneux, souple, un tapis de tourbe de la même douceur pâtissière qu’une pierre d’église. Le toit est un paradis, je n’y peux rien, et le photographier un acte dérisoire. D’ailleurs, sous l’arbre sont des peintres, et des dessinateurs.

Le sophora est un arbre solitaire qui pousse en plein vent. Il faut croire, ici, que l’absence de piétons (l’endroit est privé, l’établissement qui occupe les lieux tient beaucoup au caractère symbolique de gueule cassée, mais résilient, de la plante, l’assimilant à un totem) est favorable à la légèreté du sol, sa porosité, l’absence de poids sur le système racinaire. C’est sans doute vrai, et pourtant, à partager ainsi pendant quelques heures la vie de cette personne (ou bien plutôt étaient-elles plusieurs, je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu, il faudrait y rester des jours, faire retraite, en quelque sorte) elle murmurait, de ses gousses, des gammes, et c’était une vibration musicale, aussi, un chant. Les Gitans qui campent, par ici et en tout lieu, le diraient mieux que moi, je crois.

For Sephora

par Trio Rosenberg | Live from North Sea Jazz Festival 1994

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